Pratiques de la lecture en groupe

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Sr Isabelle DONEGANI, Lire la Bible en groupe : une urgente nécessité spirituelle, S et B n°153, 2014.

 


 

Ce texte de Sr Isabelle Donegani (Bible & Lecture Suisse romande) reparcourt les conclusions d’une rencontre du Réseau Bible & Lecture, qui réunit les conseils d’administration des associations de lecture sémiotique de France et de Suisse. Des aspects fondamentaux de la lecture sémiotique en groupe y sont exposés. Plusieurs volets de l’acte de lecture sont déployés, permettant de tracer un parcours entre un avant et un après dans le rapport au texte : la lecture « avant la lecture » ; la lecture suspensive ; la conversion comme décision éthique. Ce chemin de lecture conduit à un repositionnement du lecteur qui se déplace d’un travail sur le texte à un travail du texte sur le lecteur. C’est là que la lecture en groupe fait « lire pour entendre », pour « contempler le visible et voir l’invisible »

 

 

Lire la Bible en groupe : une urgente nécessité spirituelle

 

INTRODUCTION. LE RÉSEAU BIBLE & LECTURE DES ASSOCIATIONS CADIR

 

Réunis en novembre 2013 à Bordeaux, les conseils d’administration des Associations CADIR de France et de Suisse ont entériné la création d’un Réseau les regroupant, baptisé “Réseau Bible & Lecture”. Ils achevèrent aussi la rédaction d’un “Référentiel” énonçant, de manière simple et accessible, quelques-unes des spécificités de la lecture sémiotique en groupe. En plus de cette charte qui permet désormais une reconnaissance mutuelle des Antennes régionales du CADIR, des axes de travail pour les années à venir furent déterminés. Apparurent prioritaires la recherche appliquée en sémiotique biblique et, couplée à elle, la question de la formation des animateurs de groupes de lecture.

Les réflexions qui suivent, élaborées dans le sillage d’une formation à l’animation de groupes bibliques donnée en Suisse et à Grenoble en 2008-2009, visent à articuler, comme les deux pieds d’un même corps en marche, réflexion théorique et recherche pratique sur la lecture de la Bible en groupe. Parmi les propositions amenées, certaines le sont avec une relative assurance. D’autres témoignent de questionnements et de débats en cours au sein même du Réseau “Bible & Lecture”. Il n’est pas certain, tant s’en faut, qu’il soit utile (ni même souhaitable) de les refermer trop vite. Le travail à mener plus avant entre théoriciens et praticiens de la lecture de la Bible en groupe servira, nous le souhaitons, au creusement de l’intelligence du champ théologique, pastoral et spirituel que constitue le rapport aux Ecritures, en Eglise et dans les communautés chrétiennes. Plus largement encore, il a vocation à servir l’espérance d’un homme moderne confronté à un cruel déficit de repères et de fondements vitaux. Car c’est un chemin spirituel christique qui s’y donne à vivre, et pour être traditionnel en Eglise, celui-ci n’en est pas moins à (re)découvrir et expérimenter de toute urgence dans une société désabusée non encore suffisamment revenue de la désastreuse fuite en avant technocratique qui menace jusqu’en ses racines l’âme humaine.

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LA LECTUREAVANT LA LECTURE

Si la lecture (et c’est une première définition que nous en proposons) est cet espace offert à l’homme pour y rencontrer l’(A)autre, en ses modalités diverses, et s’en trouver renouvelé, il est nécessaire qu’avant la lecture, celle-ci soit délestée de tout le poids de ce que le lecteur croit savoir ou pouvoir dire, du texte comme éventuellement de son auteur, mais aussi de ce qu’il s’attend à y trouver ou retrouver, et de ce qu’il juge par là pouvoir conforter ou réprouver, etc.

 

“FAIBLESSE DES ANGES” : LA LECTURE SUSPENSIVE

Cette attitude et cet état d’esprit nous sont peu “naturels” et il est significatif d’en trouver trace en critique littéraire profane tout autant qu’en terre biblique ou religieuse. Ainsi, à titre d’exemple, et dans une perspective didactique, citons les neufs modalités ou formes de “lecture” que répertorient les auteurs de : Pour une lecture littéraire, approches historique et théorique. S’appuyant sur des pages de Christian Bobin dans son livre : Une petite robe de fête, ils énumèrent ainsi la lecture avant la lecture (l), la lecture tâtonnante (2), la compréhension linéraire globale (3), l’interprétation historique (ou générative) (4), l’interprétation psycho-biographique (5), l’interprétation actualisante (6), l’interprétation linguistico-stylistique (7), l’interprétation autoréférentielle (8) et la lecture suspensive (9).

L’acte de lecture est ici positionné entre une sorte de point alpha d’“avant” la lecture et un point oméga de “suspens” qui en spécifie la fin. Pour le dire autrement : la lecture est supportée par cette  heureuse tension entre ce commencement et cette fin, particuliers. Ce sont eux, cet “avant” et ce “suspens”, qui en rendent possible l’advenue, à ces conditions mêmes, moyennant toute une gamme d’intermédiaires avec lesquels le lecteur (ou le groupe lecteur) sait fort bien allègrement jouer, dans les groupes de lecture biblique aussi. Terminologie évocatrice donc, et que nous pouvons garder en mémoire au moment d’entrer dans le champ spécifique de la Bible, œuvre pleinement et majestueusement littéraire s’il en est.

 

EN TERRE BIBLIQUE : LOREILLE, LA NUQUE ET LA CONVERSION

La Bible en effet n’a de cesse, bien qu’en des termes spécifiques, d’inviter son lecteur à cette (dé)marche “suspensive”. Ouvrir l’oreille, assouplir sa nuque, “se convertir”… s’y entendent d’un appel à changer de manière de voir et de penser, et donc d’agir et de vivre ! Mais pareille transformation s’inaugure en cet “avant”, ce commencement des commencements que constitue “l’écoute” de la Parole. C’est de cela qu’il est question dans ce que les sémioticiens nomment “débrayage” et qui spécifie cette posture d’avant-lecture appelée pourtant à demeurer active tout au long de la démarche de lecture.

C’est l’acte sans doute le plus délicat et difficile à opérer, pour chaque lecteur et pour tout groupe. Car s’il s’agit de se disposer à entendre à neuf de l’encore inouï et de l’encore insu, il y est question, intrinsèquement, de déprise et d’ouverture. Anne Fortin parle à ce propos de “décision éthique”, qu’il est nécessaire de poser au fondement même de la possibilité de la lecture entendue comme processus qui sans cesse fait appel à l’ouverture, et ce par-delà même le moment de son achèvement (provisoire), quand le temps de la lecture s’achève.

Alors, l’achèvement ne clôture ni ne boucle. Il ouvre sur un aprèslecture qui peut prendre des formes variées selon les lecteurs et chez chaque lecteur aussi. L’écoute de la Parole de Dieu ouvrant sur la contemplation du mystère révélé, il peut être question alors, pour certains, de “prier”, pour d’autres, de laisser libre cours à une créativité renouvelée, par le biais de modes d’expression divers (écriture, peinture, composition musicale, etc.).

Cette écoute stimule et active des choix existentiels et pratiques concrets, puisque véritablement elle travaille le lecteur jusqu’à la jointure de l’âme et du corps, comme l’écrit la lettre aux Hébreux : “Vivante en effet est la parole de Dieu, et énergique, plus affilée qu’aucun glaive à double tranchant et pénétrant jusqu’à séparer âme et esprit, articulations et moelles, et jugeant les affects et les pensées du cœur ; aussi n’est-il pas de créature invisible devant elle : tout est nu et subjugué à ses yeux, et devant elle (s’élève) notre parole” (He 4, 12-13). Ecouter la parole libère en soi l’espace de foi d’amour et de conversion. Ce postulat d’ouverture et de disponibilité à l’entendre rend compte de la possibilité qu’advienne du nouveau, pour chacun et pour tous, dans le passage de la parole.

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UN EXIGEANT TRAVAIL À POURSUIVRE EN COMMUN

Ainsi envisagée, la lecture est cet entre-deux qui fait que le temps d’après diffère de celui d’avant, par la grâce de l’Esprit à l’œuvre dans la parole dont le texte permet la manifestation, lui qui est médiateur de parole (qualifions-le ainsi, dans l’attente de trouver mieux pour dire sa fonction d’intermédiaire grâce auquel la parole peut advenir à l’entendre). Et cette lecture, qui n’est ni spontanée, ni évidente, postule un travail du lecteur sur le texte, certes, mais aussi du texte sur le lecteur qui n’en sort pas indemne.

Et cette marche se vit moyennant la mise en/au travail du groupe lui-même. S’aventurant à plusieurs dans la visite du texte, chaque lecteur participe de l’effort commun d’en dégager quelques axes signifiants majeurs, d’en percevoir un ou plusieurs niveau(x) second(s) qui feront apparaître des choses invisibles au premier regard et qui éclaireront l’intelligence du texte.

 

LIRE POUR ENTENDRE, CONTEMPLER LE VISIBLE POUR VOIR LINVISIBLE

De ce point de vue, ce qu’opère la lecture, ce passage du texte lu à la parole entendue (dans/par et à travers le texte) n’est pas sans analogie avec la démarche qu’un auteur comme Ignace de Loyola, maître spirituel du XVIe siècle, propose pour rencontrer Dieu : contempler le visible pour y voir l’invisible. Si Dieu, “nul ne l’a jamais vu”, “le Fils unique qui est dans le sein du Père, celui-là l’a fait connaître”, dit le prologue du Quatrième évangile (Jn 1,18). Et la Première Epître de Jean  prolonge ce sillon, écrivant : “Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont palpé du Verbe de vie – et la vie s’est manifestée, et nous vous annonçons la vie éternelle, qui était auprès du Père et qui s’est manifestée à nous – ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons à vous aussi” (1 Jn 1,1-3). C’est là sans doute qu’est attendu tout lecteur assoiffé de connaître le Verbe, de renaître en Lui à une vie nouvelle et sauve. Et la communauté elle-même, l’Eglise, naît de cette expérience du Verbe de vie qui la construit en Corps du Christ.

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UNE PRATIQUE TOUTE DE PATIENCE ET DATTENTION

Mais revenons un peu avant, au travail même de la lecture. Le texte est mort, il reste lettre morte, tant qu’un lecteur ou un groupe de lecteurs ne l’a pas (re)-suscité, comme œuvre vivante où peut se dire une parole pour lui. Ce travail demande (nous l’avons noté en parlant de “débrayage”) une déprise de ce qu’assez spontanément le lecteur va chercher à faire : retrouver dans le texte des expériences personnelles, des analogies avec sa vie ou celle de ses proches, voire encore, de manière plus abstraite, des éléments de contenu ou de structuration qui lui sont déjà connus ou qui sont rapidement repérables dans le texte. Ne partant pas de rien, mais de lui (ses expériences, sa vie, sa culture, ses précédentes lectures, son catéchisme, sa théologie, etc.), enclin à retrouver ce qu’il connaît déjà, le lecteur est pourtant convié, partant d’où il est et de qui il est, à s’offrir à l’advenue du nouveau qui se donnera à reconnaître, peu à peu, dans le travail de la lecture.

La marche en est longue, certes. Elle est une pratique : celle du pas à pas d’un apprentissage jamais achevé. Elle demande de parcourir et reparcourir le texte, dans une visite patiente, en compagnie d’autres lecteurs, eux aussi attentifs à la parole qui advient, semée en eux par le texte et par la grâce d’un texte à rencontrer, lui aussi, tel qu’il se donne à lire et à entendre.

 

LAISSER LA PAROLE TOUCHER LA CHAIR

Dernière remarque : il ne s’agit en rien, dans ce travail, de renoncer à la chair. Le “toucher intérieur” de la parole lui donne de rencontrer la chair et, s’y inscrivant, de  la vivifier en l’“altérant/altérisant”. Pourtant, comment rendre compte de ce qui (se) passe au travers de cette lecture, et qui touche la chair de chacun ? Quand et comment cette pâque, ce passage advient-il, en fin de compte ? Est-ce tout au long du parcours, à l’intime de chacun, sans marque quantifiable ou repérable ? Est-ce dans une fin chronométrée, quand vient l’heure de s’arrêter et de clore la lecture avant de se quitter ? Est-ce alors le moment-clé ? C’est sur ce point  “alpha-et-oméga” de la lecture que les convictions et pratiques des Associations CADIR divergent, manifestant la différence de quelques-uns de leurs présupposés méthodologiques et théoriques. Examinons cela de plus près.

De nombreux groupes expriment le besoin et défendent le bienfondé d’une sorte de “fin-finalité” de la lecture en groupe se vivant tout au long du parcours et au moment de clore la rencontre, sous le mode du soin pris par l’animateur ou quelqu’un du groupe, soit d’en relire le parcours, soit d’en récapituler ou reformuler acquis et découvertes, soit d’en (ré)organiser de manière plus ou moins magistrale, les contenus de sens récoltés. Pareille “attente” d’une “fin de (la) lecture” donnant à lire du lisible et à entendre des choses “clairement” énoncées et énonçables, est-il nécessaire de le préciser, est sans doute présente chez tout lecteur, de manière plus ou moins consciente. Tous, nous portons, plus ou moins aiguisé et exigeant, un esprit un tant soit peu cartésien et doté d’une logique désireuse de clarifier, de comprendre, de trouver et donner du sens aux mots et aux choses.

Et il donc acquis, à moins de nous prendre pour des anges ou des mystiques aboutis, que sont nécessaires et bienvenus pour chacun, dans cet entre-deux de la lecture, des moments où se cristallise une part plus organisée de réflexion construite, nourrie de savoirs et d’informations divers, de la ressaisie aussi d’une part de la nouveauté de cette terre d’asile “mental”, de repos “spéculatif” et d’étonnant foisonnement intellectuel vers laquelle semble nous conduire la lecture.

Certains groupes vont plus loin et expriment la demande explicite, quand vient l’heure de s’arrêter de lire, de “synthétiser” les acquis, d’engranger la moisson, d’agrandir les greniers. Cela se vit nécessairement au travers un acte de nomination qui, classant, répertoriant et ordonnançant les éléments épars, assoit autant les dires et que le dit, assume un  savoir certain “sur la chose” textuelle et diverses convictions qui en découlent, dans le cadre du travail mené en groupe. S’agit-il alors d’une mainmise fallacieuse, outrancière, voire indue de ce “lieu” où la lecture engage, lieu d’écoute, de foi et d’intelligence aussi ? Qu’advient-il alors du fondement du processus, ce mouvement de “débrayage” qui en qualifie non seulement la mise en route mais, sous un certain mode, toute la marche, fin comprise ?

Dans l’hypothèse au postulat différent où la lecture n’aboutit pas, à terme, à une “fin” articulée comme “reconstruction” d’un sens, fut-il autre, qui sert-elle et à quoi sert-elle ? A un nouvel “embrayage”, répond la lecture “déconstruction-reconstruction” ; et celui-ci prend plus ou moins visiblement la forme d’un nouvel état de connaissance, d’expérience, de compréhension, d’entrée personnelle et/ou communautaire dans le dévoilement plus avant du Royaume de Dieu à nos cœurs et esprits…

On le voit, la question est ardue et complexe, et il n’est pas sûr qu’il en faille opposer les moments ou la fin. Car s’il est question du mystère du Royaume de Dieu qui se donne à accueillir et à goûter, quelle sorte de lecture peut en rendre compte ? Y reconnaître la “révélation de Jésus Christ” donnée au lecteur, c’est y voir le don d’une béatitude. Jean de Patmos s’en émerveille : “Heureux celui qui lit et ceux qui entendent les paroles de cette prophétie et gardent ce qui s’y trouve écrit, car le temps est proche” (Ap 1,3) ? Et Jésus lui-même l’a offert en partage à ses disciples au moment de donner à entendre les paraboles du Royaume : “À vous a été donné le mystère du royaume de Dieu” (Mc 4,11). Ne s’agit-il pas, dans ce qui précisément se vit et se joue alors, d’expérimenter le Corps du Christ en gestation et la participation de soi-même à ce mystère d’engendrement ? Pareille expérience peut-elle se traduire en des mots reliés par une logique argumentative et des présupposés causatifs, fussent-ils reliés à un acte de lecture ? N’est-on tenté alors de la figer en une construction faite de mains et (surtout) de concepts d’homme ?

