Sémiotique & Bible

Sémiotique et Bible : N°163

SOMMAIRE et AVANT PROPOS N° 163 – Septembre 2016

Pour ce numéro de rentrée, nous interrompons temporairement la publication de notre « feuilleton lecture » (les chapitres 1-11 de la Genèse, Isaïe 36-38, le discours sur la montagne en Matthieu) par une pause ouvrant dans d’autres directions.

Hommage à Louis Perrin – Régis CHAZOT et Christiane BARCET

Il s’agissait en effet de rendre hommage à Louis PERRIN (CADIR-Lyon), décédé le 12 juin dernier. Chercheur et lecteur passionné, participant de longue date aux travaux du CADIR, il animait depuis des années de nombreux groupes bibliques. Au CADIR, il s’attacha tout particulièrement aux recherches de Louis Panier. De nombreux compte-rendus, dont certains ont été publiés dans la revue Sémiotique et Bible, attestent du soutien qu’il leur a apporté.

L’hommage qui lui est rendu ici prend deux formes.

D’abord une évocation de Louis. Deux brèves allocutions prononcées à l’occasion de ses funérailles mentionnent, pour l’une (Régis CHAZOT) sa personne et son parcours de vie, et pour l’autre (Christiane BARCET) la façon dont il a abordé sa propre disparition. Puis un schéma, dont Louis est l’auteur, apporte sa confirmation personnelle à ces paroles. Il représente, sous une forme imagée, une perception du temps que l’on pourrait nommer « espérance ».

Suivent deux textes que Louis avait confiés il y a quelques mois à la rédaction de la revue. Il s’agit de compte-rendus bien dans sa manière : brefs, denses, elliptiques et éclectiques. Leur diversité donne une idée de l’étendue de ses intérêts et de la richesse de sa réflexion.

Il n’y a que – Louis PERRIN

Le premier article, « Il n’y a que », interroge d’un point de vue philosophique un livre d’Alain Badiou, Logique des mondes, qu’il fait résonner avec une réflexion sur l’ « énonciation », en tant qu’elle « suppose qu’il y ait un acte de lecture, car s’il y a des choses dites, écrites comme corps du texte dans des langages, seule la lecture peut entendre ce qui n’est pas dit mais qui apparaît entre les dits, ce qui est inter-dit. » C’est dans « non lieu » que la réflexion de Louis Perrin situe les « vérités », et cela le conduit à « l’idée que ces vérités qui sont autres que les « il y a », c’est-à-dire autres que les corps et les langages, autrement dit l’idée que cette énonciation qui est autre que le dit des énoncés, que ces vérités et cette énonciation ont quelque chose à voir avec « Dieu » qui ne peut être dit, et plus précisément avec le Verbe de saint Jean. Seuls ceux qui entrent dans cette démarche peuvent dire avec les prophètes : en vérité, ainsi parle le Seigneur. »

Notes de lecture : Jean, chapitres 1 à 16 – Louis PERRIN

Le second article rend compte des travaux d’un groupe qui lisait, sous la houlette de Louis, l’évangile de Jean[i]… Il ne faut pas y chercher d’analyse exhaustive : il s’agit en effet de notes de lecture, jetées sur le papier au fil des rencontres comme pour garder une trace des événements de sens qui les avaient traversés. Ces traces sont comme un chemin offert aux lecteurs pour les inviter à cheminer eux aussi à la rencontre de l’évangile de Jean. Voici, en guise d’introduction, ces quelques lignes empruntées à l’analyse du Prologue de l’évangile de Jean : « A noter une tournure du texte, qui apparaît à première vue comme une contradiction. C’est d’abord : le verbe était tourné vers Dieu et le verbe était Dieu. Dieu est-il celui vers qui être tourné (en grec pros, en latin apud, auprès de) ? Mais alors comment le verbe est-il lui-même Dieu ? Peut-être faut-il penser que l’« être Dieu » du verbe, c’est d’être tourné vers. De même (en 9-10), en venant dans le monde et il était dans le monde. S’il était dans le monde, comment peut-il y venir ? Peut-être faut-il penser que le verbe était dans le monde, comme celui qui, éternellement, y vient. Dans les deux cas, l’important n’est pas l’identification du but, mais la manière et la démarche. »

La demande et le don (Luc 11,1-13) – GROUPE « VAL DE LOIRE »

Un article rédigé au nom du « Groupe Val de Loire » par Michel COSTANTINI (Université Paris 8, Vincennes Saint Denis) aborde également un texte évangélique : le « Notre Père » (Lc 11,1-13). Le texte y est abordé sous l’angle suivant « Quel sens produit cette arrivée du « Notre Père » dans l’évangile de Luc – bien différente de son arrivée chez Matthieu ? Quelle est la portée de cette « mise en scène », quelles sont ses conséquences pour le Sujet énonçant, les personnages qui disent JE dans l’énoncé, et nous tous, qui disons JE au cours de la lecture ? » Ces questions sont traitées selon une approche narrative référée au modèle de Greimas. Quelques balises, empruntées à cet article, jalonneront le chemin d’analyse par lequel il accompagne le mouvement du texte.

La demande initiale des disciples situe Jésus comme le sujet opérateur virtuel d’une conjonction avec un savoir-dire. Trois opérations en soutiennent la réalisation : ce sujet « prie », « répond », « commente ». S’y engage « la même isotopie globale, celle du sens, de l’émission du sens, de l’énonciation, donc. Le premier programme narratif (« Jésus priait », Lc 11, 1), est évoqué sans être traité, le deuxième est effectué comme demandé (Lc 11, 2-4), le troisième est effectué sans être commandé (Lc 11, 5-13). » Dans le second programme apparaît un écart , car « Jésus donne d’emblée autre chose que ce qui lui est demandé. Il n’apprend pas à prier, il donne une prière. » En miroir, cette « prière » donnée est « une prière de demande (…) c’est-à-dire une prière qui exprime des manques. »

Une parabole prolonge le don de la prière par « un enseignement supplémentaire », qui se concentre sur le don en tant qu’il répond à la demande : « Il ne peut y avoir de don sans demande, ni de demande sans prise de conscience d’un manque. » Mais que s’agit-il de donner ? De façon ultime, le don du Père du ciel est celui du Souffle saint : « Le souffle, c’est la vie. Le Souffle Saint, c’est la Vie divine. Il n’y a pas d’autre moyen de le posséder que de le demander, lui qu’on peut considérer comme le bien suprême puisque, possédant l’Esprit Saint, le disciple entre dans la gloire de la Trinité. Ce don transite par un futur, dôsei (il donnera), qui engage l’avenir. C’est une garantie pour les disciples, assurés de leur avenir comme ils le sont de leur présent. Au terme des demandes, c’est l’Esprit, la Vie divine, qui est accordé aux disciples. »

Bonne lecture !

[i] Seule une partie de ces compte-rendus, qui couvre les chapitres 1 à 16 de l’évangile, sera publiée ici. Sauf à retrouver les comptes-rendus des chapitres suivants…

Sémiotique et Bible : N°162

SOMMAIRE et AVANT PROPOS N° 162 – Juin 2016

  • Homélie prononcée lors des funérailles de François Genuyt – Michel Demaison
  • A l’écoute du sermon sur la montagne (MT 5-7)- Croître en filiation (MT 6,1-18) – Jean-Yves Thériault

L’article de J-Y THERIAULT (Université du Québec à Rimouski, Groupe ASTER) en vient ici « au coeur du grand discours sur la montagne » : le Notre Père. Ce texte est enchâssé dans un ensemble plus vaste, constitué de deux cercles concentriques : en effet des indications l’introduisent et le suivent, et sont à leur tour insérées dans les trois instructions (aumône, prière, jeûne) qui ouvrent la voie à la « justice surabondante » prônée par le Discours sur la Montagne. Cette inclusion souligne l’importance majeure du lien au Père dans ce chemin de justice. Il est un chemin de filiation, que le don du Père trace et soutient pour autant que cela lui soit demandé.

  • Genèse 2 à 5 – De la génération ou la question de l’engendrement (2). Genèse 3 : La sortie du jardin – Jean-Claude Giroud

Cet article de J-C GIROUD (CADIR-Lyon) prolonge la lecture de la création de l’humain (Gn 2) par celle des événements responsables de son exclusion de jardin (Gn 3). Comme précédemment la recension des figures y est constamment retournée vers une lecture figurale qui désigne les enjeux de leur mise en parcours dans le texte : il s’agit en l’occurrence de montrer comment le régime, précédemment établi, d’une parole garante de la relation se trouve profondément perturbé par l’intrusion d’une manducation qui libère la pulsion destructrice de l’absorption. C’est ainsi que le « mauvais » vient croiser le chemin du « bon » dans la condition humaine.

