Archives mensuelles : avril 2015

Sémiotique et Bible : N°157

SOMMAIRE et AVANT PROPOS N° 157 – Février 2015

Avant-propos

En Genèse 6 à 9 : Les retournements de la parole. Comment l’invective devient credo (2S6, 20-23) . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . Philippe Lefebvre

Jésus et les gens de Samarie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  . . . . . . .  .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Anne Fortin

Lao-Tseu et Jean IV . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . .  . . . . . .  . . . . . . . . . .  . . . . . .  . . . . . . . . . .  . . . . . . . . . . . . .  Raymond Volant

Outils pastoraux et lecture biblique  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  . . .  . . . . . . . . Jean-Loup Ducasse

Images de « LaSamaritaine au puits » : Prolégomènes à la co-énonciation  .  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  . . .  . . . . . . . . Michel Costantini

 

AVANT-PROPOS

La série des numéros d’hommages à Louis Panier est à présent achevée, et notre revue reprend le cours habituel de ses publications. Ce numéro 157 publie plusieurs des conférences données lors du colloque CADIR de juin 2013, « Comment lis-tu ? »  Ce colloque, au thème ouvert, a donné lieu à une belle variété d’approches et de questionnements. Ce numéro en rend compte par une progression qui mène d’une lecture réflexive des textes à un interrogation sur les méthodes (notamment sur la méthode sémiotique) et sur les enjeux, divers, qui s’y trouvent engagés. 

L’article du frère Philippe Lefebvre (Université de Fribourg, Suisse) met en évidence dans les livres de Samuel un phénomème tout à fait intéressant : un retournement de la parole, qui, d’ « invective », devient « credo ». Après avoir souligné la primauté donnée par ces textes à la parole (notamment à celle des femmes) à propos de « cet être énigmatique qu’est le roi consacré par l’onction », l’article formule ce constat : « Or, la parole sur le messie, prononcée surtout par des gens qui ne sont pas spécialement labellisés comme prophètes, signale qu’elle vient de plus loin que de ceux qui la prononcent. La prophétie est en quelque manière « démocratisée », elle surgit là où on ne l’attend pas, elle contraint ceux qui ont des oreilles pour entendre à une attention générale, à une vigilance permanente. La méditation des livres de Samuel va plus loin encore : quand il envoie son messie, Dieu inspire bien des témoins inattendus pour le faire connaître. Mais encore, Il fait tourner toute parole dite à son propos en vérité. C’est ce que je voudrais démontrer ici par un exemple : la vérité du messie est contraignante, faisant tourner en vérité toute parole proférée à son sujet, même celle qui cherche à l’humilier, voire à l’anéantir. »

L’exemple choisi ici est précisément la parole d’une femme, Mikhal, sur son époux David. Il s’agit en l’occurrence d’une parole de mépris. La proposition convaincante de l’article est que « cette parole humiliante peut être conservée telle qu’elle est pour désigner en vérité ce qu’est un roi messie dans les livres de Samuel. » D’autres références viennent étayer cet exemple, menant ainsi à la formulation d’une sorte de « loi » qui rend compte par avance du statut de vérité de la parole que dira le grand prêtre à propos de Jésus : « il vaut mieux qu’un seul meure et que la nation ne soit pas perdue tout entière » (Jn 11,50)

L’article d’Anne Fortin (Université Laval, Québec) s’appuie sur une lecture du récit de la rencontre entre Jésus et la Samaritaine, en Jn 4,1-42 pour mettre en évidence la structure et les enjeux de l’opération de « débrayage » qui est considérée, d’un point de vue sémiotique, comme l’ « opération première de l’énonciation ». Elle développe cette observation dans une perspective théologique qui la met en résonance avec la structure du Verbe fait chair dans le prologue de l’Evangile de Jean : il s’agit de « prendre en considération comment parle le Verbe fait chair dans cet évangile. » Cette réflexion sur la parole a une visée concrète, elle interroge la façon dont la lecture biblique est mise « au service des personnes dans leurs questionnements sur leur vie de foi ».