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AU LIEU DU NONSENS DES TEXTES, LINCORPORATION AU CHRIST

Mais alors, si nous maintenons l’hypothèse d’une certaine fin(alité) de la lecture, au final, quelle est-elle ? Peut-on parler, en quels termes et en quel sens, d’un “résultat” de la lecture en groupe ? Philippe Monot, du CADIR Bretagne (Nantes), s’est risqué à s’expliquer sur cette subtile question dans un échange de mails ayant suivis une rencontre préparatoire du projet Réseau inter-CADIR. Nous citons ce qu’il nous écrivait alors :

“Dans les groupes de lecture biblique, nous faisons la découverte qu’il y a congruence entre ce qui se passe dans l’acte collectif de lecture et ce que disent les textes que nous lisons. Si, au départ, chaque lecteur est mû par son désir de comprendre le texte, la lecture, s’appuyant sur ce désir, le décale, l’appelant à accueillir le don de l’Esprit en lui. Pour chacun des lecteurs, cet accueil ne peut se faire qu’au lieu du dépouillement de sa propre vie, de son histoire, dans l’en-bas, dirait MAURICE BELLET cité plus loin. Pour ce qui est de l’acte de lecture, cet accueil se fait au lieu du non-sens des textes, là où le sens achoppe, là où s’ouvre la vertigineuse faille dans le sens. Seul un groupe de lecture, respectueux de la parole et de la présence inconditionnelle de ses membres, peut être le cadre de ce passage.

Le groupe en est le cadre, mais il est aussi la figure métaphorique de ce qui s’annonce ici : l’incorporation au Christ. Le “résultat” d’un acte de lecture en groupe n’est donc pas une reconstruction du sens, mais le groupe de lecture lui-même, comme figure de ce qui se joue vraiment : l’humble et si difficile acceptation d’être intégré à la chaîne des noms de ceux qui se laissent faire par la Parole. Chaîne signifiante dirait JEAN CALLOUD, bien plus originaire que ce qui peut être signifié. Et Parole qui finalement ne vise rien d’autre que cette intégration, qu’à rassembler sous son aile ceux qui s’abreuvent à la source paternelle.

Plus précisément, le “résultat” de l’acte de lecture en groupe n’est pas le groupe de lecture lui-même, mais le groupe de lecture en ce qu’il est métaphore, prémisse de ce qui s’annonce ici et qui le dépasse. Il est un lieu d’acquiescement à la Parole qui s’entend, lieu non point originaire, tant l’acquiescement à la Parole vient de plus loin que ce que nous faisons, mais lieu réel, concret, tangible de ce travail d’acquiescement. Par extension, le groupe de lecture peut s’entendre – au-delà des quelques-uns réunis en un lieu à un instant donnés –, comme cette communauté de lecteurs, au sens large, que nous formons à distance de temps et d’espace, depuis que la lecture de ces textes est le chemin privilégié pour l’entendre de la Parole.

L’autre lieu, primordial, de l’acquiescement à la Parole en nous, est l’Eucharistie. Réception de ces miettes de pain, comme acceptation d’être intégré à Celui qui est tout en tout. Les deux s’articulent profondément”.

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OBSTACLES ET RÉSISTANCES

Oui, l’inconnu de la lecture fait peur. Le lecteur est tout à la fois désireux de s’y aventurer et aux prises avec de multiples craintes et résistances. Sur le chemin de la découverte, plusieurs écueils se présentent à lui, qui peuvent constituer autant d’arrêts ou d’occasions de fuite (de divertissements, dirait Pascal ?). Trois d’entre eux méritent d’être examinés de plus près.

 

Saisie et maîtrise : volonté de “clicher” le sens ?

Quand le lecteur s’attache très (trop) vite à des éléments d’expérience personnelle ou de structuration du texte déjà connus, à la recherche d’une sécurité ou d’une cohésion globale claire, sa démarche, tâtonnante, peut alors se focaliser sur le sens, un sens, dont il voudrait s’emparer, quitte à ne plus avancer, ni penser.

Plutôt que de voir et d’entendre, de laisser la parole “agir” sa chair et la transfigurer, de se laisser conduire vers le neuf qui engendre et fait vivre, le résultat, (trop) vite attendu, se présente alors comme un “clichage” : une photographie statique du sens, disponible, fermé, enclos parfois dans une formule toute faite, parfois dans une pirouette intellectuelle ou un principe érigé en morale, pragmatique ou mystique. Ce résultat peut décevoir certes, mais surtout il rassure, pour un temps du moins, et évite au lecteur le nécessaire engagement dans une parole et une interprétation personnelle, le qualifiant lui-même comme sujet de la parole, sujet de la foi, éprouvé et rejoint au plus intime de son être.

Le lecteur peut avoir toutes sortes de (très) légitimes raisons de se satisfaire d’une telle échappée, momentanée ou durable, qui lui évite d’être “altérisé” par les effets de sens que produit en lui la rencontre avec l’(A)autre par le moyen du texte, de ses figures et structures, du travail figural aussi que la lecture provoque.

Si la lecture “construit” quelque chose, c’est donc sous mode d’incarnation et de parole, pour des “sujets” libres et inscrits dans un espace et un temps que l’advenue du Royaume de Dieu en Jésus Christ institue prophètes du monde nouveau promis. En cette prophétie, la parole vibre d’une charge de témoignage que le “sens” tue quand il s’apparente au formatage d’une pensée toute faite, hors annonce, hors résurrection, hors travail de la parole dans la chair des humains, à commencer par la mienne, lecteur.

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Le “hors texte” : appétit de savoir et quête d’informations ?

L’interprétation historique des éléments du texte donnant prise sur l’histoire, la biographie, le référent du monde (ou de l’auteur) est une autre tentation majeure. Le lecteur, désemparé par l’inconnu à lire, peut vouloir chercher asile en cette objectivation du texte, qui perd alors sa qualité d’œuvre vivante. Faisant état de références historiques ou appel à des savoirs et des informations extérieures au texte, il pense ainsi trouver à l’éclairer et l’expliciter. Si la démarche n’est pas sans intérêt et demeure légitime en d’autres circonstances, elle peut conduire le groupe à échanger plus sur des considérations annexes, voire anecdotiques, qu’à se confronter au texte, en son tissage, sa rugosité, ses étonnantes manière de parler, c’est-à-dire en ce qui le constitue comme texte pour un lecteur ou des lecteurs, espace où trouver non seulement à interpréter, mais à se trouver interprété(s) par le texte.

De ce point de vue, la démarche de lecture sémiotique en groupe aborde le texte comme monument littéraire à visiter, et non comme document, source d’informations et de savoirs divers. Cette lecture est attentive à la dimension littéraire du texte, à son existence comme manifestation du langage, dans la lettre, par l’écriture.

Dans un groupe, si toute “question” posée mérite d’être entendue et de trouver réponse, même brièvement, les questions de type historiques peuvent devenir envahissantes, et surtout faire oublier qu’elles relèvent d’un type d’interrogation qui, (avec le type de “réponse” qu’il induit aussi, au lieu de servir l’écoute de la Parole à l’œuvre dans le texte, a plutôt tendance à la noyer sous une multitude d’apports, tous aussi riches que bruyants.

 

Appropriation et actualisation : course au profit et à l’efficacité ?

Venant au texte avec tout lui-même et avec sa propre histoire, le lecteur peut être tenté de s’y projeter sans retard ni distance. S’il le fait, par peur ou par (dé)formation, c’est souvent sous la pression d’un impératif besoin d’appropriation. Le texte (ou ce qui circule en lui et par lui), doit devenir “sien”, pour qu’il puisse s’y reconnaître, s’en inspirer, y trouver des modèles d’actions pratiques. C’est ainsi que nombre de lecteurs (débutants surtout) se placent d’emblée face au texte.

Or si l’actualisation, si l’appropriation du texte est l’une des modalités que prend son interprétation, si elle est le temps où “s’achève” et se “finalise” pour lui la rencontre avec l’Autre révélé dans la vie du lecteur, elle demande pourtant à être vérifiée et régulée. Elle demande que le temps soit pris de la lecture, sous les formes déjà dites (débrayage, ouverture). Elle demande que la gratuité de la démarche soit perçue et acceptée. Si appropriation il y a, ce sera d’abord sous la forme de cette désappropriation consentie. C’est elle qui ouvre en soi l’espace d’accueil et laisse augurer une transformation par la parole.

Pour le dire autrement : ce qui se dit et se passe dans et par la lecture et qui rejaillit sur l’expérience et la vie du lecteur, en son cœur, cette actualisation se présente à lui sous une forme seconde, dans un accueil patient et dépouillé de toute volonté de maîtrise. Parfois lui sera-t-il même difficile, sur le champ, de pouvoir en rendre compte, voire l’exprimer en termes clairs. L’après-coup, – le temps laissé à la parole pour circuler et travailler en lui –, est donc important à considérer. Il demande que soient acceptés le travail du temps, dont la mesure et l’appréciation diffèrent pour chaque lecteur. D’accepter surtout que l’espace de la lecture (le groupe réuni en un lieu, à un moment donné) ne coïncide que (très) rarement avec le lieu et le temps de son actualisation. D’accepter aussi que certains textes, pour des raisons multiples et diverses, parlent aux uns et moins à d’autres, selon les circonstances et moments  de la vie.

Tout cela signe un fait : la lecture est d’abord inefficace et d’une inopérativité crasse pour qui s’attend à révélations spectaculaires, des enthousiasmes mystiques, des décisions vigoureuses ou des actions utiles qui devrait subitement en découler et dont le groupe serait sensé établir sur le champ la liste hiérarchisée. La parole, quand elle se donne dans le long temps d’écoute de la lecture, ne s’installe pas en ces lieux là, ces temps-là. Elle travaille les humains comme une graine, infime, silencieuse, qui portera du fruit en son temps et au moment le plus inattendu, peut-être. Elle s’inscrit en eux comme un moteur secret, un pouvoir-être qui trouveront fécondité en leurs profondeurs les plus intimes comme en leurs actions les plus visibles. Si c’est aux fruits qu’on reconnaît l’arbre bon, le lecteur de la Bible sait qu’il ne peut être question d’en forcer la venue, d’en calculer la forme, voire d’en prévoir le nombre.

La parole transforme, la lecture transforme. Quelque chose est reçu qui, accueilli, change et modifie le lecteur. Son action en sera elle aussi affectée. Mais c’est là un autre temps (peut-être), ou du moins une modalité de la parole qui exige du lecteur un libre renoncement à toute efficacité, utile et mesurable. La gratuité de l’annonce évangélique se lit dans cette non-appropriation ou désappropriation fondamentale de toute œuvre ou mérite. Elle donne à naître à une appropriation marquée du sceau de l’Autre, quand et comme cela se fera, mais non sans la grâce divine et celle de la lecture aussi, en laquelle la Parole se donne à entendre. Le délai qui s’impose au lecteur, entre la saisie par appétit (parfois boulimique) ou le refus par overdose (parfois anorexique) et le temps de la digestion, temps ouvert sur les fruits et source d’une mystérieuse fécondité, la lecture l’exige et le postule.

L’impatience en nous souffre, la volonté de maîtriser notre propre fécondité aussi. Mais cet état des choses, loin de scléroser le lecteur convié à une transformation de son être par/ dans la lecture, lui laisse la chance d’entendre une autre musique, dévoilée par une autre parole et sur d’autres registres que ceux par lesquels, déjà, il a été touché et façonné.

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VERS UNE LECTURE CORDIALE 

En conclusion (provisoire) à ces quelques remarques, soulignons à quel point, face à l’advenue du nouveau, en la forme que prend l’Autre et son Royaume manifestés sur la terre des hommes, le lecteur, dans sa marche, est convié à recevoir la lecture en se déprenant de schémas qui viendraient en surcharger le sens, l’obturer, l’enfermer en une précompréhension établie. Il lui faut renoncer à “boucler” le sens et à le posséder. Renoncer aussi à “clicher” les hypothèses de lecture que le groupe aura émis, et cela par respect de l’altérité inépuisable du réel et de la parole qui se donne à entendre, à la faveur du texte lu.

Lire prend sens alors, en ce “débrayage” d’écoute, quand le lecteur a renoncé à toute volonté de puissance et de domination du sens. S’il convole alors en de justes noces de vie et d’alliance, il ne se prend pas, lui, ni sa lecture, comme mesure ou moyen du salut. Son avènement croise l’homme recréé à neuf par la parole, celle-là même qui le crée, en l’instant, au fil des jours. Vaste programme, que Jésus lui-même énonce au début de l’évangile selon Marc : “Le temps est accompli, et le royaume de Dieu est tout proche : convertissez-vous et croyez en l’évangile” (Mc 1, 15). Le sujet de la parole est un sujet du croire. Sa démarche de foi, en Église, construit avec d’autres la communauté des disciples du Verbe incarné. La lecture de la Bible, en Église, réalise pour chacun ce que l’auteur du troisième évangile promet à Théophile, son lecteur, au moment de s’adresser à lui : “… j’ai décidé moi aussi d’écrire pour toi…, pour que tu puisses reconnaître la solidité des paroles qui ont trouvé écho en toi” (Lc 1,4).

Lire, si c’est bien ainsi que nous l’envisageons, consiste à se disposer à ce qu’advienne cette reconnaissance, par le détour du texte et le travail de lecture. Reconnaissance des paroles qui déjà nous ont enseignés, catéchisés et bâtis en chrétiens. Reconnaissance de l’expérience spirituelle qui nous a mis en route, sur les pas du Ressuscité de Pâques. Reconnaissance qui demande patience, désappropriation de multiples certitudes et savoirs, offrande à la parole qui s’annonce, toujours nouvelle. Cette parole qui, selon la promesse biblique, ne descend pas sur la terre pour remonter au ciel sans avoir fécondé son sol, y ayant produit ses effets : “De même en effet que la pluie et la neige descendent du ciel et n’y retournent pas sans avoir abreuvé la terre, sans l’avoir fécondée et fait germer, pour qu’elle donne la semence au semeur et la pain à celui qui mange, ainsi en est-il de la parole qui sort de ma bouche : elle ne retourne pas vers moi sans effet, sans avoir exécuté ce que je voulais et fait réussir ce pour quoi je l’avais envoyée” (Is 55, 10-11).

Le lecteur, loin d’être un répétiteur de choses ou de paroles convenues, est ainsi convié, non à s’emparer, par un processus de connaissance, du “sens” du texte, mais plutôt d’advenir lui-même à cette place d’interprète où il peut assumer sa vocation de prophète, dans la liberté de l’Esprit accordée aux enfants nés de Dieu. C’est là que l’attend la parole, le Verbe intérieur qui parle en lui. Là que se joue sa qualité d’évangéliste, en puissance de pouvoir dire au monde l’heureuse annonce de Jésus Christ, Fils de Dieu sauveur.

Mais pour dire, encore faut-il entendre ! La lecture de la Bible en groupe s’invite à la table des communautés comme pratique, collective et ecclésiale, d’une écoute de la parole qui parle en chacun, au risque de lui révéler qui il est, l’amour dont il est aimé, la vérité de sa foi. Encore faut-il la laisser nous parler (Mc 2, 2) !

Etre “piqués au cœur” par l’écoute de la Parole (Ac 2,37) au point que notre lecture en devienne, selon le souhait biblique, une fervente “garde du cœur”, à l’image de Marie qui “gardait avec soin toutes ces paroles, et les repassait dans son cœur” (Lc 2,19).