  • Ezékias recourt à Yhwh : La mort de sennachérib (IS 37) – Gérard Degrond

L’article de Théodore KALENDA (Enseignant au Grand Séminaire Philosophicum Saint François Xavier de Mbujimayi) aborde ici la réaction du roi Ezékias aux discours du ravshaqeh, puis des messagers que lui envoie le roi Sennachérib. A chaque fois il se tourne vers Yhwh, par une attitude accordée à la réalité de sa situation : « comme roi de Juda, il agit et gouverne le royaume au nom d’un autre, Yhwh, qui a choisi la maison de David pour diriger son peuple ». C’est ainsi dans sa confiance en la présence agissante de Yhwh qu’il puise la force et le discernement manifestés par ses réponses à Sennachérib.

Sémiotique et Bible : N°161

SOMMAIRE et AVANT PROPOS N° 161 – Mars 2016

  • D’une lecture première à une lecture figurale : impact sur le lecteur – Denis Lombard

Dans l’expérience d’animation de groupes lisant la Bible, la lecture spontanée aboutit rapidement à une interprétation admise comme évidente par le groupe. Cette « évidence » est le premier obstacle sur le chemin de celui qui veut se mettre à l’écoute de la Parole dans l’Ecriture. La première étape du travail de lecture va consister à déconstruire cette hypothèse. La simple observation des figures telles qu’elles sont mises en place dans le récit, va révéler la complexité du sens, invalidant la première interprétation malgré son caractère évident. La reconstitution du sens du texte va être un lent travail élaboré par le groupe. Cela va atteindre chaque lecteur au lieu de sa propre recherche de construction interne, rendue obscure par tous les mouvements paradoxaux qui l’habitent. A ce moment-là, la lecture va éclairer le sujet lecteur et des éléments de sens vont apparaître. Le lecteur va exprimer que « ça parle ». Ainsi commence la joie de lire…

  • Le silence comme témoin du travail de la parole dans le lecteur – Gilles Déchelette, Sophie Claret

– L’analyse sémiotique d’un texte biblique par un groupe de lecture est vécue comme un chemin, c’est-à-dire un parcours, un geste, une dynamique. Même s’il y a une direction à prendre, il n’y a pas de résultat définitif.

– Cette analyse est une voie pour le passage d’une conscience objectivante à une conscience intérieure. Les silences sont alors les témoins du travail de la parole dans le lecteur et d’une rencontre personnelle avec l’indicible.

  • Animer avec deux paires d’oreilles – Martine Faure et Marie-Christine Teissier

L’une est « croyante », l’autre « non croyante » ; comment est-il possible d’animer ensemble à partir d’un entendre différent ? Comment la lecture sémiotique permet-elle cela ? Quel impact ces deux « entendre » ont-ils sur la position d’animateur et sur l’animation ? Nous essayerons de répondre à ces questions en nous appuyant sur notre expérience d’animation en tandem.

  • Vous parler bouche vers bouche afin que notre joie soit accomplie (2 Jn, 12) – Gérard Degrond

Cette interpellation de Jean à une communauté non désignée ne reflète-t-elle pas ce qui se passe dans un groupe de lecture sémiotique ? Nous accueillons une parole, portée par un texte, qui suscite une parole de notre bouche, laquelle à son tour ouvre la bouche de chacun dans le groupe. Cette parole sans cesse reformulée est souvent source d’une joie profondément ressentie par tous.

  • Au fil des écritures – Monique Léonhardt

Je m’appuierai sur ce qui s’énonce, ce qui apparaît, se vit, se transforme et également ce qui disparaît au gré de la lecture des Ecritures avec d’autres. Tentative quelque peu hasardeuse que de parler de ces situations devant un public qui en fait l’expérience quasi quotidiennement…

  • Raconter des récits bibliques pour que la parole s’entende – Marie-Jo Laroche

L’Atelier « Conter… la Bible » de Gradignan (depuis 2009) forme des conteurs pour inviter toute personne, quel que soit son âge, à écouter, entendre, découvrir ou redécouvrir la Bible comme une Parole adressée.

En restant au plus près des textes nous leur prêtons nos voix, nos gestes, avec la joie de partager ces récits à des auditeurs qui y entendent chacun une Parole personnelle. On n’attend pas de tout comprendre pour raconter. Cela nous dépasse, cela nous déplace. On fait l’expérience d’une Parole vivante.

  • Entre corps, souffle et parole : un écart unifiant – Michel Alibert, Isabelle Donegani

On entend avec tout soi-même, corps et esprit sont sollicités pour cette disponibilité. Le souffle qui anime l’humain s’y trouve visité et vivifié par l’Autre. La lecture sémiotique “supporte” le silence, et le corps peut recevoir la parole. Alors le silence du corps et la parole du texte s’allient, pour les noces du lecteur avec le Dire et le Silence divins.

  • Des actes de prise de parole dans le ministère pastoral – quelques typologies d’énonciations – Gilbert Brun et Pierre Lathuilière

A travers un regard sur l’expérience de prises de parole dans le cadre pastoral d’un diocèse et d’une paroisse, il nous a semblé bon de souligner comment les procédures d’énonciation pouvaient révéler des choix pastoraux et des ecclésiologies plus ou moins implicites.

Nous avons donc pris le temps d’un repérage pour apprécier comment divers types d’énonciation observés dans la pratique – indépendamment de tout contenu – sont porteurs d’effets dans le vécu des communautés diocésaines ou paroissiales. Et nous en sommes restés à quatre types d’énonciations, sans prétendre à l’exhaustivité.

  • La sémiotique énonciative au service des structures diocésaines – Une foi à transmettre – Patiaré Bergeret

En expérimentant la lecture sémiotique à partir des textes des Écritures, j’ai pu constater que le texte me devenait « vivant ». Les acteurs, temps et espace d’un texte prennent du relief et s’animent dans « l’énonciation» reçue du texte et la parole échangée entre lecteurs. Cette lecture du texte dégage une Parole « au-delà du temps » qui inscrit le sujet dans un caractère irréversible: cette Parole fait date (inscription dans la chair) et ouvre à un «Ailleurs» qui transfigure nos réalités. Pourquoi n’en serait-il pas de même dans la « vraie vie », au sens où celle-ci s’envisage comme un texte à lire et relire ? […] Ce processus de lecture et de relecture pourrait alors s’adresser à un collectif dans son organisation, sa gestion et ses projets, comme par exemple un service diocésain ?

  • Explorer « les raisons du dire » dans le texte évangélique – Ioanna Berthoud-Papandropoulou

Les énoncés de Jésus ont une capacité à signifier qui n’a pas fini de faire parler et agir les lecteurs qui acceptent de s’y exposer. Mais qu’en est-il, en amont, des raisons pour lesquelles Jésus les a dits dans tel contexte énonciatif et à tels destinataires? Partant de l’hypothèse que les « raisons du dire » peuvent figurer aussi dans le texte, nous avons cherché à les identifier dans quelques passages de l’évangile de Marc, et à les décrire. Elles seront discutées en relation à l’enjeu fondamental qu’est l’écoute du lecteur-énonciataire.

Sémiotique et Bible : N°160

SOMMAIRE et AVANT PROPOS N° 160 – Décembre 2015

Avant-propos

A l’écoute du discours sur la montagne (Mt 5-5) — De l’observance de la loi à la filiation (Mt 5, 17-48). . . . . . . . . . . . . . . . . . Jean-Yves THÉRIAULT

L’empreinte du septénaire – Mise en discours et énonciation (Gn 1-11) — Genèse 2 : Qu’Est-ce qu’une « relation ». . . . . . . .  . Jean-Claude GIROUD

Isaïe 36-39 : Syntaxe verbale et sémiotique énonciative — Isaïe 36 : La campagne énonciative de Sennachérib contre Juda et Ezékias (fin) .  .Théodore KALENDA YAHANU MWANA

 

AVANT-PROPOS

Ce numéro 160 poursuit les publications inaugurées par le numéro 159 : un commentaire du « Discours sur la Montagne » en Matthieu, ainsi qu’une lecture suivie des chapitres 1-11 du livre de la Genèse et d’Isaïe 36-38.

 

L’article de Jean-Yves Thériault (Université du Québec à Rimouski, Groupe ASTER[1]) prolonge l’article précédent, qui analysait les v. 5,3-16 du « Discours sur la Montagne », en examinant les v. 5,17- 47. Jésus y précise la façon dont il est venu pour « remplir » la loi, et non la « délier ».

Ce passage associe deux moments, l’un et l’autre introduits par un « car je vous dis ».

Le premier moment, très bref (v. 5,17-18), situe la mission de Jésus par rapport à la loi de Moïse. En est d’abord soulignée la continuité : « Bien qu’elle n’ait pas sa finalité en elle-même et qu’il y ait en elle du provisoire, il convient de respecter la loi de Moïse car elle a son sens et sa valeur pour la conduite de la vie humaine. De plus, elle est orientée vers un événement qui lui donnera son accomplissement. » Apparaît également l’écart introduit dans cette continuité par la venue de Jésus : « l’advenue d’une vie authentiquement humaine, celle qui est conforme au règne de Dieu. », que ne pouvait susciter « l’observance de la loi ».