Pour éclairer cette interrogation l’article procède à quelques coups de sondages sur les figures de parole développées par le texte de Jn 4. Cette analyse est précédée d’un rapide retour sur « l’utilisation de ce texte dans le Message final du Synode des évêques sur la « Nouvelle Evangélisation ». Il s’agit là d’un point de départ comparatif, car la lecture proposée par le Synode s’inscrit dans un cadre conceptuel (la théorie de la communication) très éloigné de celui de la sémiotique. En éclairant quelques lieux et quelques enjeux de cette différence, les propositions de l’article esquissent par contraste une théorie de la parole envisagée dans son aptitude à signifier (à faire sens) plutôt qu’à imposer un sens, et s’appuyant pour cela sur les obscurités du texte plus que sur ses apparentes évidences : « Le discours ne parle pas vraiment de quelque chose, il ne représente pas un autre monde, mais il signifie. […] Il signifie en ouvrant l’espace du manque qui ne peut que se dire en tant que manque. Pour le lecteur du récit, le brouillage du texte le convoque en ce lieu de dépossession du sens […]. Le lecteur peut choisir de demeurer en contrôle du sens, d’un sens à proposer et à communiquer. Ou il peut entendre que le récit le convoque dans sa propre posture de sujet du manque. Le lecteur peut alors s’inscrire dans cette logique – il n’est pas question ici de tomber dans l’absurde. Le manque porte en effet sa propre logique, mais ce n’est plus celle du contrôle et du savoir. Il s’agira de la logique du croire, qui n’est ni irrationnel ni absurde, mais qui est celle où l’on s’engage sur la base de la rencontre. » 

Ainsi comprise la parole s’ouvre à la Parole, et prend « place à l’intérieur d’un ensemble d’une plus grande portée, celle du salut en tant que Verbe qui traverse la chair pour en faire une chair parlante. »

L’article de Raymond Volant (ARS-B) donne un écho à la fois lointain et direct au texte précédent. Il propose en effet une belle méditation sur une résonance de structures entre le récit de Jn 4 et les écrits de Lao-Tseu. Sur le versant Lao-Tseu apparaît la complémentarité dynamique, c’est-à-dire l’attraction mutuelle du « un » et du « deux », où advient « le trois, le troisième terme. En chinois, nous parlons de « souffle » (气 qi : énergie vitale) : le souffle médian qui conduira Yin et Yang, par leur alternance, à tendre vers l’harmonie, figure de l’Un» Lui répond dans le récit de Jean 3 l’échange de Jésus et de la Samaritaine, et la façon dont « La relation qui s’établit entre eux Deux, homme et femme, les fait advenir à une Harmonie, figure de l’Un et autre nom du Salut. »

L’article de Jean-Loup Ducasse (CADIR-Aquitaine) retentit également avec celui d’Anne Fortin : car lui aussi interroge, mais cette fois par un biais pastoral, l’incidence de la théorie de la parole mise en œuvre dans la lecture biblique. 

Alors que l’exhortation Verbum Domini préconise une « Animation biblique de toute la pastorale » et que la Bible est censée avoir retrouvé en quelques décennies une place capitale dans la liturgie, la catéchèse, la préparation et la célébration des sacrements et sacramentaux, et tout autre aspect de la vie en Église, nous manquons d’outils pastoraux favorisant un réel contact avec le texte et susceptibles d’accompagner les agents pastoraux et les personnes impliquées dans un acte de lecture.  La quasi totalité de ceux dont on dispose (parcours catéchétiques, fiches liturgiques, fascicules de préparation aux sacrements de baptême et de mariage, aux célébrations d’obsèques, etc)  manquent de vigilance sur des points élémentaires du rapport au texte (traduction, clôture, présentation, commentaires et suggestions d’animation). Cependant ici et là des initiatives sont prises qui mériteraient d’être mises en commun, critiquées et pourquoi pas, d’aboutir à des éditions.  