 

A suivre…

 

Sr Isabelle Donegani

Bible & Lecture Suisse romande

 

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Le CADIR de Lyon, fondé au sein de la faculté de théologie de l’Université catholique de Lyon par Jean Calloud et Jean Delorme, put rapidement compter sur l’active présence en son sein de Louis Panier, Jean-Claude Giroud, François Genuyt, Cécile Turiot, Jean-Pierre Duplantier, François Martin, Alain Dagron, Bertrand Gournay et autres biblistes, théologiens et philosophes encore, qui tous participèrent à sa vitalité et à son expansion. Animé aujourd’hui par Anne Pénicaud et Olivier Robin, son Centre de Recherche poursuit un travail de théorisation de la sémiotique biblique, en interaction avec les groupes de lecture qui en déclinent la pratique au quotidien.

Ce Réseau regroupe les Associations CADIR de Lyon, d’Aquitaine (Bordeaux), d’Isère (Grenoble), de Savoie (Annecy), de Bretagne (Brest et Nantes) et de Suisse romande (La Pelouse sur Bex) ainsi que le Centre de Recherche du CADIR de Lyon.

De Boek et Duculot, Bruxelles, 1996, p. 206-215 : “Lire « Faiblesse des anges » de Christian Bobin”.

C. BOBIN, “Une petite robe de fête”, Gallimard, Paris, 1991, p. 31-39 : “Faiblesse des anges”. En ces pages, C. Bobin se met en scène (et nous avec, interpellés en “vous”) comme lecteur de la pièce Iphigénie de Racine. Ce que construit et fait naître l’acte de lecture y est déployé avec poésie et perspicacité.

L’un des deux verbes de la conversion, en grec, metanoeô, signifie aller “au-delà” (meta) d’une certaine manière de penser (noeô), accéder à une “connaissance méta”. Le second, epistrephô, est tout aussi exigeant : “revenir”, après s’être engagé dans une impasse, faire marche arrière après avoir emprunté un chemin erroné.

Voir ANNE FORTIN, “Laisser parler la parole (Mc 2,2). Une pratique réglée de la lecture du texte biblique au service de la vie de l’Église”, Sémiotique & Bible 115 (sept. 2004) 4-28. En des pages denses et suggestives, l’auteur note ceci : “Ainsi, pour « laisser parler la parole », il est nécessaire d’entrer dans une attitude de suspension du sens, de suspension des savoirs (époché), de suspension de la volonté de contrôle, ce qui constitue une véritable décision éthique” (p. 10).

La figure du “glaive”, pour qualifier le travail de la parole de Dieu, est bien connue de la Bible. Voir encore Is 49,2 ; Sg 5,20 ; Ep 6,17 ; Ap 2,12.16 ; 19,15.21…

Entendre “s’entend” ici de l’acte d’accueil et de réception de la parole, mais aussi l’entendement qui y est impliqué.

Voir le document “Lire la Bible en groupe” de mars 2007 et rédigé par l’équipe de formation du SEDIFO (Service diocésain de formation du Diocèse de Grenoble-Vienne) animée par Jean-Claude Giroud.

Comme on dit d’une rencontre humaine qu’elle ne se maîtrise ni ne se fabrique, mais se donne, la rencontre avec la parole à l’œuvre dans les textes est une expérience qui relie le lecteur au Verbe intérieur qui le constitue et le fonde. Saint Augustin s’est longuement expliqué sur cela en parlant du Christ comme du Maître intérieur à écouter, pour vivre.

Ces deux manières d’envisager le rapport au texte ont été analysées avec finesse par JEAN DELORME : “Lire dans l’histoire – Lire dans le langage”, dans Parole et récit évangéliques. Études sur l’évangile de Marc, LD, Cerf –Médiaspaul, Paris – Montréal, 2006, p. 19-34. Déjà paru dans : J. DORÉ (éd.) Les cent ans de la Faculté  de Théologie, Paris, Beauchesne, 1992, p. 197-206.

Il est dès lors indiqué de renvoyer les personnes intéressées aux nombreux ouvrages ou sites internet traitant de questions de cet ordre.

Voir le premier des poèmes du Psautier : “Heureux l’homme qui… prend son plaisir dans la loi de YHWH et murmure sa loi jour et nuit. Il est comme un arbre planté près d’un ruisseau, qui donne son fruit en son temps et dont le feuillage ne se flétrit pas. Et tout ce qu’il fait réussit” (Ps 1,1…3).

Les Pères du désert ne se contentaient pas de lire les Ecritures mais s’en nourrissaient en invitant à la “garde du cœur”. Le “cœur” est pour eux la figure de toute “cellule” monastique, ce lieu intérieur que chacun porte en soi et qui s’éveille d’être rejoint et éclairé par la Parole de Dieu.

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Jean-Pierre DUPLANTIER, Lecture de la Bible en groupe, proposition du CADIR Aquitaine.

 


Cet article de J. P. Duplantier (CADIR-Aquitaine) présente les objectifs et les principales étapes de la lecture de la Bible mise en œuvre dans les groupes du CADIR-Aquitaine. Cette perspective de lecture prend racine dans une réflexion sur la Parole de Dieu et ce que peut être notre rapport à cette Parole. La Parole de Dieu se manifeste d’abord comme un acte, comme la puissance de Dieu à l’oeuvre, comme un engendrement par extraction du chaos. Rude et merveilleuse rencontre avec Elle, dont nous pouvons être tentés de limiter la portée à une explication de ce qu’elle veut dire, alors qu’elle est visite de Celui qui transforme la nature de nos liens, fracture les clôtures de nos pensées, de nos projets, de nos convictions mêmes, jusqu’à ce que s’ouvre chez nous l’espace pour sa lumière, son amour, la Vie qu’Il donne. C’est ce rapport à la Parole de Dieu qui commande notre pratique de la lecture de la Bible, comme elle commande nos célébrations de la fraction du pain, notre assiduité à la prière et notre périlleux engagement dans la vie fraternelle.

 


 

LECTURE DE LA BIBLE EN GROUPE Proposition du CADIR Aquitaine  – Jean-Pierre DUPLANTIER CADIR-AQUITAINE

 

La Parole de Dieu est une expression un peu audacieuse.

 

Nous parler entre amis, entre homme et femme, avec nos enfants, est déjà une mystérieuse aventure. Quand passe un étranger, l’affaire se complique encore. Mais quand c’est Dieu qui passe, quels moyens avons-nous de l’entendre parler ?

 

Nos pères ont gardé l’héritage de multiples visites de Dieu. Nous conservons leurs récits. Nous-mêmes, gardons dans notre coeur, comme Marie, certains moments de notre vie qui y ressemblent. Mais par où prendre ces visites ? Par les idées qu’elles nous ont apportées ou par les effets qu’elles ont produites ? Impossible de choisir : la Parole de Dieu fait ce qu’elle dit et dit ce qu’elle fait. Je crois que c’est cela qui rend très particulier notre rapport à la Parole de Dieu : Elle est en même temps discours et action.

 

Souvenons-nous de quelques passages de l’immense récit que déploie la Bible. Au commencement la Parole de Dieu fait émerger la Vie en frappant le chaos, la masse informe. Elle est comme une épée. Elle tranche et sépare. Elle sépare la lumière des ténèbres, la terre de la mer, les végétaux selon leur espèce, les animaux selon leur espèce. Jusqu’à ce pas ultime de la création : Dieu dit : « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, … mâle et femelle, il les créa ! » Comme si la différence de l’homme et de la femme portait au creux d’elle-même la ressemblance de Dieu !

 

Devant de tels récits, qu’est-ce que comprendre ? Que nous faut-il mettre en route ? La part d’intelligence dont chacun de nous dispose ? Certainement. Mais cela suffit-il? Ne convient-il pas en même temps d’y risquer notre décision… La décision d’écouter et d’obéir ? Ainsi, pour l’histoire de l’homme et de la femme, interpréter le récit de la création consiste-t- il à réfléchir sur le respect mutuel, la complémentarité ou l’égalité des sexes, selon les mœurs de l’époque ou le progrès des civilisations ? Ou bien s’agit-il d’entendre que notre représentation de l’humanité, se trouve désormais « entaillée », divisée ?

 

Si les Ecritures saintes déclarent en effet que nous sommes « séparés » d’origine, par la Vie même que Dieu donne, afin que s’éveille en nous le désir de nouer entre nous

 

et avec Lui des liens qui portent sa ressemblance, comment écouter la Parole de Dieu sans renoncer à l’idée de l’Homme, maître de lui comme de l’univers ? Sans consentir à ce que notre Idée de l’homme soit démentie par les limites qu’inscrit chez nous la venue de cet autre, de cet étranger que l’homme est pour la femme et réciproquement ?

 

Honorer la Parole de Dieu est donc une épreuve majeure : c’est Elle qui nous engendre comme ses fils, en frappant d’interdiction l’incessant retour en force chez nous de la « masse mauvaise », comme l’écrit Saint Augustin pour décrire le péché originel ; et que seule la Parole faite chair, en Jésus-Christ, nous libère une fois pour toutes de la persistance en nous de ce « tohu bohu » qui se rétracte au moindre toucher de la visite de Dieu.

 

Ainsi la Parole de Dieu se manifeste d’abord comme un acte, comme la puissance de Dieu à l’oeuvre, comme un engendrement par extraction du chaos.

 

Aux dires des Ecritures elles-mêmes, c’est encore de cette façon que la Parole de Dieu poursuit son oeuvre : elle frappe à nouveau toute tentative des hommes à tenir par eux-mêmes. Elle se fait déluge, puis dispersion à Babel, puis stérilité des femmes des patriarches pour qu’hommes et femmes envisagent qu’ils n’ont pas la maîtrise totale de la Vie. Et, dans le même temps, elle se fait « ordre de partir » pour Abraham, puis Alliance, et « sortie » de l’Egypte, afin que le peuple comprenne qu’une toute puissance économique, politique et technique n’est pas l’idéal de l’oeuvre de Dieu. Et la voici encore comme don de la Loi et cri des prophètes, et exil, et retour d’exil…

 

Car, en même temps qu’Elle frappe, la Parole de Dieu réveille en tout homme, la part de lui- même qui appartient à Dieu. Elle se fait alors miséricorde, pardon, révélation, libération, pour que grandisse, jour après jour, notre apprentissage de l’obéissance des fils de Dieu. Elle fait ressurgir de la souche morte de Jessé une pousse nouvelle, un « reste » sans cause historique. Comme un acte de sauvegarde de l’aventure des hommes qui n’a d’autre raison d’être que la volonté de Dieu d’engendrer des fils qui portent sa ressemblance.

 

Enfin, lorsque surgit l’événement de la venue de Jésus-Christ, l’envoyé du Père, son « Fils bien aimé », la Parole de Dieu se fait chair pour y « accomplir » son œuvre d’engendrement. Par la mort et la résurrection de Jésus-Christ, Elle sépare définitivement la vie que nous menons, de la Vie qui nous fait vivre, en instaurant cette séparation comme force active dans nos corps mortels. En Lui sont rassemblées les parts dispersées, maltraitées, oubliées qui, en chaque homme, appartiennent à Dieu depuis le commencement. En Lui, la Parole de Dieu se fait alors énergie – Esprit Saint -, qui rassemble dans le Corps glorieux du Fils tout ce qui est caché depuis la fondation du monde dans nos histoires d’amour et de prostitution, dans nos affaires d’argent, d’idolâtries, de guerres, mais aussi de dévouement, de solidarité et de pardon. Il est la force d’attraction de Dieu au cœur du monde, dont l’Eglise du Seigneur garde le feu au milieu des nations.

 

Etrange et fantastique action de cette Parole, que nous risquons parfois de réduire à un discours divin, dont il suffirait d’extraire le sens pour savoir, pouvoir et vouloir ce que nous avons à faire, ensemble, et sans Lui.

 

Rude et merveilleuse rencontre avec Elle, dont nous pouvons être tentés de limiter la portée à une explication de ce qu’elle veut dire, alors qu’elle est visite de Celui qui transforme la nature de nos liens, fracture les clôtures de nos pensées, de nos

 

projets de nos convictions mêmes, jusqu’à ce que s’ouvre chez nous l’espace pour sa lumière, son amour, la Vie qu’Il donne.

 

C’est ce rapport à la Parole de Dieu qui commande notre pratique de la lecture de la Bible, comme elle commande nos célébrations de la fraction du pain, notre assiduité à la prière et notre périlleux engagement dans la vie fraternelle.

 

Il existe aujourd’hui bien des méthodes pour lire la Bible. Le chemin que nous pratiquons n’est pas une nouveauté dans l’Eglise. Il prend seulement le parti de privilégier quelques moments forts de notre tradition chrétienne de lecture, en vue de nous tenir au plus près de la perspective formulée par l’apôtre Jean : « [Ceci a été écrit] pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu’en croyant vous ayez la vie par son Nom. » (Jean 20,31)

 

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Voici une description sommaire de cette pratique :

 

1. Le geste de la lecture :

 

Nous lisons en groupe. En lecture continue, c’est-à-dire en prenant à chaque rencontre un chapitre du livre choisi dans l’un ou l’autre Testament. Nous écoutons le texte, puis nous le visitons, comme on le fait d’un monument, en traversant ses diverses séquences. L’objectif est ici d’établir un contact le plus concret possible avec la façon dont ce texte s’y prend pour dérouler une suite d’événements ou de discussions. Ce premier pas est franchi lorsque les lecteurs prennent la parole en observant la succession des actions ou des prises de parole des acteurs, leurs déplacements, leurs partenaires ou leurs adversaires, ce qu’ils cherchent, ou ce sur quoi ils s’appuient.

 

Ce premier moment de lecture fixe notre attention sur le texte que nous avons sous les yeux, dans l’état où telle ou telle traduction nous l’offre à lire. Ceci permet aux lecteurs de découvrir un bon nombre de détails propres à ce texte… détails qui nous échappent souvent lorsque nous nous laissons envahir par le flot de nos impressions ou de nos interprétations immédiates.

 

 

 

2. La découverte d’une partie immergée du texte:

 

Le seul fait que des lecteurs n’observent pas les mêmes éléments que moi-même, nous alerte sur la découverte que les significations que nous pensions évidentes demandent à être approfondies ou parfois abandonnées. Ce nouveau pas correspond au rapport particulier qui peut se nouer entre ces textes inspirés et nous, si du moins nous consentons à ce que l’énergie de la Parole de Dieu dépasse de beaucoup ce que nous pouvons en saisir. Grégoire le Grand écrit à ce propos : « La Sainte Ecriture surpasse toute science et tout enseignement par la manière dont elle s’exprime, parce qu’en une seule et même parole, elle révèle le mystère au moment où le texte raconte les faits ; ainsi, elle parvient à dire le passé de telle manière à prédire en même temps ce qui sera ; par les mêmes paroles et sans modifier l’ordre du discours, elle sait écrire ce qui s’est déjà accompli et annoncer ce qui doit advenir. » (Grégoire le Grand, Moralia in Job XX,1. Cf. également le texte d’Origène, déjà cité, (Péri Archôn V,1). Et lire à ce sujet le «

 

Temps de la lecture », Paris, Cerf, 1993, p.52-53 et 63.

 

La lecture quitte alors ses bases habituelles. Ayant en effet parcouru les événements, les situations et les paroles que les lecteurs peuvent se « représenter », parce qu’elle se réfèrent à des choses plus ou moins connues, les lecteurs tombent sur des détails qui se nouent entre eux de façon énigmatiques, de séquences en séquences.