Le second moment (v. 5,20-48), plus long, commence par expliciter la nouveauté apportée par Jésus : la sagesse de la loi de Moïse tenait à sa capacité de réguler « les pulsions qui ramènent à l’animalité », assurant ainsi « un minimum de viabilité » entre les êtres humains. Les propositions de Jésus vont beaucoup plus loin en incitant « à devenir humain en conformité à ce que quiconque est appelé à être en tant que « fils ou fille » du Père céleste. »

L’examen de ces propositions met alors en évidence un parcours en « six « couplets » » : 1. De l’interdit du meurtre à une rencontre dans la parole (21-26), 2. De l’acte adultère à la convoitise qui le prépare (27-30), 3. La valeur du lien conjugal engagé dans la parole (31-32),  4. La valeur sacrée de la parole (33-37), 5. Entretenir ou déraciner la violence (38-42),6. Aimer ses ennemis (43-47). Avec une grande subtilité le commentaire montre comment, en chacun des éléments de cette liste, « au dire entendu dans le passé (Jésus) enchaîne une parole nouvelle.  Entre la « Loi et les Prophètes » et « l’avènement du Royaume », ses déclarations s’adossent à la tradition juive, mais elles ne font pas que la répéter ou la prolonger. Elles constituent une révélation qui appelle à une transformation radicale des dispositions pour l’accueil du Règne de Dieu ».

Ces « six confrontations » élaborent ainsi une « justice surabondante » dont le texte présente ainsi l’aboutissement : « « Vous serez parfaits ». On peut imaginer une route sur laquelle la perfection du Père est placée en avant, pour attirer et dynamiser un devenir. De chaque côté sont alignés des commandements comme des garde-fous. Jésus n’est pas venu les supprimer, car ils sont nécessaires pour prévenir les écarts dangereux et maintenir sur la chaussée. Mais ils ne suffisent pas. Pour entreprendre la marche, l’orienter et la dynamiser, on a besoin d’un objectif stimulant. Jésus propose : « vous serez les fils de votre Père » et « vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » C’est le sens et la visée de la marche. […] Pour éviter le découragement ou la culpabilisation on doit donc comprendre que ces énoncés ne constituent pas une règle de conduite de l’agir quotidien, mais qu’ils l’orientent et lui donnent sens. »

 

Le texte de Jean-Claude Giroud (CADIR-Lyon) poursuit la lecture en profondeur engagée avec Gn 1 en abordant, avec Gn 2-5, la problématique de la génération. Sa présentation commence par « la question de l’émergence du couple », en Gn 2, qui fait l’objet du présent article. Il procède à un examen attentif des figures, pour en faire apparaître des enjeux figuraux à l’arrière-plan duquel s’indique un questionnement sur les « articulations que ces figures entretiennent avec le chapitre 1 dans l’ordre du « figural », et en cohérence avec une instance d’énonciation. »

Figurativement, Gn 2 raconte « la création de l’homme et de la femme ». Deux opérations s’enchaînent pour cela, que l’analyse retourne l’une et l’autre vers leur face figurale.

D’abord la création de l’homme, intervenue en réponse au « manque » « d’humains pour cultiver le sol. » L’analyse le montre inscrit dans une géographie figurale qui fait écho au paradigme établi par le chapitre 1. La référence en est effet l’arbre de vie, établi d’emblée indépendamment de l’humain et destiné à un retrait qui le lui rendra inaccessible. Le jardin vient ainsi « de manière figurale, signifier ce point « théorique », au signifié quasi vide, à partir duquel comprendre et lire l’espace du monde. » Dans ce cadre, l’interdit de manger de « l’arbre de la connaissance du bon et du mauvais » porte précisément sur un mode d’acquisition de cette connaissance : le chemin de la manducation, c’est-à-dire d’une dévoration à fin personnelle, est barré. Reste un autre chemin, qu’ouvrira la différence homme – femme : « l’ordre de la relation », où le texte « situe la question du « bon » et du « pas bon » et la connaissance de ce qui est « bon » ».

La deuxième opération divine – la création d’un vis-à-vis accordé à l’homme – s’avère moins aisée. Une première tentative, tournée vers des animaux dépourvus du « souffle » divin, et qui ne partagent avec l’homme que la « glaise », est un échec. Le « Seigneur Dieu » se tourne alors vers ce qui est « divisé » entre terre et « souffle ». En opérant sur la base du manque, sa création permet une « nomination » qui, d’emblée, « souligne la différence entre l’un et l’autre » : « L’altérité se retrouve ici, mais c’est la langue qui la pose. Et la chair « même » est articulée à la Parole. Et il « se » nomme à partir de cet « autre » qu’il reconnaît. Son être propre apparaît à partir de cet acte de « connaissance-reconnaissance ». »

L’article s’achève sur la contemplation de ce moment unique : un « bon » encore dépourvu de « mauvais ». « L’expérience du « bon » se réalise ici, et renvoie à cet ordre de la « parole pour connaître » que nous avons défini plus haut comme s’opposant au « manger pour connaître », lequel conduit à l’expérience du « pas bon » ». En cette première connaissance se découvre ce qui « ouvre à la vie ». La nudité dont l’indication clôt le chapitre 2 se révèle là comme un mode d’être adapté à cet état relationnel, dont justement la parole est la médiation, « « mode de présence A l’autre » qui est aussi un « mode de présence DE l’autre » ».

 

L’article de Théodore Kalenda Yahanu Mwana (Enseignant au Grand Séminaire Philosophicum Saint François Xavier de Mbujimayi) achève la lecture du chapitre 36 d’Isaïe : le discours du rav-shaqeh y poursuit son cours en se tournant cette fois vers les émissaires du roi Ezékias, et la finesse de l’analyse met en évidence les manipulations perverses auxquelles il se livre. Après avoir visé le roi, ce discours s’en prend donc à présent au peuple : à sa confiance dans le roi et à sa foi en Yhwh il oppose une « contre-figure » de la promesse… qui remplace la relation par un rapport d’objets. » Lui succède une « contre-figure de la prophétie biblique », qui qualifie « la foi en Yhwh, dans sa puissance libératrice… comme illusion trompeuse. »

Le discours du rav-shaqeh, qui se présentait au départ comme parlant au nom de Yhwh, en arrive au bout du compte à formuler « une profession de foi d’athéisme qui « range » Yhwh au nombre de tous les  « faux » dieux adorés parmi les nations. » Ainsi dans ce discours « L’énonciation passe du ternaire au binaire et de la vérité à la contre-vérité. L’énoncé construit en cascade un dispositif de rupture de confiance et du coup, pose la nécessité du dispositif binaire de reddition. Le rav-shaqeh cherche à mener le peuple jusqu’au reniement des piliers fondateurs de son existence : la confiance en Ezékias et la foi en Yhwh, « origine » et « fin » de toutes choses. »

Sans doute est-ce pour cela que les émissaires ne lui donnent aucune réponse. Leur silence « atteste somatiquement d’un « entendre en deuil » ». Il les situe en outre dans l’obéissance au roi Ezékias, qui leur avait ordonné « vous ne répondrez pas ». S’y indique, comme dans un bon feuilleton, l’amorce d’un à venir vers lequel conduira la suite de l’analyse.

[1] Atelier de Sémiotique du TExte Religieux, et non, comme indiqué par erreur dans le numéro précédent, Atelier de Recherches Sémiotiques. Ce second groupe, l’ARS-B, est l’antenne bretonne du Réseau Bible et Lecture, réseau rassemblant des associations de lecture sémiotique françaises et suisses. Que tous deux veuillent excuser cette regrettable confusion.

Sémiotique et Bible : N°159

SOMMAIRE et AVANT PROPOS N° 159 – Septembre 2015

Avant-propos

A l’écoute du discours sur la montagne (Mt 5-7) — Entrer dans l’écoute . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Jean-Yves THÉRIAULT

L’empreinte du septénaire – Mise en discours et énonciation (Gn 1-11) — Genèse 1 : le paradigme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Jean-Claude GIROUD

Isaïe 36-39 : Syntaxe verbale et sémiotique énonciative — La campagne énonciative de Sennachérib contre Juda et Ezékias (Is 36) . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .Théodore KALENDA YAHANU MWANA

 

 

AVANT-PROPOS

Ces derniers temps la tendance est aux séries : pour cette rentrée 2015, votre revue se met au goût du jour ! Avec ce numéro de rentrée débutent en effet trois séries d’articles, dont la publication se poursuivra durant les prochaines années en alternance avec des numéros plus ponctuels. Il s’agit de trois beaux textes, que nous vous proposons avec joie. Deux de ces articles commentent des passages de l’Ancien Testament et le troisième les trois chapitres de l’évangile de Matthieu désignés comme le « Discours sur la Montagne ».

La première série d’articles, proposée par Jean-Yves Thériault (Université du Québec à Rimouski, Groupe ASTER) abordera donc les chapitres 5 à 7 de l’évangile de Matthieu. Le présent article, le premier du parcours, commence par établir le cadre de la lecture : il découpe le texte en trois grands ensembles (v. 5,1-2 ; 5,3-7,27 ; 7,28-29), qui serviront de cadre à la lecture. Débute alors une lecture très fine et précise, qui considère d’abord la très brève première partie (v. 5,1-2), puis aborde la seconde partie (v. 5,3-16). Déprises de leurs ancrages référentiels dans la « réalité » et resituées dans leurs parcours textuels les figures entrent progressivement en dialogue figural les unes avec les autres, projetant une lumière nouvelle sur ce texte si – trop? – connu. 