L’article fait état de l’une de ces initiatives. Il réagit vigoureusement à ce qu’il qualifie comme un « « bricolage » du texte biblique », auquel il répond par une proposition positive concernant les outils pastoraux : notamment la traduction des textes, leur découpage et leur présentation ainsi que les commentaires et parfois les suggestions d’animation qui les accompagnent. Cette proposition nouvelle est orientée par la visée du « corps » : de ce point de vue, affirmé par la prière eucharistique, « il n’est pas question de lire pour entendre une Parole sans perspective de ce corps promis. » S’esquisse là « la tri-polarité traditionnelle de la vie ecclésiale : la parole, l’eucharistie, le frère ». Une lecture biblique attentative à la Parole qui traverse la parole pourrait bien se situer au cœur de ce trépied : l’article le montre en revenant à son tour, et de son point de vue, sur la rencontre de Jésus avec la femme Samaritaine.

La fin de l’article détaille cette proposition en quatre volets : 1) Une stimulation réciproque, dans le partage des expériences pastorale ; 2) Quelques éléments de base pour la création d’outils pastoraux : notamment « une traduction plus proche de l’originale et respectueuse des figures, ce qui amène parfois à suggérer une clôture différente du texte et à restituer des versets manquant », ou encore quelques notes destinées à permettre une meilleure approche du texte ; 3) Un outil, déjà pour partie élaboré et testé, pour la pastorale du baptême des petits enfants ; 4) Un partage d’expériences destiné à stimuler l’innovation et à la lire.

Il s’agit là d’une invitation ouverte : « Qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende ! » (Lc 8,8) !

L’article de Michel COSTANTINI (Professeur de Sémiotique des arts et de la littérature, Université Paris 8, Vincennes-Saint Denis) s’inscrit dans un champ théorique différent qui est celui de la lecture, et notamment de la lecture des images. Il prend position « sur la question de savoir si l’image est seulement à voir ou si elle est aussi à lire, et que le sémioticien a tranchée : oui, l’image est aussi à déchiffrer comme on le fait d’un texte verbal, on la nommera donc un texte iconique. Subsiste toutefois la question du « comme », de l’interprétation de ce « comme on déchiffre », objet lui aussi, d’ailleurs, de discussions sérieuses, et toujours renouvelées. » 

Qu’est-ce donc que lire ? Après avoir situé « l’acte de lecture » au carrefour de l’ « intentio auctoris – « ce-vers-quoi-tend l’auteur », de l’ « intentio lectoris  – « ce-vers-quoi-tend le lecteur » et de l’ « intentio operis – « ce-vers-quoi tend l’œuvre », l’article rappelle que « l’analyse structurale prolongée en sémiotique du texte ne se contente pas de viser cette œuvre, elle s’efforce de la scruter : c’est une affaire de regard », et ce regard, lorsqu’il est sémiotique, s’efforce à la « désintrication ». « C’est donc avec cette conscience des regards possibles, […] avec cette méthode armée d’instruments qu’elle s’est donnés, que la lecture sémiotique entreprend de déchiffrer l’univers du sens, entreprend de désintriquer l’œuvre. » 

Le modèle retenu par l’article est le modèle sémiotique narratif. Il l’appréhende comme la succession de trois rencontres – manipulation, performance, sanction, compris comme le lieu d’un jeu complexe entre conjonction et disjonction où interviennent les valeurs engagées dans un programme. C’est ce qu’illustre un bref retour sur «  les textes verbaux et picturaux qui renvoient au thème dit de « Jésus et la Samaritaine ».

L’article s’achève sur cette « confession de lecteur » : « Quand je lis un texte comme sémioticien, je suis ainsi engagé, impliqué et même presque nécessairement empêtré dans une distension que j’essaie de rendre féconde, entre prise de distance (grilles préalables, modèles, instruments d’analyse) et tentative d’ajustements et de réajustements permanents (par l’intertextualisation et la contextualisation notamment). Peut-être que la « lecture énonciative » développée au CADIR fournit une piste pour échapper à cette distension ou en résoudre au moins partiellement, au moins idéalement, les contradictions. »

Nous vous souhaitons une bonne lecture !