 

Ainsi, dans le cours du chapitre 5 de Luc, les filets se déchirent à cause du nombre exagéré des poissons (v.6) ; mais quelques versets plus loin (36 et 37), voici que c’est un vêtement neuf qui se déchire, lorsqu’on a cousu dessus un morceau de vêtement vieux ; puis c’est une outre vieille qui est crevée par du vin nouveau. Y aurait-il en sous main un autre enchaînement construit dans le texte en même temps qu’il raconte les divers événements ? De quelle déchirure s’agit-il finalement, celle du filet, du vêtement, de l’outre ; ou bien d’autre chose qui ne peut se dire qu’en paraboles ou en figures ?

 

On peut alors tenter d’écouter la déclaration de Jésus au paralytique (v.20) : « tes péchés te sont remis », comme une tentative d’atteindre chez les scribes et les pharisiens cette autre déchirure, qui s’installe chez ceux qui sacrifient à l’idéal du juste, marchant vaille que vaille selon la loi, mais paralysés en même temps par la crainte d’oublier le moindre commandement. Peut-être Jésus désire-t-il construire avec eux de nouveaux liens entre faire le bien et écouter sa Parole. Serait cela devenir pêcheurs d’homme (v.8 à 10) ?

 

La lecture peut alors s’ouvrir à bien d’autres textes et à telle ou telle expérience des uns ou des autres. Après tout le texte n’est que le texte. Mais s’y poser un moment avec rigueur et patience est une belle occasion donnée à la Parole de Dieu de faire son travail. Cet exemple n’est pas probant. Mais rien dans la lecture ne peut nous donner le pouvoir d’ordonner à la Parole de nous visiter. Scruter les Ecritures ensemble n’est pas une opération de maîtrise du sens. C’est bien davantage. C’est offrir un peu de notre temps à se laisser questionner et souvent surprendre par le texte et par les autres lecteurs au nom du Seigneur.

 

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3. Faut-il un guide ?

 

Il faut d’abord un groupe : l’initiative de tel ou tel, l’invitation de quelques connaissances et une information dans l’assemblée chrétienne. Cette lecture est en effet une pratique en église. Pour la mise en route, il existe sur le diocèse un certain nombre de personnes ayant acquis avec d’autres un certain savoir faire, et susceptibles de donner un coup de main. Le nouvel Institut Pey Berland est à votre disposition pour vous indiquer les diverses initiatives qui ont vu le jour depuis une vingtaine d’années. Heureux lecteur qui se risque dans cette aventure.

Jean-Pierre DUPLANTIER, Lire la Bible en groupe : apprentissage, Centre A.Peyriguère, 2006.


 

Lire la Bible en groupe : apprentissage

L’apprentissage que nous vous proposons s’inscrit dans le cadre d’une pratique régulière de la lecture de la Bible en groupe.

Notre objectif est double :

Le parcours que nous vous proposons consiste en une « immersion » dans quelques textes bibliques. C’est en lisant ensemble que nous vous indiquerons quelques gestes de lecture susceptibles de vous permettre de participer activement à la lecture, à travers le contact de chacun avec le texte lui-même.

Les gestes de lecture que nous vous proposerons relèvent d’une pratique de lecture qui a fait un choix dans le type de contact que nous souhaitions avec le texte. Lorsque des lecteurs se réunissent pour lire un texte biblique, une alternative se présente en effet. Ou bien une introduction est proposée par un animateur compétent afin de donner diverses informations sur le texte lui-même ou sur les conditions de sa production. Ou bien, le texte ayant été lu à haute voix, la parole est donnée aux lecteurs afin d’enclencher la lecture directement sur les réactions des personnes présentes. C’est cette seconde manière que nous privilégions. Le rôle de l’animateur est alors de rappeler quelques règles communes, de revenir au texte lors des débats qui s’engagent, et de faire telle ou telle proposition selon le cours que prend la lecture du groupe.

En second lieu, nous reconnaissons que la Bible elle-même offre des « instructions de lecture ». D’une part, en effet, l’agencement en un seul livre de ces œuvres multiples dont l’écriture couvre plusieurs siècles, et leur renvoi incessant des uns aux autres, invite les lecteurs à se soumettre à certaines « régulations » internes à ces textes. En second lieu,  la venue de Jésus-Christ opère dans la matière  même de l’ensemble de la Bible une articulation tout à fait spécifique, celle du premier et du nouveau Testament. Cette règle, dite de l’accomplissement dans un corps, est le foyer vif de notre lecture.

1° Séance : Comment çà commence

Matin

– Présentation

La lecture commence quand des lecteurs, ayant posé un texte au milieu d’eux, se mettent à se parler sur sa proposition écrite.

Poser un texte au milieu d’un groupe est une action qui comporte deux moments :

L’arrêt des conversations conviviales : salutations, échanges de nouvelles et préliminaires divers de début de rencontre. Cet arrêt se réalise soit par un moment de silence, soit par une prière. Objectif : marquer la prise de contact avec le texte.

Lecture à haute voix et dans de bonnes conditions du texte à lire.

Le silence s’installe. Comment ouvrir le dialogue ? 

Dans un grand nombre de cas, à la fin de la lecture, les lecteurs se trouvent sans voix. Personne ne peut ou ne sait par où prendre le texte entendu.

Un premier carrefour se présente ici au groupe et à l’animateur :

– Ou bien l’animateur prend la parole, soit pour situer le texte dans son contexte, soit pour proposer le thème qui lui semble correspondre au sens du texte, ou simplement donner quelques éclaircissements sur le vocabulaire. L’objectif est de lancer la discussion.

Bien des lecteurs viennent en effet pour recevoir des explications et supportent mal qu’on les laisse dans une situation où ils n’ont rien à agripper dans le texte et où ils pensent qu’ils n’en ont pas les moyens.

Cette solution est souvent choisie, et il y a sans doute des situations concrètes où elle paraît s’imposer.

– Ou bien l’animateur ne prend pas la parole, attendant soit que des questions surgissent, soit que des observations soient proposées par tel ou tel lecteur.

Quelles différences y a-t-il entre des informations données par l’animateur, des questions posées par les lecteurs et des « observations » faites par les uns ou les autres?

Les informations, y compris les explications de vocabulaire, viennent de la préparation et des connaissances que possède l’animateur. Elles peuvent être considérées comme nécessaires, mais elles précèdent le travail de lecture proprement dit. Parfois elles peuvent le retarder, car il n’y a pas vraiment de limite à tout ce qu’on peut savoir déjà sur un texte avant de se mettre à le lire. Il faut donc, de toute façon, poser une limite à ces explications.

Les questions des lecteurs viennent de tout ce qui peut être déclenché chez tel ou tel lecteur par l’écoute du texte lu à haute voix. Dès qu’elles apparaissent, la porte du dialogue est ouverte. Mais le dialogue entre nous peut fort bien prendre ses distances par rapport au texte et stopper la lecture pour un temps indéterminé. Ces questions ne viennent pas sans raison, mais elles ne facilitent pas forcément un contact concret avec le texte. Il convient de ne pas les rejeter inconsidérément, mais de les mettre en attente. C’est du moins notre pratique.

Nous nous attacherons aujourd’hui au premier geste de lecture. Nous appelons « geste de lecture », un savoir faire, un coup d’œil, permettant d’établir un contact avec le texte. Nous appelons ce premier geste un « débrayage ». Il consiste à repérer la différence entre d’une part les impressions immédiates, les besoins d’explications, et la levée des connaissances acquises avant même de lire, et d’autre part l’observation des premiers indices du montage singulier par lequel toute œuvre littéraire se présente aux lecteurs comme un ensemble ordonné (cf. le prologue de l’évangile de Luc).

Un texte n’est jamais « naturel ». Il est toujours une construction. De même la lecture n’est jamais spontanée. Elle est toujours une construction élaborée par les lecteurs. Si l’on admet ce fait, il convient dans un premier temps de distinguer les multiples projections sur le texte qu’opère immédiatement le lecteur, des opérations proposées par le texte lui-même. Ce « débrayage » est un travail, pour lequel chaque lecteur doit trouver ses propres marques. Il consiste à laisser venir les premières réactions jusqu’à ce que nous puissions ensemble saisir quelques éléments du chemin que le texte nous offre à parcourir.

Voici quelques remarques sur nos réflexes habituels :

Le premier réflexe d’un lecteur consiste à établir un lien immédiat entre le mot et la chose (un chat est un chat). Ce lien « référentiel » est nécessaire, mais le texte n’étant pas une addition de morceaux de sens, il convient de laisser ouvert le champ de la mise en œuvre du langage tel que le texte le propose. L’affirmation « le mot n’est pas la chose » est le premier pas dans l’univers du langage. Saint Augustin développe largement ce premier point dans son enseignement à Adéodat relatif aux « signes »

La deuxième force qui s’impose aux lecteurs est l’habitude. Telle expression, tel scénario, telle image est saisi immédiatement par le lecteur comme relevant d’une signification déjà connue, du fait de son appartenance habituelle à un champ particulier de son expérience ou de ses connaissances personnelles (politique, société, histoire ou religion, etc.). Ce réflexe projette sur les textes des « lectures convenues » ou des « questions personnelles » Ceci apparaît très vite dans une lecture en groupe du seul fait de la diversité des perceptions dès les premières observations. Tout le monde ne voit pas les mêmes choses dès le premier contact avec le texte. Il ne s’agit pas de rejeter ces premières réactions. Elles reviendront de toute façon en cours de lecture. Mais il convient de les empêcher de bloquer d’éventuelles surprises lors du parcours du texte.

Pour résister à cette force de l’habitude et à ce réflexe référentiel et entrer en lecture, le chemin que nous proposons est l’observation du « montage » propre au texte, ou encore de l’architecture de cette œuvre littéraire, avec ses régularités, et ses décrochages insolites. Ce travail est une sorte de « débrayage » de ce que nous savons du texte avant de l’avoir lu ensemble.

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Atelier-parcours : Acteurs ou Personnages

Nous n’apprenons à parler, à écrire et à lire que par immersion. Un enfant comme un étranger n’apprend une langue qu’en habitant au pays où il arrive. Il reçoit peu à peu des autres ce qui lui est nécessaire pour entrer en conversation. De même, entrer en contact avec un texte est une découverte qui ne se déploie qu’en lisant… et en ce qui concerne la Bible, en lisant à plusieurs, car la découverte ici est en premier lieu la nature et la solidité de nos liens.

Commençons donc par lire : Livre de la Genèse :

32:23 Cette nuit-là, Jacob se leva, prit ses deux femmes, ses deux servantes, ses onze enfants et passa le gué du Yabok. 24 Il les prit et leur fit passer le torrent, et il fit passer aussi tout ce qu’il possédait. 25 Et Jacob resta seul. Et un homme lutta avec lui jusqu’au lever de l’aurore.

26 Voyant qu’il ne le maîtrisait pas, il le frappa à l’emboîture de la hanche, et la hanche de Jacob se démit pendant qu’il luttait avec lui.

27 Il dit: « Lâche-moi, car l’aurore est levée », mais Jacob répondit: « Je ne te lâcherai pas, que tu ne m’aies béni. » 28  Il lui demanda: « Quel est ton nom? » – « Jacob », répondit-il.

29 Il reprit: « On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël sera ton nom, car tu as été fort contre Dieu et contre les hommes tu l’as emporté. »

30 Jacob fit cette demande: « Révèle-moi ton nom, je te prie », mais il répondit: « Et pourquoi me demandes-tu mon nom? » et, là même, il le bénit.

31 Jacob donna à cet endroit le nom de Penuel, « car, dit-il j’ai vu Dieu face à face et j’ai eu la vie sauve ».

32 Au lever du soleil, il avait passé Penuel et il boitait de la hanche.

33 C’est pourquoi les Israélites ne mangent pas, jusqu’à ce jour, le nerf sciatique qui est à l’emboîture de la hanche, parce qu’il avait frappé Jacob à l’emboîture de la hanche, au nerf sciatique.

 

Consignes :

Les acteurs mis en scène par le texte

Le combat : qui gagne ? qui perd ?

Que reste-t-il ? Qu’est-ce qu’une marque ? … et un rite ?

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3. Reprise et débat

Acteurs et personnages. 

La différence entre « acteur » et « personnage » peut être un terrain favorable à l’apprentissage du débrayage dont nous parlions au début.

Le personnage est une image, qui s’est peu à peu fixée chez un lecteur ou dans un groupe sur la base de données historiques et de divers commentaires concernant sa vie, ses prises de position, sa doctrine.

L’acteur est construit par le texte. Ses relations, son rôle, ses qualifications sont sélectionnés et formulés dans le cadre d’un texte. Certains traits font évidemment référence à d’autres textes, mais leur formulation indique des liens tissés dans le texte lui-même. Et c’est la découverte de ce montage qui est le premier pas de l’entrée dans la lecture, ceci n’étant qu’une forme développée de l’analyse littéraire par laquelle commence tout contact avec un texte.

Dans le texte que nous venons de lire, par exemple, l’acteur qui se bat avec Jacob est désigné par le terme « homme ». Nous en faisons instinctivement un ange, mais sans doute convient-il de regarder avec précision comment le texte construit cet acteur et dans quel parcours les lecteurs sont ainsi engagé.

Après-midi

L’observation

Nous allons lire cet après-midi la suite du texte de ce matin. Ce choix a pour objectif de vous permettre de saisir le deuxième aspect de ce que nous avons appelé le « débrayage ».

Il s’agit d’une première approche du montage que construit un texte. Ce moment initial de la lecture en groupe consiste en un découpage en séquences du texte, pris dans les limites que se fixent les lecteurs.

Nous ne pouvons en une heure et demi lire l’ensemble du livre de la Genèse. Il nous faut donc extraire de l’œuvre une part à peu près cohérente. Il y a des critères pour cela. Nous y reviendrons.

L’enjeu de la délimitation de la lecture que nous vous proposons consiste à observer l’extension et les transformations des constructions que les lecteurs découvrent au fur et mesure que la « clôture » du texte s’étend.

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Atelier-parcours

Genèse 33,1-16

1 Jacob levant les yeux, vit qu’Ésaü arrivait accompagné de quatre cents hommes. Alors, il répartit les enfants entre Léa, Rachel et les deux servantes, 2 il mit en tête les servantes et leurs enfants, plus loin Léa et ses enfants, plus loin Rachel et Joseph.

3 Cependant, lui-même passa devant eux et se prosterna sept fois à terre avant d’aborder son frère. 4 Mais Ésaü, courant à sa rencontre, le prit dans ses bras, se jeta à son cou et l’embrassa en pleurant.

5 Lorsqu’il leva les yeux et qu’il vit les femmes et les enfants, il demanda: « Qu’est-ce qu’ils sont pour toi ceux-là? » Jacob répondit: « Ce sont les enfants dont Dieu a gratifié ton serviteur. » 6 Les servantes s’approchèrent, elles et leurs enfants, et se prosternèrent. 7 Léa s’approcha elle aussi avec ses enfants et ils se prosternèrent; enfin Joseph et Rachel s’approchèrent.

8 Ésaü demanda: « Que veux-tu faire de tout ce camp que j’ai rencontré? » – « C’est, répondit-il, pour trouver grâce aux yeux de Monseigneur. » 9 Ésaü reprit: « J’ai suffisamment, mon frère, garde ce qui est à toi. » 10 Mais Jacob dit: « Non, je t’en prie! Si j’ai trouvé grâce à tes yeux, reçois de ma main mon présent. En effet, j’ai affronté ta présence comme on affronte celle de Dieu, et tu m’as bien reçu. 11 Accepte donc le présent qui t’est apporté, car Dieu m’a favorisé et j’ai tout ce qu’il me faut » et, sur ses instances, Ésaü accepta.