Il s’agit ici d’ « entrer dans l’écoute », ce qui suppose à la fois une certaine façon d’ouvrir l’oreille (5,1-2) et des personnes capables d’entendre ainsi (5,3-16).

Les v. 5,1-2 constituent, avec les v. 7,28-29, le cadre narratif du texte. Aux v. 5,1-2, ce cadre « met en place un site et un auditoire spécifique au premier grand exposé de l’enseignement de Jésus. […] Il s’agit moins d’une situation réaliste que d’une mise en scène signifiante. L’enseignement donné en priorité aux disciples garde une destination plus large. Pour l’entendre pleinement, les foules doivent s’élever, de la plaine à cette hauteur entre ciel et terre où Jésus enseigne. Ce qui suppose qu’auditeurs (et lecteurs) sont invités à changer de niveau d’attente s’ils veulent se disposer à l’écoute du discours que Jésus prononce. »

Les v. 5,3-16 développent les conditions d’une audition compétente : « Dans leur ensemble, les divers parcours des béatitudes décrivent le type d’être humain apte à se mettre à l’écoute compétente du discours qui commence. Ces gens sont félicités, non pour des choses qu’ils vont faire, mais pour ce qu’ils sont dans le présent, parce que le locuteur les déclare compétents pour être les énonciataires du discours qu’il va énoncer. Puis, ceux et celles qui ont entendu les béatitudes et s’en reconnaissent les destinataires reçoivent la vocation d’entrer dans l’aventure qui découle de leur écoute effective : être ces « vous » à contre-courant de l’entourage mondain et assumer l’engagement d’être instaurés « sel de la terre » (v. 13) et « lumière du monde » (v. 14-16). Ce ne sont ni des honneurs ni des prérogatives mais une responsabilité : ne pas se dissoudre dans la société ambiante mais l’imprégner d’une « saveur » irremplaçable due à l’écoute du DM ; ne pas être seulement le reflet des conceptions courantes mais porter et répandre l’éclairage de la parole reçue de manière à ce qu’on en reconnaisse la source dans le Père qui est dans les cieux. »

La seconde série d’articles porte sur les chapitres 1-11 du livre de la Genèse. Proposée par Jean-Claude Giroud (Centre CADIR Lyon, Association CADIR-Isère), elle constitue une partie d’une thèse de Doctorat, L’empreinte du septénaire Mise en discours et énonciation Genèse 1-11 et Apocalypse 5-8, soutenue le 16 avril 2014 à l’université Lyon II sous la direction du Pr. Odile Le Guern. Cet article en inaugure le parcours de lecture par une analyse du premier récit de la création, en Genèse 1. 

Sa lecture développe deux plans parallèles : l’un figuratif, l’autre figural. Sur le plan figuratif, le récit déploie la création de l’univers par cet acteur parlant nommé Dieu. En sept jours – six plus un, Il mène l’univers depuis la « non-différenciation originelle » – cependant traversée par son « souffle divin » – jusqu’à ce comble de différenciation : le vis-à-vis avec un humain établi à sa semblance au point d’être lui-même articulé en vis-à-vis. Sur le plan figural l’article lit, par anamorphose, l’instauration de la parole dans le revers de ce récit créateur. Le déroulé des jours de la création en porte l’avènement : apparaissent ainsi le lieu de l’énonciation, les significations de l’énoncé, la schize qui sépare énoncé et énonciation, le débrayage qui les relie et l’embrayage qui lui répond, mais aussi le caractère inaccessible de l’énonciation, l’inauguration de la signifiance… et enfin l’établissement, par l’interlocution du sixième jour, du dédoublement entre énonciateur et énonciataire constitutif de l’énonciation.

Et voici la proposition théorique qui conclut l’analyse : « Genèse 1 n’est (…) pas à considérer simplement comme un récit de création, mais plutôt comme un « code » (un « système ») donné au lecteur, pour engager la lecture des « récits » (des « procès ») qui vont « raconter » la création. (…)

Au plan figuratif, se trouve présentée une création ou une mise en ordre des « choses » du monde, et cela est donné à voir ou à se représenter par des parcours figuratifs, comme autant d’isotopies figuratives pour une thématique de « création – fabrication » du monde.

Mais il se passe bien autre chose au plan figural, lequel, sur la base d’un dispositif de « différenciation », vient mettre en scène des actes de parole successifs, et dans un ultime acte de parole (« faisons »), inscrire l’ordre de la Parole elle-même dans l’humain. La parole de ce sujet parlant « clivé » n’est plus seulement créatrice, elle devient celle qui fait « naître » l’humain comme « homme et femme », porteur de cette altérité des sujets parlants : elle devient parole qui « engendre ».

La suite de ce parcours développera ce « paradigme originel » en examinant sa mise en œuvre en Gn 2-5 (« De la génération »), puis en Gn 6-11 (« De la géographie). 

La troisième série d’articles concerne les chapitres 36-39 d’Isaïe. Cette lecture, rédigée par Théodore Kalenda Yahanu Mwana (Diocèse de Mbujimayi, Congo, enseignant au Grand Séminaire, vicaire épiscopal et curé de paroisse), provient d’une thèse de Doctorat soutenue en juillet 2012 à la faculté de théologie de l’Université de Deusto, Bilbao, Espagne, sous la direction du Pr. José Abrego de Lacy : « Isaïe 36-39 : syntaxe verbale et sémiotique énonciative ».

Le texte aborde le premier chapitre de la séquence, Is. 36. Une première scène, très brève, met en place le cadre du chapitre : la conquête de « toutes les villes fortifiées de Juda » par Sennacherib, roi d’Ashour. La seconde scène, qui couvre le reste du chapitre, raconte une étape marquante de cette conquête : L’affrontement qui oppose, par personnes interposées, le roi victorieux Sennacherib à Ezékias, roi de Juda. Il envoie vers lui un émissaire, le « rav-shaqueh » (le mot signifie « celui qui fait abondamment boire »), qui convertit le conflit armé en une guerre de la parole. Il développe en effet une tentative d’intimidation qui se transforme en défi ouvert à l’adresse de Yhwh. Et de fait, la figure du croire vient peu à peu occuper le devant de la scène… La lecture attentive proposée par cet article, qui suit le texte pas à pas, montre comment l’attitude d’Ezékias, l’appui du prophète Isaïe et l’intervention de Yhwh retournent progressivement la situation jusqu’à une conclusion dont l’article présente ainsi les enjeux : « La punition promise à Sennachérib (37,7) et qui se concrétisera au moment de son meurtre par les mains de ses fils (37,38) signale l’écart et la tension entre cette foi première dans laquelle est établi Ezékias et la faute qui visait à l’en écarter, celle commise par le rav-shaqeh au nom de son maître Sennachérib. »

A tous bonne lecture … et bonne rentrée !

Sémiotique et Bible : N°158

SOMMAIRE et AVANT PROPOS N° 158 – Juin 2015

Avant-propos

Du progrès du lecteur et du texte sacré : la signifiante comme « virtus sacri eloquii » . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . Elie AYROULET

Et la parole ne parle pas, vue depuis la scène de Prologue au quartième Evangile . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Philippe DOCKWILLER

Un regard clinique sur les effets de la parole . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . .  . . . . . .  . . . . . . .Bénédicte DESCARPENTRIES

Verbe de Dieu, mots de l’homme : quels dialogues dans l’homélie ?  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  . . . Carole CALISTRI

 

 

 

 

AVANT-PROPOS

Notre revue continue à renouer le fil de ses publications : après le colloque de 2013, voici celui de 2014. Intitulé « La parole dans tous ses états » il interrogeait la forme particulière de signifiance (c’est-à-dire de capacité à produire des effets de sens) qui semble inhérente à la lecture biblique. Quatre articles, développés dans des directions très différentes, explorent ici cette perspective.

L’article d’Elie Ayroulet (Théologie, UCLy) l’aborde dans le cadre du corpus patristique. Pour rendre compte de la pensée (plurielle) des Pères concernant la puissance signifiante des textes bibliques, l’article s’appuie sur l’ouvrage de P. Cesare Bori, l’Interprétation infinie, avec lequel il entre en dialogue.

Il commence par rappeler la « virtus sacri eloquii » du texte biblique – sa « capacité infinie à engendrer du sens pour lui-même et pour « celui qui le lit », et la développe dans un parcours qui recense quelques thèmes majeurs. D’abord le dynamisme inhérent à la lecture de l’Ecriture : le texte le rapproche d’une « pâque vers la Terre Promise, à savoir le lieu de sa pleine identité de fils de Dieu. » Elle est en effet un « lieu de rencontre avec le Logos divin ». Suit un examen de l’effet produit par cette Parole, dans sa « capacité… à convertir son lecteur, à le tourner vers Dieu » : « Seule l’Écriture conduit à connaître son besoin d’être sauvé (en ce sens elle enseigne) et ce faisant, conduit à la conversion c’est-à-dire à se tourner vers Dieu, à implorer sa grâce ». Après un rappel des règles interprétatives proposées par Augustin pour guider cette conversion, le parcours en vient à l’indication de ce « telos » : « La Parole saisit son auditeur-lecteur en le conformant à elle, pour le configurer à son tour en Parole vivante. » Intervient là la fonction du « Christ-Logos » comme « source » de ces « effets de l’Ecriture ». Cela confère à l’Ecriture « une dimension de sacramentalité » qui pourrait être analogue « à la présence réelle du Christ sous les espèces du pain et du vin consacré ».

L’article prend alors un nouveau recul pour reconsidérer, entre continuités et écarts, les positions des Pères à la lueur des herméneutiques contemporaines – notamment l’herméneutique du sujet élaborée par Gadamer ou les perspectives ouvertes par Emmanuel Lévinas à une lecture juive des Ecritures. Il s’achève ainsi : « Au terme de ce bref parcours avec quelques Pères de l’Église, nous pouvons conclure que pour eux l’Écriture, si elle est un texte, est d’abord et avant tout parole-logos, autrement dit, elle demeure pour être écoutée. Ce qui veut dire que pour les Pères de l’Église, le texte de l’Écriture n’a aucun sens pour lui seul. Il demande à être reçu, lu et donc interprété. »

Des lecteurs sémioticiens, nourris par une pratique interprétative et régulée des textes bibliques, ne pourront que souscrire à cette belle conclusion. Elle confirme l’hypothèse qu’aura peut-être suscitée en eux la lecture de cet article : la sémiotique pourrait bien être une résurgence patristique de notre temps. Elle communierait ainsi, à la suite des Pères, à ce qui a été nommé « la table de la Parole ».

L’article de Philippe Dockwiller (Théologie, UCLy) se situe « à la croisée de la sémiotique et de la théologie fondamentale. La première est ici reçue comme théorie de l’énonciation, la seconde représente l’aspect réflexif le plus abouti de la dogmatique chrétienne, à savoir l’exploration des conditions de réception d’une parole en provenance de Dieu ». Ce texte aborde la question de la signifiance à partir de l’articulation entre le dire et l’entendre postulée par la théorie énonciative développée au CADIR durant les dernières années. Son propos s’appuie sur une lecture du Prologue de l’évangile de Jean menée en deux moments : une analyse littéraire, reprise du point de vue de la théologie fondamentale.

L’analyse littéraire procède, à partir de la structure du texte, à une éclairante (dé)monstration qui désigne ce centre de perspective : le rapport entre lumière et parole. Elle souligne également le caractère oxymorique d’une « Parole » qui « ne parle à aucun moment du Prologue » et qui pourtant agit : « elle est et fait bien autre chose qu’elle-même »… La puissance signifiante de la parole revient ici en force, dans un écho parlant avec l’article précédent.

La reprise théologique vient alors interroger cette « mise en scène » d’un « mutisme avéré du logos » de façon à dégager « un profil de la possibilité qu’existe une vraie « théo-logie », « Parole de Dieu » et « parole avec Dieu », et qu’elle est bien introduite et fondée dans le Prologue de Jean. » Voici une esquisse de ce fondement : « dans le Prologue, la Parole est la lumière elle-même. Autrement dit, la lumière est déjà la chair de la Parole. Pour Jean, c’est la qualité somatique du cri qui donne de parler. » 

Et voici la proposition, véritablement fondamentale, qui en découle : « Le vrai parcours de la théologie est de contempler la Parole qui se tait pour retrouver d’abord l’être. Fondés en elle, nous pourrons proposer nos mots, et retourner au silence, car nous ne sommes jamais la source de la Parole. Le bâti et le propos du Prologue nous le montrent, et en silence. »

L’article de Bénédicte Descarpentries (Psychanalyste, Lyon) situe quant à lui la signifiance dans des « effets de la parole » observés au croisement entre psychanalyse et sémiotique. Ce texte propose une belle méditation sur les conditions et les enjeux d’une parole ternaire mise en jeu tant dans la pratique psychanalytique de son auteur que dans la lecture sémiotique des textes bibliques. L’écriture du texte s’inspire elle-même de la forme énonciative qu’elle décrit : cette écriture en « je » cherche à montrer, plutôt qu’à démontrer, les échos qui associent psychanalyse et lecture biblique.

L’article parle d’abord du travail clinique de son auteur, psychanalyste d’enfants. Il y souligne la priorité donnée à un « silence » qui cherche à « rendre disponible » à la rencontre de façon à permettre que soient nommées les « sensations », sans quoi « le sujet ignore ce dans quoi il pris. » La poursuite de cette évocation, appuyée sur le souvenir de cures, met en évidence la dimension relationnelle de la parole, ce vis-à-vis énonciatif d’un Je et d’un Tu : c’est précisément « cet appel fondateur de l’autre en nous qui permet au sujet de se lever et de prendre la parole à son tour. » Ainsi « la parole surgirait de l’attente de l’autre, du manque, et de notre incomplétude. ». Et dès lors « Celui qui rejoint la souffrance de l’autre et la met en mots remet la vie en circulation. Rejoindre l’autre en s’approchant au plus près des sensations révèle la vie en soi et en l’autre. Parler nous rend vivants, la parole est comme la marque de l’invisible en nous, elle est insaisissable : elle surgit entre nous. Elle laisse des traces, et creuse des effets profondément en nous et entre nous. » De ces considérations découle un « devoir de parole » qui pourrait être celui de tout humain : « le devoir d’une parole juste, c’est-à-dire ajustée entre nos actes et nos mots afin que la vie circule en nous. » En effet « La parole qui touche est habitée de l’être qui l’énonce. »

Tout cela, qu’une pratique professionnelle a enseigné à l’auteur de cet article, elle l’a également rencontré dans l’ « univers de la Bible » : « en l’écoutant, en me laissant imprégner par lui j’ai reconnu nos plaies, nos souffrances et nos méandres, les mêmes que j’entendais dans mon cabinet, les nôtres, celles de notre humanité. Et tout autant, peu à peu, j’ai entendu l’immense espérance dont il était porteur par les traversées qu’il indique sans jamais édulcorer les passages et la violence par laquelle toute naissance doit se réaliser. Il laisse percevoir la vie toujours la plus forte, malgré tout. La vie plus forte que toutes les torsions, que toutes les errances, que toutes les désespérances. Ces pages nous parlent d’une mise au monde qui n’en finirait pas, comme si la création était dans les balbutiements de son enfantement. »

En cela aussi pourrait donc s’indiquer la signifiance de ces textes, dont la parole est habitée par la Parole : dans cette capacité à éclairer les blessures de l’humain d’une espérance qui les rend lisibles sous l’angle de la vie, et comme autant de chemins d’une création en perpétuel devenir. 

L’article de Carole CALISTRI (Sciences du langage, Université de Nice), traite d’un développement particulier de la signifiance des textes bibliques : l’homélie qui cherche à la mettre à disposition des participants à une eucharistie. En préambule à sa lecture, voici la présentation qu’en fait son auteur : « On peut considérer les rapports entre Dieu et les hommes dans le cadre d’une histoire conversationnelle : au commencement était le Verbe, qui sépare les ténèbres de la lumière et crée le monde. Dieu dit et cela fut. Il parla ensuite à Adam, à Eve, à leurs descendants, aux prophètes d’Israël et jusqu’à aujourd’hui. Il intéresse ici de considérer la médiation toute particulière que représente dans cette transmission de la Parole l’homélie. En effet, les dialogues de la messe sont dûment écrits, la Parole de Dieu qui y est lue, l’est avec des mots autorisés, c’est-à-dire avec une relative stabilité. Dans cet ensemble, l’homélie est un élément différent (on rappellera ici l’intéressante étymologie de sermon – dans la langue classique : « paroles échangées, entretien, propos; langage familier » ). On se propose de regarder de plus près en quoi consiste dans l’homélie le dialogue du prêtre avec l’assemblée – mais pas seulement – en prenant l’exemple d’une homélie dominicale ordinaire. »

L’observation commence par rappeler les prescriptions magistérielles concernant l’homélie avant d’examiner une homélie particulière, qui traite du mystère de la Trinité. Puis l’étude passe en revue les citations scripturaires sur lesquelles elle s’appuie avant de décrire les instances énonciatives qu’elle met en œuvre : ces examens approfondis développent avec finesse les enjeux de sens engagés dans les choix analysés. L’analyse s’achève sur cette importante conclusion : « Il est donné à voir ici que si, en effet, le prêtre seul oralise, les fidèles sont présents de manière importante dans son discours à travers le soin que prend leur pasteur de les instruire dans un guidage très pédagogique et surtout la manifestation qu’il appartient aussi au peuple qu’il est chargé d’exhorter. »

A tou(te)s, bonne lecture.