12 Celui-ci dit: « Levons le camp et partons, je marcherai en tête. » 13 Mais Jacob lui répondit: « Monseigneur sait que les enfants sont délicats et que je dois penser aux brebis et aux vaches qui allaitent: si on les surmène un seul jour, tout le bétail va mourir. 14 Que Monseigneur parte donc en avant de son serviteur; pour moi, je cheminerai doucement au pas du troupeau que j’ai devant moi et au pas des enfants, jusqu’à ce que j’arrive chez Monseigneur, en Séïr. »

15 Alors Ésaü dit: « Je vais au moins laisser avec toi une partie des gens qui m’accompagnent! » Mais Jacob répondit: « Pourquoi cela? Que je trouve seulement grâce aux yeux de Monseigneur! » 16 Ésaü reprit ce jour-là sa route vers Séïr.

Consignes :

le découpage du texte :

– Proposer une première organisation du texte à partir des indications concernant les acteurs, les espaces et les temps. (objectif : résister au besoin de sélectionner l’endroit du texte qui a focalisé notre attention et prendre le temps de constater que le texte rassemble des données multiples, dont certaines n’apparaissent pas au premier coup d’œil, mais seulement en parcourant l’ensemble du texte)

– Donner un titre à chacune des parties de l’organisation proposée. (objectif : déceler la  présence d’interprétations déjà actives chez les lecteurs)

– Relever les difficultés de ce premier regard en groupe sur le texte (objectif :  découvrir que les lecteurs ne s’attachent pas tous aux mêmes éléments d’un texte et ne les regardent pas de la même façon.)

Les premières constructions des lecteurs

Comment pouvez-vous formuler des liens éventuels entre la boiterie de Jacob et l’adaptation de sa marche au rythme des enfants ?

3.   Reprise et débat

Débat à partir des questions des groupes.

Points à soulever éventuellement :

De quelle nature est l’instance qui organise le parcours et les liens proposés par le texte ? L’énonciation et l’auteur.

– La place du contexte historique, du sens des mots et de l’intention de l’auteur.

Que la situation dans la vie concrète (Sitz im Leben) joue un rôle décisif dans l’élaboration d’une œuvre littéraire, comme dans sa lecture, cela ne peut être mis totalement hors champ d’investigation. Mais cette « position dans la vie » est un vaste monde, dont on ne peut exclure la possibilité d’une expérience qui bouleverse d’un coup le regard que l’on porte sur les événements et la condition humaine. (cf. la figure d’épiphanie chez Malraux ou Lévinas). Les paramètres essentiels de l’écriture s’en ressentent. Les mots doivent se soumettre à ce qui cherche à s’écrire : leurs significations ordinaires, techniques et même étymologiques subissent la tourmente de l’émergence d’une œuvre. La saveur du monde lui-même peut être modifiée en un clin d’œil par un acte d’écriture. Ces articulations sociales, politiques et économiques les plus objectives peuvent subir des transmutations inattendues dans le feu d’une œuvre littéraire. Quant à l’auteur, il peut être lui-même entraîné bien loin de l’état habituel de son chemin quand l’écriture le saisit.

C’est pour cette raison que nous en sommes revenus à l’intuition des anciens concernant l’instance qui conçoit toute œuvre littéraire. Nous l’appelons « énonciation ». Elle agit à l’écriture comme à la lecture.

– L’événement du « canon des Ecritures »

C’est alors que nous est apparu un fait est beaucoup plus considérable : « La constitution en un unique corpus, que nous appelons Bible, de textes de provenance et de nature diverses, plus précisément de deux ensembles qui sont l’ancien ou le premier Testament et le nouveau ou le second Testament. Il s’agit là d’un fait, de quelque chose qui s’est produit comme événement, au cours du premier siècle de notre ère et au début du deuxième, et qui s’atteste depuis dans son effet littéraire. L’événement intéresse l’histoire du lien et de la différenciation entre la tradition d’Israël et la tradition chrétienne. Mais, une fois éclairée la question des circonstances  et des causes, le fait biblique demeure comme énigme d’une articulation signifiante. Il n’a cessé, au cours des vingt siècles passés, d’intéresser les commentateurs et les théologiens, pour le plus grand profit de la réflexion et de la connaissance…

Depuis quelques années la particularité structurale du fait biblique intéresse à nouveau des sémioticiens la question d’un rapport organique à reconnaître entre les deux ensembles, donc d’une description sémiotique de ce rapport refait surface. Je propose donc de revenir sur l’articulation qui fait des écritures premières, loi, prophète, écrit, et de l’ensemble des écrits chrétiens un corpus unique structurellement ordonné. »

– La révélation de Jésus-Christ : des « Ecritures au Corps »

« Jésus a opéré sous les yeux de ses disciples qui ne sont pas consignés dans ce livre. Ceux-ci l’ont été pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu et pour que, en croyant, vous ayez la vie en son nom. » Jean 20,30-31.

La révélation ne révèle rien de visible, de mesurable ni de représentable. La mort, et à plus forte raison l’au-delà de la mort, n’est pas un objet de savoir. Nous n’en connaissons que l’impact puissant sur les vivants. Quant à Dieu, c’est l’inconnu par excellence. De ce fait, le savoir ne donne pas la foi, mais c’est la foi, reçue et accueillie, qui ouvre un espace à l’intelligence. Notre connaissance de cette « chose », qui est dans le monde mais n’est pas du monde, ne s’appuie que sur la manifestation de l’insolite de la Vie dans la vie que nous menons.

La quête rationnelle et pratique de cet insolite ou de cette épiphanie de la Vie est le véritable moteur de notre lecture de la Bible. Cette décision relève de chaque lecteur et de l’état de son chemin. C’est à partir d’elle que nous avons découvert et construit notre mode de lecture, en tirant de nos connaissances actuelles du neuf et de l’ancien. De là notre vigilance à cette instance d’énonciation qui tient ensemble la pluralité des livres de la Bible, notre attention à l’accomplissement des Ecritures qui sous-tend les Ecrits chrétiens et notre intérêt pour les détails qui viennent à l’écriture, s’adaptent au langage, le soumettent aussi, le convertissent et parfois le troublent.

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 2° séance : La construction des lecteurs

Matin

                 1. Présentation

Deux questions vont nous occuper aujourd’hui :

Ce sont bien les lecteurs qui construisent le déroulement et les articulations qu’ils observent dans le texte.

Comment construire ensemble ? Comment formuler de manière cohérente et utilisable par les autres lecteurs  les découvertes que chacun saisit au long du texte ?

Concernant la construction par les lecteurs, nous nous appuyons sur le fait qu’écriture et lecture sont deux opérations inséparables. Dans les deux cas il s’agit d’un travail d’interprétation. Trois conditions nous sont apparues favorables au travail des lecteurs :

La lecture en groupe ne commence que lorsque les lecteurs prennent la parole. L’usage de commentaires, lus ou entendus, est une approche traditionnelle de la Bible, mais il ne remplace pas le contact direct avec le texte lui-même.

Le contact avec un texte est un parcours patient et rigoureux, qui consiste simplement à lire et relire ce que dit le récit « littéralement et dans tous les sens ». Revenir sans cesse au texte est un impératif de notre lecture.

Tenir compte des propositions des autres lecteurs.

Dans cette démarche l’affaire de l’autorité est toujours présente. Nous savons que l’autorité présente deux versants : l’un autorise, l’autre impose. Nous avons choisi de faire avec l’un et l’autre.

Comment construire ensemble et de quelle nature est cette construction ?

La première proposition concerne les trois paramètres qui commandent l’usage du langage, à savoir les acteurs, le temps et l’espace. Il s’agit d’organiser toutes les observations que font les lecteurs autour de chacun de ces paramètres. Les combinaisons varient à l’infini. Le travail consiste à relever celles que le texte met en jeu littéralement.

Par combinaison nous entendons les articulations et les relations mis en scène – ou mieux en discours – par le texte. Il ne s’agit donc pas de développer des explications sur telle ou telle information (mot ou expression), mais d’en observer les liens effectués et transformés au long du texte. L’apprentissage  consiste ici à parcourir le texte.

Nous commencerons par construire des mini-scénario à partir  des conditions dans lesquelles les acteurs apparaissent dans le texte, de leurs relations entre eux autour de tel ou tel objet de quête, d’alliance ou de querelle, à partir également de leurs actions et de leurs prises de parole, ainsi que de leur déplacement et des transformations souhaitées ou réalisés. Nous observerons aussi le jeu réglé par le texte entre les indications de lieux et de temps.

Nous porterons notre attention demain sur un autre type de données offertes par les textes et que nous appelons des éléments figuratifs. Vous en rencontrerez aujourd’hui. Nous nous contenterons de les distinguer des premiers.

De quelle nature est cette construction ? A quoi sert-elle ?

Nous avons appris que ce bricolage, construisant et reconstruisant les fils que, selon les lecteurs, le texte tisse le long d’une trame singulière, n’atteint pas le « sens ». Certes il permet que se lèvent diverses significations. Mais l’essentiel consiste à rester ensemble suffisamment au contact du texte pour que vienne l’occasion pour les lecteurs d’avoir des oreilles pour entendre.

2. Atelier  parcours : Jean 9,1-12

9:1 En passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance.

2 Ses disciples lui posèrent cette question: « Rabbi, qui a péché pour qu’il soit né aveugle, lui ou ses parents? » 3 Jésus répondit: « Ni lui, ni ses parents. Mais c’est pour que les oeuvres de Dieu se manifestent en lui! 4 Tant qu’il fait jour, il nous faut travailler aux oeuvres de celui qui m’a envoyé: la nuit vient où personne ne peut travailler; 5 aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. »

6 Ayant ainsi parlé, Jésus cracha à terre, fit de la boue avec la salive et l’appliqua sur les yeux de l’aveugle; 7 et il lui dit: « Va te laver à la piscine de Siloé » – ce qui signifie Envoyé. L’aveugle y alla, il se lava et, à son retour, il voyait.

8 Les gens du voisinage et ceux qui auparavant avaient l’habitude de le voir – car c’était un mendiant – disaient: « N’est-ce pas celui qui était assis à mendier? » 9 Les uns disaient: « C’est bien lui! » D’autres disaient: « Mais non, c’est quelqu’un qui lui ressemble. » Mais l’aveugle affirmait: « C’est bien moi. » 10 Ils lui dirent donc: « Et alors, tes yeux, comment se sont-ils ouverts? » 11 Il répondit:  » L’homme qu’on appelle Jésus a fait de la boue, m’en a frotté les yeux et m’a dit: Va à Siloé et lave-toi. Alors moi, j’y suis allé, je me suis lavé et j’ai retrouvé la vue. » 12 Ils lui dirent: « Où est-il, celui-là? » Il répondit: « Je n’en sais rien. »

Consignes :

Repérage des relations entre acteurs et des séquences qu’il est possible de distinguer ainsi. Donner éventuellement quelques précisions sur la façon de nommer ces relations d’acteurs et leur rôle dans le déroulement du récit.

Essayer de formuler le type d’objet visé dans chaque séquence ainsi délimitée.

Relever les indications de temps et d’espace. Soulever la question de ces détails qui paraissent insolites à la première lecture. Faut-il les expliquer ou attendre de découvrir d’autres indications du texte permettant de construire quelque lien interne au texte entre ces éléments ?

Commencer à noter la nature des questions que ce type de lecture soulève.

3. Reprise et débat

Formulations des questions pratiques qui se font jour en cours de lecture

A quoi sert le temps passé à organiser le déroulement du texte ?  Signaler les expressions qui vont avec ce genre d’opération : relever des séquences, essayer de leur donner un titre, construire des scénario possibles, observer les déplacements d’objectifs auxquels le texte semble s’orienter.

Soulever la question de la diversité des approches effectuées instinctivement par les acteurs : attrait pour les représentations psychologiques, pour les données historiques, pour les orientations spirituelles ou morales. Difficultés pour s’appliquer à élargir son regard à l’ensemble du texte ou, au contraire, intérêt à classer les choses, à les organiser, à maîtriser un ordre.

L’équilibre entre ces habitudes est la première difficulté de la lecture en groupe. Les attentes sont multiples et la patience n’est pas toujours supportée, et pas davantage la rigueur.

La trame d’un récit est la première surface de contact pour les lecteurs. En effet, c’est sur ce territoire ordonné et réglé par le texte, que se lèvent, ici ou là, des indices de significations inattendues. Cela est vrai pour toute œuvre littéraire et se révèle décisif pour la lecture de la Bible.

En voici un témoignage, celui de Grégoire le Grand (540-604, pape de 590 à 604) Moralia in Job XX,1 :

« La Sainte Ecriture surpasse toute science et tout enseignement par la manière même dont elle s’exprime, parce que, en une seule et même parole (uno eodemque sermone), elle révèle le mystère au moment où le texte raconte les faits (narrat textum, prodit mysterium); ainsi elle parvient à dire le passé de telle manière à prédire en même temps ce qui sera; par les mêmes paroles et sans modifier l’ordre du discours, elle sait décrire ce qui s’est déjà accompli et annoncer ce qui doit advenir. »

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Après-midi

                 1. Présentation

Nous allons continuer la lecture de ce même chapitre 9 de l’évangile de Jean. Nous porterons notre attention tout particulièrement sur les prises paroles des divers acteurs.

Parmi les observations que nous pouvons faire sur les relations entre acteurs, il y a leur dialogue, leur discours, leurs débats. Ici encore nous sommes pris entre deux types de regard : ou bien nous regardons par ces fenêtres ouvertes par le texte ce qui s’est dit, ce qui s’est passé, ce à quoi le texte fait référence, ou bien nous regardons comment le texte organise ces prises de parole, comment il travaille ces dialogues, comment il construit l’écriture de ces débats.

En pratique nous allons de l’un à l’autre : nous essayons de reconstituer les prises de position des personnages, et nous sommes dans le même temps alertés par des formulations qui dessinent des liens et des interactions entre ces prises de parole. Cela ressemble à un enregistrement, mais c’est en fait une composition, une oeuvre littéraire. Il suffit de comparer deux textes évangéliques qui mettent en scène des situations analogues, pour constater le travail d’écriture.

Comme nous avons déjà lu ces textes, nous avons tous une petite idée de l’orientation de ces débats et des commentaires prêts à l’emploi. Mais pourquoi donc les lire et les relire encore ? Si ce n’est que ces textes n’en finissent pas d’offrir aux lecteurs attentifs des surprises inattendues.

Nous abordons ici l’autre versant de la lecture. Il y a bien un montage narratif dans les récits comme dans les discours, une sorte d’architecture, qui nous aide à circuler dans le texte. Mais il y a aussi des détails qui soudain éveillent tel ou tel lecteur à des enchaînements qu’il n’avait pas vu jusque là. Il revient alors en arrière pour vérifier une expression, une tournure. Ou bien il court devant pour chercher une autre indication qui pourrait confirmer son intuition.

Dans le texte que nous allons lire, les éléments de la guérison reviennent plusieurs fois. Nous allons essayer de préciser comment le contexte de ces éléments à première vue stables se déplace. C’est de déplacement en déplacement que les lecteurs font leur chemin.

Nous entrons dans l’extension de ce qui est montré dans le texte.

2. Atelier  parcours : Jean 9,13-41

9, 13 On conduisit chez les Pharisiens celui qui avait été aveugle. 14 Or c’était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue et lui avait ouvert les yeux. 15 A leur tour, les Pharisiens lui demandèrent comment il avait recouvré la vue. Il leur répondit: « Il m’a appliqué de la boue sur les yeux, je me suis lavé, je vois. »16 Parmi les Pharisiens, les uns disaient: « Cet individu n’observe pas le sabbat, il n’est donc pas de Dieu. » Mais d’autres disaient: « Comment un homme pécheur aurait-il le pouvoir d’opérer de tels signes? » Et c’était la division entre eux.