Sémiotique et Bible : N°157

SOMMAIRE et AVANT PROPOS N° 157 – Février 2015

Avant-propos

En Genèse 6 à 9 : Les retournements de la parole. Comment l’invective devient credo (2S6, 20-23) . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . Philippe Lefebvre

Jésus et les gens de Samarie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  . . . . . . .  .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Anne Fortin

Lao-Tseu et Jean IV . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . .  . . . . . .  . . . . . . . . . .  . . . . . .  . . . . . . . . . .  . . . . . . . . . . . . .  Raymond Volant

Outils pastoraux et lecture biblique  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  . . .  . . . . . . . . Jean-Loup Ducasse

Images de « LaSamaritaine au puits » : Prolégomènes à la co-énonciation  .  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  . . .  . . . . . . . . Michel Costantini

 

AVANT-PROPOS

La série des numéros d’hommages à Louis Panier est à présent achevée, et notre revue reprend le cours habituel de ses publications. Ce numéro 157 publie plusieurs des conférences données lors du colloque CADIR de juin 2013, « Comment lis-tu ? »  Ce colloque, au thème ouvert, a donné lieu à une belle variété d’approches et de questionnements. Ce numéro en rend compte par une progression qui mène d’une lecture réflexive des textes à un interrogation sur les méthodes (notamment sur la méthode sémiotique) et sur les enjeux, divers, qui s’y trouvent engagés. 

L’article du frère Philippe Lefebvre (Université de Fribourg, Suisse) met en évidence dans les livres de Samuel un phénomème tout à fait intéressant : un retournement de la parole, qui, d’ « invective », devient « credo ». Après avoir souligné la primauté donnée par ces textes à la parole (notamment à celle des femmes) à propos de « cet être énigmatique qu’est le roi consacré par l’onction », l’article formule ce constat : « Or, la parole sur le messie, prononcée surtout par des gens qui ne sont pas spécialement labellisés comme prophètes, signale qu’elle vient de plus loin que de ceux qui la prononcent. La prophétie est en quelque manière « démocratisée », elle surgit là où on ne l’attend pas, elle contraint ceux qui ont des oreilles pour entendre à une attention générale, à une vigilance permanente. La méditation des livres de Samuel va plus loin encore : quand il envoie son messie, Dieu inspire bien des témoins inattendus pour le faire connaître. Mais encore, Il fait tourner toute parole dite à son propos en vérité. C’est ce que je voudrais démontrer ici par un exemple : la vérité du messie est contraignante, faisant tourner en vérité toute parole proférée à son sujet, même celle qui cherche à l’humilier, voire à l’anéantir. »

L’exemple choisi ici est précisément la parole d’une femme, Mikhal, sur son époux David. Il s’agit en l’occurrence d’une parole de mépris. La proposition convaincante de l’article est que « cette parole humiliante peut être conservée telle qu’elle est pour désigner en vérité ce qu’est un roi messie dans les livres de Samuel. » D’autres références viennent étayer cet exemple, menant ainsi à la formulation d’une sorte de « loi » qui rend compte par avance du statut de vérité de la parole que dira le grand prêtre à propos de Jésus : « il vaut mieux qu’un seul meure et que la nation ne soit pas perdue tout entière » (Jn 11,50)

L’article d’Anne Fortin (Université Laval, Québec) s’appuie sur une lecture du récit de la rencontre entre Jésus et la Samaritaine, en Jn 4,1-42 pour mettre en évidence la structure et les enjeux de l’opération de « débrayage » qui est considérée, d’un point de vue sémiotique, comme l’ « opération première de l’énonciation ». Elle développe cette observation dans une perspective théologique qui la met en résonance avec la structure du Verbe fait chair dans le prologue de l’Evangile de Jean : il s’agit de « prendre en considération comment parle le Verbe fait chair dans cet évangile. » Cette réflexion sur la parole a une visée concrète, elle interroge la façon dont la lecture biblique est mise « au service des personnes dans leurs questionnements sur leur vie de foi ».

Pour éclairer cette interrogation l’article procède à quelques coups de sondages sur les figures de parole développées par le texte de Jn 4. Cette analyse est précédée d’un rapide retour sur « l’utilisation de ce texte dans le Message final du Synode des évêques sur la « Nouvelle Evangélisation ». Il s’agit là d’un point de départ comparatif, car la lecture proposée par le Synode s’inscrit dans un cadre conceptuel (la théorie de la communication) très éloigné de celui de la sémiotique. En éclairant quelques lieux et quelques enjeux de cette différence, les propositions de l’article esquissent par contraste une théorie de la parole envisagée dans son aptitude à signifier (à faire sens) plutôt qu’à imposer un sens, et s’appuyant pour cela sur les obscurités du texte plus que sur ses apparentes évidences : « Le discours ne parle pas vraiment de quelque chose, il ne représente pas un autre monde, mais il signifie. […] Il signifie en ouvrant l’espace du manque qui ne peut que se dire en tant que manque. Pour le lecteur du récit, le brouillage du texte le convoque en ce lieu de dépossession du sens […]. Le lecteur peut choisir de demeurer en contrôle du sens, d’un sens à proposer et à communiquer. Ou il peut entendre que le récit le convoque dans sa propre posture de sujet du manque. Le lecteur peut alors s’inscrire dans cette logique – il n’est pas question ici de tomber dans l’absurde. Le manque porte en effet sa propre logique, mais ce n’est plus celle du contrôle et du savoir. Il s’agira de la logique du croire, qui n’est ni irrationnel ni absurde, mais qui est celle où l’on s’engage sur la base de la rencontre. » 

Ainsi comprise la parole s’ouvre à la Parole, et prend « place à l’intérieur d’un ensemble d’une plus grande portée, celle du salut en tant que Verbe qui traverse la chair pour en faire une chair parlante. »

L’article de Raymond Volant (ARS-B) donne un écho à la fois lointain et direct au texte précédent. Il propose en effet une belle méditation sur une résonance de structures entre le récit de Jn 4 et les écrits de Lao-Tseu. Sur le versant Lao-Tseu apparaît la complémentarité dynamique, c’est-à-dire l’attraction mutuelle du « un » et du « deux », où advient « le trois, le troisième terme. En chinois, nous parlons de « souffle » (气 qi : énergie vitale) : le souffle médian qui conduira Yin et Yang, par leur alternance, à tendre vers l’harmonie, figure de l’Un» Lui répond dans le récit de Jean 3 l’échange de Jésus et de la Samaritaine, et la façon dont « La relation qui s’établit entre eux Deux, homme et femme, les fait advenir à une Harmonie, figure de l’Un et autre nom du Salut. »

L’article de Jean-Loup Ducasse (CADIR-Aquitaine) retentit également avec celui d’Anne Fortin : car lui aussi interroge, mais cette fois par un biais pastoral, l’incidence de la théorie de la parole mise en œuvre dans la lecture biblique. 

Alors que l’exhortation Verbum Domini préconise une « Animation biblique de toute la pastorale » et que la Bible est censée avoir retrouvé en quelques décennies une place capitale dans la liturgie, la catéchèse, la préparation et la célébration des sacrements et sacramentaux, et tout autre aspect de la vie en Église, nous manquons d’outils pastoraux favorisant un réel contact avec le texte et susceptibles d’accompagner les agents pastoraux et les personnes impliquées dans un acte de lecture.  La quasi totalité de ceux dont on dispose (parcours catéchétiques, fiches liturgiques, fascicules de préparation aux sacrements de baptême et de mariage, aux célébrations d’obsèques, etc)  manquent de vigilance sur des points élémentaires du rapport au texte (traduction, clôture, présentation, commentaires et suggestions d’animation). Cependant ici et là des initiatives sont prises qui mériteraient d’être mises en commun, critiquées et pourquoi pas, d’aboutir à des éditions.  

L’article fait état de l’une de ces initiatives. Il réagit vigoureusement à ce qu’il qualifie comme un « « bricolage » du texte biblique », auquel il répond par une proposition positive concernant les outils pastoraux : notamment la traduction des textes, leur découpage et leur présentation ainsi que les commentaires et parfois les suggestions d’animation qui les accompagnent. Cette proposition nouvelle est orientée par la visée du « corps » : de ce point de vue, affirmé par la prière eucharistique, « il n’est pas question de lire pour entendre une Parole sans perspective de ce corps promis. » S’esquisse là « la tri-polarité traditionnelle de la vie ecclésiale : la parole, l’eucharistie, le frère ». Une lecture biblique attentative à la Parole qui traverse la parole pourrait bien se situer au cœur de ce trépied : l’article le montre en revenant à son tour, et de son point de vue, sur la rencontre de Jésus avec la femme Samaritaine.

La fin de l’article détaille cette proposition en quatre volets : 1) Une stimulation réciproque, dans le partage des expériences pastorale ; 2) Quelques éléments de base pour la création d’outils pastoraux : notamment « une traduction plus proche de l’originale et respectueuse des figures, ce qui amène parfois à suggérer une clôture différente du texte et à restituer des versets manquant », ou encore quelques notes destinées à permettre une meilleure approche du texte ; 3) Un outil, déjà pour partie élaboré et testé, pour la pastorale du baptême des petits enfants ; 4) Un partage d’expériences destiné à stimuler l’innovation et à la lire.

Il s’agit là d’une invitation ouverte : « Qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende ! » (Lc 8,8) !