17 Alors, ils s’adressèrent à nouveau à l’aveugle: « Et toi, que dis-tu de celui qui t’a ouvert les yeux? » Il répondit: « C’est un prophète. » 

18 Mais tant qu’ils n’eurent pas convoqué ses parents, les Juifs refusèrent de croire qu’il avait été aveugle et qu’il avait recouvré la vue.19 Ils posèrent cette question aux parents: « Cet homme est-il bien votre fils dont vous prétendez qu’il est né aveugle? Alors comment voit-il maintenant? »

20 Les parents leur répondirent: « Nous sommes certains que c’est bien notre fils et qu’il est né aveugle. 21 Comment maintenant il voit, nous l’ignorons. Qui lui a ouvert les yeux? Nous l’ignorons. Interrogez-le, il est assez grand, qu’il s’explique lui-même à son sujet! » 22 Ses parents parlèrent ainsi parce qu’ils avaient peur des Juifs. Ceux-ci étaient déjà convenus d’exclure de la synagogue quiconque confesserait que Jésus est le Christ. 23 Voilà pourquoi les parents dirent: « Il est assez grand, interrogez-le. »

24 Une seconde fois, les Pharisiens appelèrent l’homme qui avait été aveugle, et ils lui dirent: « Rends gloire à Dieu! Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur. »

9:25 Il leur répondit: « Je ne sais si c’est un pécheur; je ne sais qu’une chose: j’étais aveugle et maintenant je vois. » 26 Ils lui dirent: « Que t’a-t-il fait? Comment t’a-t-il ouvert les yeux? » 27 Il leur répondit: « Je vous l’ai déjà raconté, mais vous n’avez pas écouté! Pourquoi voulez-vous l’entendre encore une fois? N’auriez-vous pas le désir de devenir ses disciples vous aussi? » 

28 Les Pharisiens se mirent alors à l’injurier et ils disaient: « C’est toi qui es son disciple! Nous, nous sommes disciples de Moïse. 29 Nous savons que Dieu a parlé à Moïse tandis que celui-là, nous ne savons pas d’où il est! » 30 L’homme leur répondit: « C’est bien là, en effet, l’étonnant: que vous ne sachiez pas d’où il est, alors qu’il m’a ouvert les yeux! 31 Dieu, nous le savons, n’exauce pas les pécheurs; mais si un homme est pieux et fait sa volonté, Dieu l’exauce. 

32 Jamais on n’a entendu dire que quelqu’un ait ouvert les yeux d’un aveugle de naissance. 33 Si cet homme n’était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire. » 34 Ils ripostèrent: « Tu n’es que péché depuis ta naissance et tu viens nous faire la leçon! »; et ils le jetèrent dehors.

35 Jésus apprit qu’ils l’avaient chassé. Il vint alors le trouver et lui dit: « Crois-tu, toi, au Fils de l’homme? » 36 Et lui de répondre: « Qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui? » 

37 Jésus lui dit: « Eh bien! Tu l’as vu, c’est celui qui te parle. » 38 L’homme dit: « Je crois, Seigneur » et il se prosterna devant lui. 39 Et Jésus dit alors: « C’est pour un jugement que je suis venu dans le monde, pour que ceux qui ne voyaient pas voient, et que ceux qui voyaient deviennent aveugles. »

9:40 Les Pharisiens qui étaient avec lui entendirent ces paroles et lui dirent: « Est-ce que, par hasard, nous serions des aveugles, nous aussi? » 41 Jésus leur répondit: « Si vous étiez des aveugles, vous n’auriez pas de péché. Mais à présent vous dites nous voyons: votre péché demeure.

Consignes :

Délimiter les séquences selon les interlocuteurs en présence

Préciser les écarts observables entre chaque retour sur l’événement initial

Confronter votre lecture du dialogue de Jésus et de ses disciples, qui ouvre le chapitre, avec le dialogue de Jésus et de l’aveugle, qui le clôture.

Comment formuler les déplacements concernant « les résistances » des uns et des autres. Comparer avec l’autre type de déplacement indiqué par l’ordre de Jésus : « va te laver à la piscine de Siloé ».

3. Reprise et débat

Cela pourrait être un premier bilan des acquis et des difficultés de ces deux premiers jours de lecture.

Perspective possible :

Par la fenêtre du train

« Depuis le départ de la lecture, où nous avons écouté le texte lu à haute voix, nous nous sommes embarqués dans un train qui a commencé à nous faire traversée une région pas aussi familière que nous aurions pu l’imaginer. A la gare de départ nous avions encore nos repères. Et nous espérions bien qu’à la gare d’arrivée nous trouverions les explications ou tout au moins une signification accessible et utilisable justifiant le temps et le prix du voyage.

Il se trouve que si nous nous en tenons à nous installer confortablement à notre place réservée, en attendant que çà roule pour nous, jusqu’à ce que nous descendions du train à la station « Sens du Texte », le voyage est bien souvent assez décevant.

Cela vient de ce que le train de la lecture ne dispense ses charmes que durant le voyage. La gare d’arrivée est le commencement d’un autre parcours, pas la fin du voyage.

En effet, ce train de la lecture est un transport en commun, et cet aspect du voyage n’est pas une condition facultative.

D’autre part, et c’est la dimension dont il nous faut prendre maintenant la mesure, les choses qui nous sont données à voir nous arrivent par la fenêtre du train. Ce sont des paysages ou des constructions souriantes ou inquiétantes, familières ou étrangères, qui surgissent, sans crier gare, à n’importe quel moment du voyage. Ils font irruption, détournent notre attention, et nous prennent, si nous le voulons bien, dans un même filet, qui nous tire au large de nous-mêmes.

Les lien qui se tissent alors entre nous par le texte n’est plus celui d’une éventuel projet commun, ni même d’une histoire semblable. Ces liens ne sont pas tissés avec les fils dont nous disposons à l’ordinaire. Ce sont des « enchaînements » figuratifs inédits et surprenants, qui témoignent cependant d’une réelle capacité à nous faire vibrer, ne serait-ce qu’un instant, à une force d’attraction étrange et étrangère. Du coup nos structures craquent, comme un navire malmené par le vent et les vagues. Les habitudes se dénouent, comme des attaches désormais inutiles. La lecture n’est plus seulement ce que nous entendons à force de scruter la vie dans les moindres replis du texte, dans l’enchevêtrement des faits et les manières de dire, mais ce sont les lettres elles-mêmes, et ce qu’elles dessinent en passant, qui s’offrent à nous, parce qu’elles savent qu’elles sont écoutés. Elles attendent de nous que nous leur redonnions vie. Elles font cela depuis longtemps pour chaque groupe de voyageurs qui emprunte ce train. Elle dispose de nous pour que nous disposions d’elles.

Lorsque le texte que nous lisons appartient au corps des Ecritures saintes, ces rencontres-là s’intensifient. En effet, un autre temps peut s’inscrire alors dans la chronologie galopante de notre existence. Le passé perd sa dureté d’être achevé et retrouve des couleurs d’inachèvement. Le présent cesse d’être fuyant et offre à nouveau l’énergie goûteuse d’une sorte d’achèvement. Je crois que c’est l’une des formes du travail que le Verbe de Dieu nous donne à expérimenter depuis qu’il a planté sa tente parmi nous. Il ne s’agit plus seulement d’aménagement, le plus propre possible, de notre travail, de nos loisirs et de nos alliances de nature sexuelle ou politique, mais d’une Vie ou d’un Souffle en train de faire toutes choses nouvelles. Une sorte de récapitulation, comme le suggère saint Paul (Ephésiens 1,10), sommaire, provisoire mais réelle de toutes les choses terrestres et de toutes les choses célestes dans le Fils. » J.P.Duplantier, mars 2003

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3° Journée : Les figures

Matin

1- Présentation

Les figures ne sont pas des mots. Certes il y a des mots, des expressions, des qualifications, ou même des situations qui évoquent d’autres réalités. Ils font image. Les ressources du langage sont immenses en ce domaine.Mais ces éléments figuratifs agissent chez les lecteurs de deux façons. La première attire les associations les plus diverses et multiplie les projections que les lecteurs font instinctivement selon des logiques souvent incontrôlables. C’est inévitable et cela pèse lourd dans nos interprétations spontanées. La seconde voile ou défait certaines constructions sur lesquelles les lecteurs s’étaient déjà plus ou moins entendu, et signale un deuxième étage de la construction de la signification.

Voici quelques remarques sommaires pour habituer notre regard à l’émergence de cette forme de l’énonciation qui élève une écriture à la hauteur d’une œuvre littéraire ou d’un texte inspiré.

Les figures se présentent dans le déroulement du texte comme des trouées, d’où descend une lumière insolite, d’où monte un souffle puissant. Elles sont comme l’emplacement d’une source. Elles sont des « indices de l’invisible » ou encore des « épiphanies de la vie ». Ce ne sont pas seulement des ornements. Les figures énoncent ainsi ce qui ne peut se dire qu’en figures.

C’est avec des objets marquants, des objets naturels, pris dans une histoire, comme la cruche et le pain d’Elie, la cruche de la samaritaine, le vase brisé de Marie Madeleine à Béthanie, que la Bible accroche souvent des étoiles dans le ciel de la lecture.

– Les figures ne résident pas à tel ou tel endroit du texte. Elles prennent leur appui sur tel ou tel détail inattendu, mais leur déploiement ne se manifeste que selon des « enchaînements » réglés par le texte. Elles sont comme une discrète mélodie, écrite sur une ligne particulière de la partition, qui nous apporte, par bribes, par fragments ou par éclats, une nourriture pour le corps, quelque chose comme une petite fête et une discrète réjouissance compatible avec les lois qui régissent les êtres parlants.

2. Atelier  parcours : Marc 4,1-9

4, 1, De nouveau, Jésus se mit à enseigner au bord de la mer. Une foule se rassemble près de lui, si nombreuse qu’il monte s’asseoir dans une barque, sur la mer. Toute la foule était à terre face à la mer. 2 Et il leur enseignait beaucoup de choses en paraboles. Il leur disait dans son enseignement:

3 « Écoutez. Voici que le semeur est sorti pour semer. 4 Or, comme il semait, du grain est tombé au bord du chemin; les oiseaux sont venus et ont tout mangé. 

5 Il en est aussi tombé dans un endroit pierreux, où il n’y avait pas beaucoup de terre; il a aussitôt levé parce qu’il n’avait pas de terre en profondeur; 6 quand le soleil fut monté, il a été brûlé et, faute de racines, il a séché. 7 Il en est aussi tombé dans les épines; les épines ont monté, elles l’ont étouffé, et il n’a pas donné de fruit. 

8 D’autres grains sont tombés dans la bonne terre et, montant et se développant, ils donnaient du fruit, et ils ont rapporté trente pour un, soixante pour un, cent pour un. »

9 Et Jésus disait: « Qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende! »

Consignes :

Observer le déroulement de l’ensemble du texte. Puis, dans un second temps, appliquer à ce texte les indications concernant les figures.

Quel est l’ « objet concret » de cet enseignement de Jésus en paraboles qui vous paraît assumer le déroulement des séquences ?

Formuler les « déformations » de la logique habituelle des semailles indiquées par la convocation dans chaque séquence d’autres éléments figuratifs, soleil, oiseaux, épines, « belle terre ».

Replacer la parabole dans le récit.

3. Reprise et débat

Nous allons suivre pas à pas quelques unes des questions qui ont été soulevées dans les groupes.

Perspective :

« Qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende ». Qu’est-ce que passer de lire avec ses yeux et en suivant les lignes avec son doigt à entendre avec ses oreilles?

Ceci me rappelle ce qu’écrit Jean Calloud :  » Il y a plusieurs «manques» dans un récit, deux au moins qui sont irréductibles et donnent lieu à deux sortes de déplacements: le premier manque seul a été bien repéré et son extension a été majorée. C’est le manque visible et réparable, qui donne lieu à déplacement et à correction. Il y a pour ce manque comme un «objet» proportionné dont l’attribution est sanctionnée comme réussite au moins relative. Le second manque passerait inaperçu si certains textes n’en imposaient l’hypothèse, car il n’est visible ni corrigible et ne s’accommode d’aucune attribution d’objet. Il ne donne donc pas lieu à un second déplacement semblable au premier ou à une phase tout à fait indépendante du premier déplacement. C’est pourtant un manque véritable, plus radical que l’autre, et sans lui aucun texte n’existerait. Le premier manque est bien connu parce qu’il est facile à penser et à décrire, étant manque de ceci ou de cela. Le second s’atteste dans ses effets et sa transformation en «marque». Il ne peut se décrire. Il prend corps, ou il prend figure dans un corps. »

Quel est ce « fruit » qui monte, se développe et dont la « productivité » ne cesse de s’accroître ?

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Après-midi

                 1. Présentation

Nous allons poursuivre la lecture du chapitre 4 de l’évangile de Marc. A nouveau nous allons devoir remettre sur le métier notre ouvrage de lecture, du seul fait que la clôture du texte à lire est poussée plus loin.

Cette fois-ci, l’objectif est de percevoir comment le parcours des lecteurs est largement déterminé par ce deuxième étage de l’énonciation, à savoir son élaboration figurative.

Le changement d’interlocuteur, d’abord la foule, puis les disciples, s’enregistre assez facilement sur la dimension narrative. Mais ces mêmes indications ont peut-être une autre portée. La qualification des acteurs (foule, disciples) et le rôle « d’enseignant » de Jésus sont aussi des éléments figuratifs. Or il apparaît que la logique qui s’élabore peu à peu dans ce texte présente des aspects pour le moins étranges. S’agit-il d’une adaptation de l’enseignement au niveau des enseignés ? D’une initiation ésotérique pour les plus doués ? Pourquoi alors cela n’est-il pas dit clairement ? Pourquoi la citation d’Isaïe, l’introduction du mystère du règne de Dieu et l’addition de nouvelles paraboles ?

Serait-ce que la mise au point de la relation « maître-enseigné » porte sur une dimension non énonçable de notre condition et de notre expérience. Non entièrement absorbées par la nécessité de dire « ce qui se conçoit bien et s’énonce clairement » ?

Ce sont des textes de ce genre qui nous ont amené à l’hypothèse suivante : « les figures construisent comme une demeure pour une autre Vérité, celle qui revient d’un lointain oubli et qui parle à notre insu. »

Nous allons essayer de prêter l’oreille à ces enchaînements.

2. Atelier  parcours : Marc 4,10-34

4,10 Quand Jésus fut à l’écart, ceux qui l’entouraient avec les Douze se mirent à l’interroger sur les paraboles. 11 Et il leur disait: « A vous, le mystère du Règne de Dieu est donné, mais pour ceux du dehors tout devient énigme. 12 pour que, tout en regardant, ils ne voient pas et que, tout en entendant, ils ne comprennent pas de peur qu’ils ne se convertissent et qu’il ne leur soit pardonné. »

13 Et il leur dit: « Vous ne comprenez pas cette parabole! Alors comment comprendrez-vous toutes les paraboles? 14 Le semeur sème la Parole. 15 Voilà ceux qui sont au bord du chemin où la Parole est semée: quand ils ont entendu, Satan vient aussitôt et il enlève la Parole qui a été semée en eux. 16 De même, voilà ceux qui sont ensemencés dans des endroits pierreux: ceux-là, quand ils entendent la Parole, la reçoivent aussitôt avec joie; 17 mais ils n’ont pas en eux de racines, ils sont les hommes d’un moment; et dès que vient la détresse ou la persécution à cause de la Parole, ils tombent. 18 D’autres sont ensemencés dans les épines: ce sont ceux qui ont entendu la Parole, 19 mais les soucis du monde, la séduction des richesses et les autres convoitises s’introduisent et étouffent la Parole, qui reste sans fruit. 20 Et voici ceux qui ont été ensemencés dans la bonne terre: ceux-là entendent la Parole, ils l’accueillent et portent du fruit, trente pour un, soixante pour un, cent pour un. »

21 Il leur disait: « Est-ce que la lampe arrive pour être mise sous le boisseau ou sous le lit? n’est-ce pas pour être mise sur son support? 22 Car il n’y a rien de secret qui ne doive être mis au jour, et rien n’a été caché qui ne doive venir au grand jour. 23 Si quelqu’un a des oreilles pour entendre, qu’il entende! » 24 Il leur disait: « Faites attention à ce que vous entendez. C’est la mesure dont vous vous servez qui servira de mesure pour vous, et il vous sera donné plus encore. 25 Car à celui qui a, il sera donné; et à celui qui n’a pas, même ce qu’il a lui sera retiré. »

26 Il disait: « Il en est du Royaume de Dieu comme d’un homme qui jette la semence en terre: 27 qu’il dorme ou qu’il soit debout, la nuit et le jour, la semence germe et grandit, il ne sait comment. 28 D’elle-même la terre produit d’abord l’herbe, puis l’épi, enfin du blé plein l’épi. 29 Et dès que le blé est mûr, on y met la faucille, car c’est le temps de la moisson. »

30 Il disait: « A quoi allons-nous comparer le Royaume de Dieu, ou par quelle parabole allons-nous le représenter? 31 C’est comme une graine de moutarde: quand on la sème en terre, elle est la plus petite de toutes les semences du monde; 32 mais quand on l’a semée, elle monte et devient plus grande que toutes les plantes potagères, et elle pousse de grandes branches, si bien que les oiseaux du ciel peuvent faire leurs nids à son ombre. »

33 Par de nombreuses paraboles de ce genre, il leur annonçait la Parole, dans la mesure où ils étaient capables de l’entendre. 34 Il ne leur parlait pas sans parabole, mais, en particulier, il expliquait tout à ses disciples.