L’article de Michel COSTANTINI (Professeur de Sémiotique des arts et de la littérature, Université Paris 8, Vincennes-Saint Denis) s’inscrit dans un champ théorique différent qui est celui de la lecture, et notamment de la lecture des images. Il prend position « sur la question de savoir si l’image est seulement à voir ou si elle est aussi à lire, et que le sémioticien a tranchée : oui, l’image est aussi à déchiffrer comme on le fait d’un texte verbal, on la nommera donc un texte iconique. Subsiste toutefois la question du « comme », de l’interprétation de ce « comme on déchiffre », objet lui aussi, d’ailleurs, de discussions sérieuses, et toujours renouvelées. » 

Qu’est-ce donc que lire ? Après avoir situé « l’acte de lecture » au carrefour de l’ « intentio auctoris – « ce-vers-quoi-tend l’auteur », de l’ « intentio lectoris  – « ce-vers-quoi-tend le lecteur » et de l’ « intentio operis – « ce-vers-quoi tend l’œuvre », l’article rappelle que « l’analyse structurale prolongée en sémiotique du texte ne se contente pas de viser cette œuvre, elle s’efforce de la scruter : c’est une affaire de regard », et ce regard, lorsqu’il est sémiotique, s’efforce à la « désintrication ». « C’est donc avec cette conscience des regards possibles, […] avec cette méthode armée d’instruments qu’elle s’est donnés, que la lecture sémiotique entreprend de déchiffrer l’univers du sens, entreprend de désintriquer l’œuvre. » 

Le modèle retenu par l’article est le modèle sémiotique narratif. Il l’appréhende comme la succession de trois rencontres – manipulation, performance, sanction, compris comme le lieu d’un jeu complexe entre conjonction et disjonction où interviennent les valeurs engagées dans un programme. C’est ce qu’illustre un bref retour sur «  les textes verbaux et picturaux qui renvoient au thème dit de « Jésus et la Samaritaine ».

L’article s’achève sur cette « confession de lecteur » : « Quand je lis un texte comme sémioticien, je suis ainsi engagé, impliqué et même presque nécessairement empêtré dans une distension que j’essaie de rendre féconde, entre prise de distance (grilles préalables, modèles, instruments d’analyse) et tentative d’ajustements et de réajustements permanents (par l’intertextualisation et la contextualisation notamment). Peut-être que la « lecture énonciative » développée au CADIR fournit une piste pour échapper à cette distension ou en résoudre au moins partiellement, au moins idéalement, les contradictions. »

Nous vous souhaitons une bonne lecture !

 

Sémiotique et Bible : N°156

SOMMAIRE et AVANT PROPOS N° 156 – Novembre 2014

Avant-propos
Figures de la Promesse et de la Loi dans l’Epître de Paul aux Galates : (2) Quelques propositions théologiques . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . Jean Berchmans Paluku Mukwemulere

Une traduction liturgique de la Bible. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  . . . . . . .  .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Jean-Claude Crivelli
Pourquoi vivre si mourir est la fin ? De la plainte à l’action de grâce : une lecture du psaume 12 . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  . . . . . . . . . . . . . . .François Genuyt

Notes de lecture : l’évangile de Jean, chapitres 1 et 2 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Louis Perrin

 

AVANT PROPOS

Ce numéro 156 associe théologie, liturgie et lecture de textes.

Le premier article achève la publication de l’article de Jean Berchmans Paluku Mukwemulere (prêtre du diocèse de Butembo – Beni/RD Congo et enseignant au Théologat Saint Octave et Vice) initiée par le numéro précédent. Il en poursuit le propos – une observation des figures de la Loi et de la Foi dans l’Épître aux Galates – par une relecture anthropologique et théologique.

L’anthropologie déduite de l’analyse figurative développe une théorie du sujet fondée « dans une articulation dynamique de la Promesse, de la Loi et de la Filiation ». Elle est la théorie d’un « devenir sujet » à partir d’une relativité à « l’Autre qui le fonde », dans l’ « altérité de la parole ». L’approche théologique enchaîne un modèle christologique et un modèle ecclésiologique. D’un point de vue christologique est soulignée la position « axiale » du Christ : « en lui se se rompt le cercle de la Loi et la promesse s’ouvre à toutes les nations ». Il fonde la filiation humaine à Dieu en étant « le Fils qui nous appelle à être fils et à découvrir la fraternité entre nous ainsi que la juste relation filiale au Père. » En découle un modèle ecclésiologique caractérisé par « l’articulation entre juifs et païens », et relevant d’un « impératif du témoignage » qui « fait référence à l’acte fondateur de la mort et de la résurrection du Christ et à l’annonce initiale de la Parole ».

C’est ainsi que, au fil des pages, « cette lecture sémiotique de l’épître aux Galates » fraie son chemin vers « une théologie pratique d’engendrement des sujets ».

L’article de JC Crivelli, religieux de l’Abbaye de Saint-Maurice (Valais, Suisse), tire argument de la parution de la nouvelle Bible liturgique pour interroger les caractéristiques d’une traduction habilitée à se prétendre « liturgique » : « Mais finalement, en quoi une traduction est-elle liturgique ? »

Un premier élément de réponse concerne la langue : « La traduction liturgique est traversée par le dialogue entre Dieu et son peuple. La langue humaine a vocation de devenir langue divine. En christianisme, il n’existe pas de langue sacrée. De par l’incarnation du Verbe dans la chair de ce monde, toute langue peut désormais signifier la parole de Dieu, parler le monde tel que Dieu le voit et le conduit à son accomplissement. » D’autres éléments tiennent au rite lui-même, car « une traduction, pour autant qu’elle soit dotée des qualités littéraires susmentionnées, ne devient vraiment liturgique qu’à la faveur du rite qui, en célébration, met en œuvre les lectures ainsi traduites. » Le rite liturgique est ainsi une mise en acte, « un événement où, par l’ « énergie » de l’Esprit Saint, le Christ nous est révélé comme Verbe de Dieu, Parole du Père. » Dans cet événement, l’assemblée est engagée en vis-à-vis du texte, dans une perspective dialogale où se reflète la structure même de l’Alliance. Vient ici la spécificité d’une traduction liturgique : « L’enjeu, c’est l’expérience même de la Parole de vie », pratiquée dans « un lire-ensemble, une écoute commune de la parole. Le livre est ouvert devant tous et pour tous ». 

Ces éléments montrent pleinement l’importance d’une « traduction liturgique de la Bible comme texte » : son enjeu est « d’unir ceux qui écoutent et de les ouvrir au monde nouveau qui est signifié  à travers le texte sacré ». Encore faut-il cependant que cette traduction puisse être entendue : « Lire, c’est donner l’image de l’écoute. Que la proclamation soit claire et distincte, qu’elle aide l’assemblée à recevoir la parole et à y répondre. Encore et toujours le dialogue entre Dieu et son peuple. »  

Deux belles analyses de textes achèvent le numéro.

L’article de François GENUYT (CADIR-Lyon) propose un commentaire du Psaume 12. Le repérage des figures du texte (oubli, angoisse, regard, réponse, grâce, salut…) va ici de pair avec une mise en évidence de son mouvement énonciatif, qui mène de la plainte à la prière puis à l’action de grâce. Les catégories heideggeriennes du souci et de la mort viennent à l’appui de la lecture pour proposer une interprétation de ces figures, rendant ainsi analysable l’élan de parole qui traverse le texte pour le conduire à un dénouement imprévu. En s’achevant sur un examen approfondi de ses enjeux, la lecture éclaire cette question fondamentale : « Pourquoi vivre si mourir est la fin ? »

L’article de Louis PERRIN (CADIR-Lyon) renoue avec une tradition depuis longtemps assumée par cet auteur : celle des notes rendant compte d’un parcours de lecture effectué avec un groupe. Les notes proposées ici concernent l’évangile de Jean. On trouvera dans le présent numéro celles qui concernent les chapitres 1 et 2, et qui seront poursuivives par la suite. Il ne s’agit pas ici d’un simple compte-rendu de lecture, mais de bien davantage : d’une profonde méditation guidée par les figures du texte, et attestant d’une fréquentation assidue, attentive, pénétrante de cet évangile. Nous formons le vœu qu’elle puisse à son tour guider d’autres lecteurs dans une découverte personnelle de l’évangile de Jean.

Bonne lecture !

Sémiotique et Bible : N°155

SOMMAIRE et AVANT PROPOS N° 155 – Septembre 2014

Avant-propos
Avançons un peu sur la question de la praxis : Louis de Lyon, Hippocrate de Cos, Denys d’Athènes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . Michel Costantini
La composante doxique du croire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Serge Wütricht
Les conditions sémiotiques de la transmission . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  . . . . . . . . . . . . . . .François Rastier
Figures de la Promesse et de la Loi dans l’Epître de Paul aux Galates : approche sémiotique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Jean Berchmans Paluku Mukwemulere

 

AVANT PROPOS

Ce numéro 155 conclut l’hommage rendu à Louis Panier par des contributions de sémioticiens pour la plupart extérieurs au CADIR.