Consignes :

Observer l’ensemble du récit dans lequel les paraboles sont insérées (versets1-2 ;10 ; 13 ; 33-34)

Pouvez-vous formuler les différences entre le dispositif d’écoute et la nature des choses à entendre, telles qu’elles sont ordonnées par le texte ?

Noter les « surprises » encours de lecture.

 3. Reprise et débat

Il y aura suffisamment de grain à moudre avec le travail de lecture (résistances, difficultés, découvertes)

Perspective :

Souligner que le déroulement du texte (dimension narrative) et la construction figurative sont construits par les lecteurs avec les mêmes matériaux.

Constater que la lecture en groupe permet de mettre en jeu plusieurs sensibilités et plusieurs compétences. Et que l’incessant retour au texte est la règle première.

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4° Journée :Les instructions de lecture de la Bible elle-même

                 1. Présentation

La lecture de la Bible conduit, elle-même, à envisager un troisième étage de la construction des textes. Cette dimension n’est pas absente de la littérature, mais elle est particulièrement développée dans la Bible et présente quelques traits singuliers. En voici trois, brièvement.

1-  L’un et l’autre Testament

« Depuis les jours de Jean le Baptiste jusqu’à présent, le royaume de Dieu est violenté, et des violents s’en emparent. Car tous les prophètes et la Loi ont prophétisé jusqu’à Jean ; et si vous voulu l’admettre, c’est lui l’Elie qui doit venir. » (Matthieu 11, 12-14. Cf. aussi Luc 16,16)

Il y a  donc un temps pour la prophétie et la loi et un temps pour agir, pour passer à l’action.

Le premier temps va jusqu’à Jean le Baptiste. C’est le temps des Ecritures : la prophétie et la loi, l’oral et l’écrit, les récits et les commandements, qui, ensemble, fondent l’élection, la nourrissent, la réveillent, la maintiennent. C’est le temps de la patiente pratique de la parole aux prises avec les choses, de la révélation sans cesse réécrite, interprétée et oubliée, de l’action de Dieu dans l’histoire. La promesse s’approche sans cesse, comme le dit Etienne dans les Actes des apôtres (7,17), mais tarde toujours, comme un monde qui, de génération en génération, ne se laisse jamais saisir.

Puis soudain le temps de l’urgence, du passage à l’action. Les termes grecs employés ici  (biazetai et biastai) évoquent une sorte de force ou une pression de la vie (bios), moins une violence destructrice qu’un coup de force pour passer à autre chose, changer de cap et attester dans le réel le vrai de ce qui était en attente. Après le premier testament vient l’événement, le Royaume de Dieu exposé, comme livré corporellement à qui s’en saisira.

Longue durée d’un côté, « comme un éclair » de l’autre. D’un côté le temps qui passe, où chaque grande crue apporte ses catastrophes destructrices et ses alluvions fertiles. De l’autre un événement inattendu, insolent qui désobéit à l’histoire.

Là s’inscrit le nouveau qui chahute nos représentations et nous force à penser et à vivre autrement. A lire aussi autrement.

2 –  L’incarnation du Verbe

« Il valait la peine qu’après tant de siècles passés, tant d’ossements accumulés dans la vallée de l’ombre, tant d’écritures recueillies, lues et relues, l’entrée d’un corps sur la scène de notre monde et la manifestation en lui de la forme en laquelle ces restes prendraient vie soient saluées par de nouvelles écritures. Ces écritures secondes n’ont d’autre objet que de constater le relèvement des ossements desséchés et d’annoncer le rassemblement des brebis dans le troupeau et des membres dans le corps. »

Le corps du Christ, que nous ne connaissons pas, a pris les commandes non seulement de l’énonciation des écrits du second Testament, mais aussi de la lecture de l’un et l’autre Testament pour ceux qui croient en Lui.

Ce n’est pas dans la pensée de l’homme qu’est descendue la parole de Dieu, mais dans sa chair.

« L’Evangile prend en compte un fait que nos esprits ont beaucoup de mal à intégrer: le corps des hommes est perturbé. Génération après génération, le parcours de ceux qui habitent la terre est quelque peu boiteux. C’est ce corps, dont l’histoire n’est jamais harmonieuse et parfaitement sereine, divisé et tiraillé, parfois morcelé et dispersé comme dans le cas de certaines maladies psychiques, c’est ce corps qui est placé au centre, dans l’Evangile.

Le Nouveau Testament en révèle deux conséquences.

II y a des Ecritures, promesse, loi, psaumes, prophéties, qui rendent témoignage au travail universel, à l’oeuvre de Dieu parlant chez les hommes. Et iI y a ce que les Ecritures ne peuvent pas contenir, mais qu’elles signalent, qui est comme caché en dessous. Ce que les Ecritures ne peuvent dire c’est le Verbe lui‑même et ce qui est sa part, la vie, cette vie qui prend chair en chaque corps à sa manière, et, du même coup, le divise. Le riche à sa table, Lazare à la porte. Division entre le connu et l’inconnu, le visible et l’invisible.

C’est certainement l’effet majeur de l’Evangile du Christ : Jésus attire et rassemble tous les restes portant la marque du Fils, lorsque les événements de chez nous ont fait leur travail. Par sa mort et sa résurrection, il révèle aux corps provisoires leur orientation véritable. Les chrétiens le disent à la messe : « Humblement, nous te demandons, qu’en ayant part au corps et au sang du Christ, nous soyons rassemblés par l’Esprit Saint en un seul corps. »  Selon Alain Dagron, 2004.

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3 –  L’espace trinitaire

Les Ecritures sont figuratives parce qu’elles abritent une « révélation », en étant ce qu’elles sont, Ecritures, donc « lettre », scellant dans le texte ce à quoi la lecture aura à rendre vie, force expressive et énergie d’éternité.

« Vous scrutez les Ecritures, parce que vous pensez, vous, qu’en elles vous avez la vie éternelle; et ce sont elles qui témoignent à mon sujet. Et vous ne voulez pas venir vers moi pour avoir la vie… Ne pensez pas que C’est moi qui vous accuserai auprès du Père; votre accusateur, c’est Moise, en qui vous avez mis, vous, votre espoir. Si vous croyiez Moise, en effet, vous me croiriez aussi; car c’est de moi qu’il a écrit. Mais si vous ne croyez pas ses écrits, comment croirez-vous mes paroles? »Jean 5, 39-47.

« J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez les porter à présent. Quand il viendra, celui-là, l’Esprit de Vérité, il vous guidera vers la vérité totale; car il ne parlera pas de lui-même, mais il dira ce qu’il entend, et il vous annoncera ce qui doit venir. Celui-là me glorifiera, car c’est de ce qui est à moi qu’il prendra, et il vous l’annoncera. » Jean, 16,12-14.

« Père saint, garde mes disciples dans ton Nom » Dans ton Nom est un espace, celui où le Père et le Fils sont un, et d’où le Souffle saint diffuse. Cet espace n’a pas de frontière géographique, n’a pas de capitale, n’est la propriété d’aucune nation. Son économie est celle de l’œuvre de Dieu dans l’univers. La puissance de sa politique et de la vie sociale de cet espace, de ce Royaume, tient à cet unique commandement : « aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ».

A quoi çà sert de travailler dans cet espace du nom du Père ? A le faire sans se poser de question et à être disponible à ce qui nous est envoyé. La fatigue ne s’envole pas, ni les souffrances, mais cet espace possède une atmosphère de consolation, un courant porteur pour la patience et la rigueur, et une ambiance où la joie peut se poser à l’improviste à propos de trois fois rien. Lire en entrant dans cet espace est une bénédiction.

La méthode, ou la manière de s’y prendre, ou encore la voie à suivre, ne comporte donc pas seulement des modèles « scientifiques » – relevant de l’histoire, de la rhétorique, de la communication ou de la sémiotique. Elle s’efforce de tenir compte en même temps de l’originalité littéraire dont la Bible témoigne en raison du mystère de l’aventure humaine qui l’inspire.

C’est le territoire de l’Alliance, qui est le pays de la Bible et que Jésus désignera comme un royaume, le royaume des cieux. Un lecteur de la Bible reste étanche aux secrets de ce livre, s’il ne se risque pas à sortir de chez lui pour s’exposer au soleil, aux pluies, au vent, aux orages et aux éclaircies de toute rencontre et de toute relation.

Michaël de Saint-Cheron, Entretiens avec Emmanuel Lévinas, Livre de Poche, Paris 2006, pp.109-119.

Jean Calloud,  « Ces Ecritures qui devaient s’accomplir », Colloque Olivette Genest, Montréal 2002, p.2.

André Malraux, « l’homme précaire et la littérature », Œuvres complètes III, Gallimard, collection Bibliothèque de la Pleiade, p.874 :  « La mort est un mystère invincible ; la vie est un mystère insolite ».

Emmanuel Lévinas, dans « Autrement qu’être ou au delà de l’essence » Nijhoff, 1974, p.234 : « La transcendance de la révélation tient au fait que l’épiphanie vient dans le dire de celui qui la reçoit. »

Selon la perpective de Michel de Certeau, dans la rupture instauratrice ou le Christianisme dans la culture contemporaine, Esprit nouvelle série de juin 1971 ; et comme nous y invite la constitution Dei Verbum du concile Vatican II (VI,25). Voir, Paul Beauchamp, Parler d’Ecritures sainters, Seuil, Paris, 1987, p.32 et 44.

Il existe des modèles types de scénario. Les albums d’Astérix et Obélix suivent tous un même schéma narratif facile à identifier. Il recouvre assez exactement le modèle proposé par Algirdas Julien Greimas (Sémantique structurale, Paris 1972 à partir des analyses de Propp concernant les contes russes : « Le schéma narratif, comme un modèle logique de l’action racontée, organise l’enchaînement des énoncés en quatre phases logiquement liées entre elles: la manipulation, la compétence, la performance et la sanction. Chacune de ces phases met en scène des rôles particuliers pour des actants (rôles actantiels). La manipulation: phase initiale, c’est le moment du faire‑faire (d’où le nom de manipulation): un actant fait en sorte qu’un autre actant fasse. Cela correspond à l’instauration d’un sujet pour un programme. On appelle destinateur le rôle de celui qui fait‑faire (par persuasion, menace, injonction, promesse, etc…) et sujet opérateur le rôle de celui qui est appelé à réaliser le programme (par vouloir et/ou par devoir). La compétence: L’activité à conduire nécessite des conditions pour pouvoir être réalisée. La compétence du sujet opérateur se constitue avec l’acquisition de ces conditions nécessaires. Le sujet opérateur se trouve ici en relation avec le pouvoir‑faire et/ou le savoir‑faire, avec les moyens de l’action qui sont figurés de manière très variable dans les textes.

La performance: dans cette phase centrale, l’opérateur opère… C’est le moment du faire, moment qui est aussi celui d’une transformation affectant une situation (un état). Une situation s’analyse sémiotiquement comme la relation entre un sujet d’état et un objet‑valeur. La performance du sujet opérateur est souvent la phase d’affrontement avec un adversaire (anti-sujet) qui s’oppose à la transformation et/ou qui poursuit la réalisation d’un programme opposé (anti‑programme). La sanction: c’est la phase terminale du schéma narratif. Corrélative de la manipulalion, qui mettait en perspective le programme à réaliser, la sanction présente l’évaluation du programme accompli (évaluation des situations transformées, des actions performées, et des compétences mises en oeuvre). La sanction comporte également un moment de rétribution (positive ou négative) au cours duquel le sujet opérateur réalisé se voit attribuer un objet message qui signale ou signifie son identité de sujet reconnu (‘la moitié du Royaume et la fille du roi en mariage’…). » dans « Sciences humaines » n°22 de nov.1992.

Cette part de l’observation des données relationnelles entre acteurs est souvent décisive dans la lecture. Nous nommons ces prises de parole des « actes énonciatifs ». Ils peuvent nous conduire notamment à découvrir comment les indications d’acteurs, de temps et d’espace se présentent souvent au départ comme des figures vides, qui pas à pas s’étoffent, et procurent aux lecteurs une grande variété et richesse de nouvelles voies à explorer.

Métonymie, métaphore, et autres formes rhétoriques. C’est dans cet usage du langage que les figures « sont essentielles au style » ou encore à la « forme » du contenu. « La figure est essentielle au style. Elle est d’abord « figure du discours » ou « figure de style ». Elle le particularise et signe son originalité, en même temps qu’elle indique comment et à quel titre chacun est intéressé à l’usage du langage. Elle donne un aperçu de ce que les uns et les autres nous attendons de notre laborieux compagnonnage avec la langue dans laquelle nous parlons et écrivons. Elle nous apporte, par bribes, par fragments ou par éclats, une nourriture pour le corps, quelque chose comme une petite fête et une discrète réjouissance compatible avec les lois qui régissent les êtres parlants. Certes ce n’est là, du moins dans nos pensées, qu’une compensation à l’abandon d’un Eden d’où l’accès au langage nous a exclus, mais une compensation effective et qui convient. Une véritable gratification qui suffit à la descendance de la femme pour que lui soit assurée la vie, de génération en génération, et pour qu’un jour soit écrasée la tête du serpent. Entendez par là que figure et style ne désignent pas ici de simples ornements du discours, ou des obstacles regrettables à la transparence de la communication, mais de salutaires représentants de ce qui, ayant été perdu dès le commencement, ne cesse de nous Être donné en cours de route. Cailloux du Petit Poucet qui jalonnent le chemin reconduisant à la maison familiale, acquisitions salutaires de Tobie au cours de son voyage en Médie avec son compagnon et guide Raphaël, pains multipliés dans le désert et distribués aux foules par Jésus et ses disciples. » Jean Calloud.

« un édifice à deux étages, peut-être même à trois étages, comme l’arche de Noé. Genèse, 6, 16. »

Jean Calloud, inédit 1997.