Dans un texte « qui se veut plus encore qu’hommage à Panier, don d’amitié à Louis », Michel COSTANTINI (Professeur de sémiotique des arts et de la littérature, Université Paris 8, Vincennes-Saint-Denis) souligne « quelques échos subjectivement… ressentis » entre des pratiques sémiotiques différentes. Par exemple celui-ci : « la signification, c’est-à-dire le « sens-dans-le-texte », c’est cela qui intéresse la sémiotique (et telle est la raison de l’insistance, entre autres, sur la clôture) et (…) cette signification seule est « susceptible d’entrer dans une communication » . Ou encore cette qualification de la sémiotique comme « praxis dans sa triple dimension (…) de pratique, d’analyse et de lecture. »

L’article poursuit en précisant chacun de ces termes : pratique, analyse, lecture. « La Tekhnè (…) est pratique, en ce sens qu’elle est issue de la pratique, mais théorique aussi en ce sens qu’elle est la théorisation d’une pratique elle-même résultat d’une mise en œuvre de la théorie. » Puis vient l’analyse, ce mot « qui affiche bien ce qu’il entend signifier : le déliement du lié, voire le dénouement du noué. » D’où un « souci empirique constamment vigilant », car « aussi bien c’est tout un art que de la mener, cette analyse, un art de prendre la bonne décision au bon moment, d’assigner à l’élément, au fragment de signifiant ou de signifié son bon niveau dans l’épaisseur feuilletée du sens. » L’article insiste sur l’importance de la « révolution copernicienne » introduite là par une opération de découpage prise comme « préalable » et non comme « résultat », comme « condition » et non comme « fin »

Enfin vient la lecture, pour laquelle l’article revient sur l’apport de Louis Panier. En effet « l’analyse est mise à jour de la structure, et la structure exige la lecture, qui est un phénomène d’énonciation. C’est cet enchaînement qui a été l’apport pour moi le plus considérable de Louis. Sans se lasser, il revenait là-dessus, sans se lasser il a répété, justifié, organisé inlassablement, sous des formes et selon des aspects toujours divers, sa conception de la « lecture ». L’article s’achève par un tour d’horizon dans quelques références plus ou moins communes à son auteur et à Louis Panier : et notamment, ce qui n’est pas le moindre paradoxe pour un sémioticien de l’énonciation, à un Denys l’Aéropagite que le texte présente comme un précurseur de la sémiotique tensive…

L’article de Serge WÜTRICHT (Institut Protestant de Théologie, Paris) revisite un concept fondamental de sémiotique littéraire, le concept du « croire », c’est-à-dire le mode d’inscription d’un sujet sur la dimension du vouloir. À la suite des travaux de Jacques Geninasca, il a pour ambition d’étendre le champ descriptif de son modèle en suggérant l’addition d’une composante doxique aux composantes prédicative et thymique déjà analysées par cet auteur : « Cette proposition complète l’hypothèse de Greimas qui fait de l’espace thymique le correspondant, au niveau des structures abstraites, de l’espace modal qui structure le niveau plus superficiel du parcours génératif. Pour Greimas, cette « conversion » entre le niveau « profond » (thymique) et le niveau « superficiel » (modal) s’opère par « la sélection d’un terme thymique, appelé à s’investir dans la relation qui lie le sujet à l’objet. » Or, comme c’est précisément cette relation sujet – objet qui permet de définir le sujet en tant qu’existant sémiotiquement, la relation inter-subjective ne peut donc être que seconde, car précédée logiquement par une relation sujet – objet. La proposition faite ici renverse cet ordre en fondant l’identité sémiotique sur un rapport inter-subjectif défini comme premier. La seconde conséquence que l’on peut tirer est que l’espace thymique n’est plus le seul à constituer la base de l’espace modal structurant l’identité sémiotique du sujet, l’espace doxique en fait aussi partie. » 

Cette proposition a ainsi pour but de modéliser les relations inter-subjectives qui s’établissent antérieurement à toute valorisation prédicative ou thymique en proposant « d’y ajouter une étape préliminaire, qui fonde la construction du système de valeurs et de communication contractuelle sur la préséance d’une communication fiduciaire intersubjective. » Cet ajout permettrait en particulier de décrire la manière dont les textes littéraires ont la capacité de prendre en charge et de figurer ces relations.

La description modifiée de l’espace modal nécessite l’introduction de deux classes de sujets qui satisfont à cette nouvelle structure. Ces sujets sont nommés « sujet confié » et « sujet confiant ». Mais « À l’évidence, ce n’est qu’à l’épreuve d’analyses concrètes qu’on pourra juger de la pertinence des pôles actoriels proposés. Il faudra, pour cela, exhumer des figures de la rencontre qui manifestent cet ordre particulier, distinct de l’intelligibilité prédicative. On suggère l’idée qu’une telle organisation s’exprime par le recours aux énoncés métaphoriques. Ceux-ci possèdent, en effet, la propriété de dévoiler « le geste par lequel se trouve posé ce par quoi le Sujet se donne à reconnaître lui-même dans les choses et dans les mots. Le rapprochement de figures issues d’aires sémantiques hétérogènes induit – par la résistance même à ce rapprochement – un travail qui manifeste les liens tissés par et dans le texte et les relations qui s’y expriment. »

Rédigé en hommage aux talents d’éducateur de Louis Panier, l’article de François RASTIER (Directeur de recherche INaLCO-ERTIM) interroge le concept omniprésent de « communication » au regard d’une « transmission culturelle dont la complexité semble décourager notre époque oublieuse ». Le texte interroge une « théorie du langage instrument » à laquelle « répond une instrumentalisation des connaissances et une technologisation des sciences ». Il oppose à une temporalité du « temps réel » la nécessité d’un différé qui suppose un détour par le temps long, et au productivisme l’importance de la distraction. Au modèle d’un « triangle pédagogique » qui « comporte trois pôles, l’enseignant, le savoir et l’apprenant », un peu rapidement associés au modèle communicationnel « émetteur, message et récepteur » l’article propose de substituer un « cycle de la transmission » intégrant diverses instances dont les fonctions relèvent d’une typologie sémiotique. Il situe d’un côté le destinateur de la parole, mandaté par un garant pour un échange à interpréter, et en vis-à-vis un destinataire appelé à se prononcer sur la valeur de son propos, et lui-même validé par des témoins de sa sanction. La transmission s’organise alors en cinq étapes « qui correspondent à un enchaînement narratif et alternent les points de vue individuels et les garanties sociales » : le « mandement », « l’acceptation », la « qualification », l’ « épreuve » et la « sanction ».

Ce modèle vise, en-deçà de la communication,  « les conditions de la genèse et de l’interprétation du sens » dont elle pourrait bien n’être que la partie émergée. L’enjeu en est de réinscrire l’ « apprentissage » dans un « récit de vie. L’apprentissage devient une initiation que l’on surmonte, un rite de passage indéfini. », les « gestes techniques » qui en font partie intégrante s’inscrivant là dans un « récit de réussite qui permette non seulement de surmonter les difficultés des exercices, mais de surmonter les épreuves d’un récit de vie. » Ce cycle de transmission s’inscrit dans une temporalité différente de l’immédiateté communicationnelle, car ouverte à une dimension de « tradition » qui pointe en direction de l’avenir. Non comme une simple reproduction « linéaire et chronologique », mais en admettant « des boucles de rétroaction, comme de rétrospection et de prospective ». L’enjeu en est donc de « création ».

Le numéro s’achève par un article de Jean Berchmans Paluku Mukwemulere, (prêtre du diocèse de Butembo – Beni/RD Congo et enseignant au Théologat Saint Octave et Vice). Il constitue un fragment d’une thèse dirigée par Louis Panier, et soutenue le 13 mars 2012 à l’Université Catholique de Lyon. Sa publication dans ce numéro prolonge l’article de François Rastier en signalant une dimension importante de l’activité de Louis, enseignant toujours disponible pour les nombreux étudiants que sa direction a conduits au doctorat. 

Articulé autour de trois formes d’interrogations – d’ordre exégétique, anthropologique et théologique – le texte entreprend de suivre le parcours des figures de la Loi et de la Foi dans l’épître aux Galates. Ce faisant il se propose d’interroger deux modèles d’alliance respectivement référés à l’un et l’autre terme. L’alliance fondée sur la Foi ne succède pas diachroniquement à celle fondée sur la Loi : elle en réalise plutôt l’accomplissement et ouvre la voie à l’écoute d’une parole qui instaure le lecteur comme témoin du Christ dans le monde d’aujourd’hui. 

Le texte se présente lui-même ainsi : « Dans son architecture, le présent article avance selon deux phases. Dans un premier temps, il traite de la mise en discours des figures de la promesse, de la Loi et de la filiation dans l’épître. Le parcours figuratif de la Promesse et de la Loi cerne la structure du sujet et en réfère à l’acte fondateur et originel de la mort et du relèvement de Jésus d’entre les morts par Dieu le Père. Dans un deuxième temps s’entreprend une réflexion théologique à partir de ces structures de significations et des agencements des figures de la Loi et de la Promesse. » C’est le premier de ces deux temps qui est présenté ici. Le second temps suivra dans un prochain numéro. 

A tous bonne lecture, en cette rentrée 2014 !