Didi Hubermann, « Fra Angélico. Dissemblance et figuration », Flammarion, Paris, 1995

André Malraux, « Les noyers de l’Altenburg »,Gallimard, Paris 1997 : Après la chute de leur char dans la fosse, au cours d’une attaque de nuit, après la « terreur » au fond de l’entonnoir, ils sont sortis du trou. Ils ont rejoint un village. C’est la fin de l’aube. Et voici que pour l’écrivain tout devient métamorphose : « Il n’y a rien dans ce matin que je ne regarde avec des yeux d’étranger. Les poules pas encore volées errent, en apparence ignorantes de la guerre, mais leur petit oeil rond nous suit avec une sournoise prudence…Devant moi sont deux arrosoirs, avec leurs pommes en champignons que j’aimais quand j’étais enfant ; et il me semble soudain que l’homme est venu des profondeurs du temps seulement pour inventer un arrosoir… Qu’est-ce donc en moi qui s’émerveille que, sur cette terre si bien machinée, les chiens agissent toujours comme des chiens, les chats comme des chats ?

Comme celui qui rencontre l’Inde pour la première fois, j’entend bruire sous cette profusion pittoresque tout un bourdon de siècles, qui plongent presque aussi loin que les ténèbres de cette nuit : ces granges qui regorgent de grains et de paille,…pleines de herses, de jougs, de timons, … tout entourées des feux éteints des réfugiés et des soldats, ce sont les granges des temps gothiques ; nos chars au bout de la rue font leur plein d’eau, monstres agenouillés devant les puits de la Bible… O vie, si vieille ! Et si opiniâtre ! ». pp.251-253

« La valeur sémantique (le contenu) des grandeurs figuratives se découvre et se mesure à partir de leurs position dans le dispositif narratif et textuel » Louis Panier

Le terme « concret » porte dans l’histoire de son usage deux éléments. Un premier qu’on peut appeler « réaliste » ; ce n’est pas une idée, c’est du tangible. Et un second qui engage une dynamique de « croissance », une sorte de « crescendo » où plusieurs voix se rassemblent autour de cette situation naturelle.

J.Calloud, Sur le chemin de Damas, Sémiotique et Bible, n°40, déc.85, p.35

Cf. J.M.Lagrange, « Evangile selon saint Marc », Gabalda, Paris, 1942, pp.96-97

Jean Calloud, Ces Ecritures qui devaient s’accomplir, Conférence de Montréal en 2002, p.9.

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Anne PENICAUD, Professeur à la faculté de théologie de l’université catholique de Lyon, responsable du CADIR- Centre de recherche. Olivier ROBIN, Prêtre salésien, responsable scientifique du CADIR – Centre de Recherche, professeur à la faculté des lettres de l’université catholique de Lyon.

Anne PENICAUD, Olivier ROBIN, Démarrer la lecture, Sémiotique et Bible n°133, 2009.

 

Dans le présent article, , Olivier ROBIN et Anne PENICAUD (tous deux du CADIR-Lyon) proposent le compte rendu de deux séances de travail d’un groupe de formation à l’animation de groupes de lecture sémiotique. Après avoir relaté le cadre général des séances et les conditions de l’expérience qui sert de fondement à cet article, ils reproduisent une partie des débats des participants. Une analyse sémiotique de ces débats leur permet alors d’énoncer quelques propositions concernant les conditions du démarrage d’une séance de lecture sémiotique en groupe.


 

DEMARRER LA LECTURE

Depuis quelques années, le CADIR-Lyon propose un séminaire de formation à l’animation de groupes de lecture sémiotique. Il y accueille des personnes qui ont déjà une expérience d’une telle animation ou qui désirent s’y préparer. En règle générale, les groupes animés par les participants au séminaire abordent des textes bibliques lus avec le projet d’aider ces groupes à effectuer un chemin de foi. La formation proposée tient compte de ce paramètre et s’appuie elle-même sur ces textes, qui lui donnent en retour une couleur particu- lière. Nous souhaitons, avec le présent article, inaugurer une rubrique dans laquelle nous ex- poserons de façon régulière le fruit de cette expérience.

Nous démarrerons cette série d’articles en évoquant le… démarrage de la lecture, évé- nement récurrent des groupes de lecture sémiotique de la Bible. Cette évocation se fera en cinq moments. Dans un premier moment, nous exposerons le dispositif de notre séminaire dans son fonctionnement actuel : il constituera la toile de fond de l’ensemble du texte. Nous détaillerons ensuite le centre de ce dispositif : la « relecture » de nos lectures. Un troisième moment présentera in extenso le déroulement de la séance retenue pour fournir la matière du présent article, et un quatrième moment en proposera une analyse. Un cinquième et dernier moment tentera une élaboration théorique de l’expérience vécue là. Ce travail de généralisa- tion cherchera à éclairer quelques enjeux liés au moment crucial que représente le démarrage d’une lecture, à la fois pour les lecteurs des groupes et pour leurs animateurs. La conclusion de ce texte nous permettra alors d’interroger la position des animateurs du séminaire lui- même : il s’agit d’un juste retour des choses, et d’une façon de nous souvenir constamment de l’exercice d’humilité que représente toute activité d’animation, à quelque niveau que ce soit, à plus forte raison lorsqu’il s’agit de formation.

Précisons, avant d’aller plus avant, que la matière première de cet article a été fournie par le groupe, non seulement parce que nous relatons ici les fruits de son expérience de lecture mais aussi parce qu’il a lui-même proposé, lors de sa relecture, des éléments d’élaboration dont nous nous sommes fortement inspirés1.

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1. LE DISPOSITIF DU SEMINAIRE

1 Ceci nous donne l’occasion de remercier le groupe qui s’est prêté à l’expérience et dont la perspicacité, dans la lecture et la relecture, nous a permis de progresser dans la mise au jour des enjeux dont nous allons parler.

Le séminaire de formation à l’animation se propose d’aider les participants à élaborer une réflexion sur la position d’animateur de groupe de lecture sémiotique de la Bible, à partir de leur propre pratique de lecture. Cette proposition prend essentiellement trois modalités différentes qui sont tour à tour exploitées au cours des huit rencontres qui balisent une année universitaire2. C’est l’une d’entre elles qui va servir de support au présent article.

Selon la modalité dont nous parlerons dans ces pages, il s’agit de lire en groupe un texte biblique, en respectant une consigne précise : tenter de rendre compte sémiotiquement de chaque observation effectuée sur le texte et partagée au groupe. Autrement dit, les lecteurs sont invités à être à la fois dans la lecture et dans une position « méta » par rapport à cette lecture. L’objectif de cette difficile gymnastique3 est, en particulier, d’habituer les animateurs à discerner les positions de lecture des membres des groupes qu’ils animent ou animeront. Etre constamment le plus « embrayé4 » possible dans l’entendement de la lecture du groupe permet à un animateur d’y ajuster son dire5 autant que faire se peut6. Le séminaire fonctionne, dans ces conditions, selon un dispositif de formation par la relecture.

Au début de cette première rencontre de l’année 2008-2009, il avait été proposé de re- courir à Lc 10, 25-377 comme support de nos investigations. Il s’agit de la rencontre de Jésus avec un légiste, rencontre incluant la parabole du Samaritain qui pratique la miséricorde en- vers un homme blessé. La consigne indiquée ci-dessus une fois donnée par les animateurs du séminaire, le groupe s’est lancé dans la lecture. Les propos échangés ont été pris en note aussi précisément que possible. Ces notes sont restituées ci-dessous, les noms des personnes ayant été masqués.

A l’issue de cette lecture, qui a duré environ 1 heure 30, un échange « à chaud » s’est instauré à son propos entre les participants, dont nous n’avons pas gardé de traces, mais qui avait le mérite de provoquer une première mise à distance. Lors de la séance suivante un texte de cette lecture a été distribué au groupe. La séance a consisté dans une lecture collective de ces notes, qui a fait elle-même l’objet d’une nouvelle prise de notes. Pour cette nouvelle lec- ture, des consignes précises ont été données aux participants. Ces consignes ont un caractère assez général et s’appliquent globalement à l’ensemble des relectures que nous animons, moyennant quelques ajustements de circonstances. Nous les explicitons donc ici de façon dé- taillée, et nous y renverrons les lecteurs de nos prochains articles.

2 Les deux autres formes proposent aux participants soit d’animer un temps de lecture « en direct » au sein même du groupe soit de relater une expérience de lecture vécue lors d’une animation de groupe. Dans ces deux derniers cas, une relecture et une analyse sont effectuées selon des modalités proches de celles exposées ici. Nous aurons l’occasion d’y faire allusion dans de prochains articles de Sémiotique & Bible.

3 Au sens fort et ancien du mot « gymnastique ». Cette capacité à se situer ainsi simultanément sur deux plans fait fond sur la capacité du sujet humain à accepter un certain clivage, dont le prix à payer est un réel inconfort : il faut sans arrêt se demander où l’on se situe, et parfois l’on peut s’y perdre. Mais l’habileté venant, c’est une aide précieuse pour l’animation de groupes de lecture.

4 Nous parlons ici d’embrayage par analogie avec l’emploi de ce terme par Greimas. L’embrayage consiste pour un lecteur à se poser dans une position énonciative d’entendement sémiotique qui lui permet d’accueillir les parcours figuratifs (d’un texte ou de ses lecteurs) et de se laisser guider par eux.
5 L’embrayage a en effet pour réciproque un débrayage qui qualifie cette fois une position de dire. Nous y re- viendrons.

6 Ce discernement est en rapport direct avec le projet que nous associons à l’animation d’un groupe : il ne s’agit pas, à notre sens, de « faire » lire un texte au groupe, mais d’accompagner le groupe lisant, ce qui requiert de l’animateur la capacité à lire la lecture du groupe. Ce projet est clairement énoncé aux membres du séminaire, et a pour conséquence que le séminaire ne se préoccupe pas prioritairement de lire des textes, mais de s’appuyer sur cette lecture pour apprendre à animer.

7 Les textes ne sont pas pour autant des faire-valoir de notre travail d’élaboration. Ils présentent la vertu de nous fournir eux-mêmes des modèles pertinents pour penser ce qui se passe dans l’animation. C’est pourquoi, dans ces pages, nous évoquerons fréquemment tel ou tel passage scripturaire, en contrepoint (et non pas seulement en illustration) de nos propos. Nous évoquerons bien sûr Lc 10, 25-37, travaillé pour l’occasion, mais aussi d’autres textes géographiquement proches dans l’évangile selon Luc, notamment au chapitre 8, qui entrent en écho avec notre réflexion. Le recours à plusieurs textes alourdira un peu notre discours, mais il nous a semblé que l’enjeu en valait la peine.

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2. LE DISPOSITIF DE LA RELECTURE

1. Nous rappelons aux participants qu’il s’agit avant tout d’une formation à l’animation : dans ce cadre, si nous sommes amenés à lire des textes bibliques, il est d’une importance relative que la lecture soit ou non conduite à son terme. Le rappeler est régulière- ment nécessaire, tellement la lecture est un plaisir et devient facilement une fin en soi. Or le fondement de notre projet tient à ce que nous ne lisons pas pour nous-mêmes et pour notre plaisir, mais de sorte que la « parole »8 puisse circuler au dehors de notre séminaire et être entendue par d’autres que nous. De la même façon, nous redisons que s’il est indispensable de lire dans un cadre méthodologique, cette méthodologie n’est pas une fin en soi. Il est égale- ment utile de le rappeler de temps à autre, tant la méthodologie stimule — pour autant qu’elle soit en place !9 — la propension des sujets humains au savoir et à la maîtrise. Or non seule- ment ce n’est pas le but premier, mais l’animation conduit souvent à mettre en œuvre un « lâcher-prise »10 de la part de l’animateur et à accompagner chez les lecteurs un semblable « lâcher-prise ». S’exposer à la parole nous semble ne pouvoir se faire dans la maîtrise, sauf à en annuler totalement la puissance de transformation. Méthodologie et lecture sont ainsi su- bordonnées à notre projet, et non l’inverse. Nous rappelons également aux participants que l’animateur est plutôt en position de lecture du groupe en train de lire11.

Nous commençons à voir que l’enjeu est de permettre aux animateurs un embrayage et un débrayage suffisants pour que la lecture soit possible, et fructueuse. En effet, parler sur une expérience de lecture précédente engage tellement d’affects, et des affects à ce point profonds que ceux-ci viennent parasiter12 le processus d’analyse, tant qu’ils ne sont pas tenus à distance par une position de débrayage. Nous allons l’apercevoir en regardant le dispositif technique et concret de notre relecture.

2. Le travail qui sera mené demande la mise en place d’un dispositif précis, qui tient en quatre points.

– a) Nous lisons un texte écrit. Il s’agit de la prise de notes effectuée par les animateurs du séminaire durant le travail du groupe en formation. Aussi détaillé que possible, il n’est évidemment pas exempt d’omissions ou d’approximations, mais qui restent peu importantes

8 Cette parole, à nos yeux, se réfère explicitement à la Parole de Dieu. Dans les groupes que nous animons, il ne s’agit pas de privilégier une lecture savante, mais une lecture en vue de l’avancée des lecteurs sur un chemin de foi (ainsi que nous l’avons signalé dès les premières lignes de l’article), ce terme de « foi » recevant sens en fonction de la situation propre de chaque lecteur.

9 La méthodologie sémiotique intervient ici comme un pré-requis. En effet une animation de lecture sémiotique semble difficile à concevoir en dehors d’une compétence technique préalable. Cependant il ne s’agit pas non plus de transformer cette compétence en un carcan pour la lecture : elle se met à son service en la soutenant.
10 Ce terme n’a rien de technique, mais il exprime justement une forme de renoncement dans la maîtrise de tous les paramètres qui conditionnent la lecture, autant du côté des lecteurs que des animateurs.

11 Voir ci-dessus, note 6.
12 Il pourrait, dans certains cas, s’avérer dangereux de mettre en lumière de façon trop brutale ces affects : nous ne savons jamais à l’avance comment les lecteurs — ni leurs animateurs — pourraient en recevoir la mise au jour ou la manifestation.

lorsque la prise de notes est performante. Ce texte constitue une référence commune. On évite de la sorte la surinterprétation qui accompagne l’exercice de la mémoire, ainsi que les discus- sions sans fin sur le fait de savoir si l’on a dit telle chose ou telle autre. Mais le plus important réside dans le caractère textuel du support, qui témoigne d’un débrayage énonciatif effectué une fois pour toutes par le groupe, et sur lequel il n’est pas possible de revenir : ce qui a été dit est désormais hors d’accès13, et le groupe, dorénavant, se pose dans la distance d’une lec- ture.

– b) Ce texte est lu par le chemin qui nous est commun : la sémiotique. Nous pourrions le lire sans méthodologie particulière, mais la sémiotique vient provoquer un autre dé- brayage14 qui soutient les lecteurs dans leur effort de mise à distance par rapport à ce qui s’est passé. C’est un bon moyen de limiter les projections imaginaires que tout lecteur inscrit vo- lontiers dans le texte, et ce d’autant que sa parole vive a participé à l’élaboration de ce texte. En effet, un retour sur expérience par les acteurs mêmes de cette expérience ne peut que mo- biliser l’imaginaire de ces acteurs de façon particulièrement intense. Le regard sémiotique joue ainsi, vis-à-vis de ces projections imaginaires, le rôle d’une instance critique15.

– c) Pour faciliter ce débrayage nous rappelons que les acteurs du texte de la lecture — ce texte au second degré issu de la première prise de notes —, malgré la similitude de leur désignation, n’ont plus rien à voir avec les acteurs qui lisent désormais ce texte — c’est-à-dire les participants du séminaire qui se risquent à une relecture. D’une part, ils ont changé, du temps s’est écoulé depuis la lecture initiale (le plus souvent environ un mois) : il n’est pas possible d’identifier un acteur/relecteur, appelons-le A., avec l’acteur « A. » qui se présente désormais comme une figure du texte. D’autre part, la parole d’un lecteur (lors de la lecture du texte de premier rang, le texte biblique) est engagée dans celle d’un groupe, à un moment donné de la vie de ce groupe. Elle participe donc d’un dire commun et ne saurait refléter la personne elle-même à la manière d’une carte d’identité : lorsqu’un membre d’un groupe prend la parole il ne peut faire autrement que de la situer par rapport à celle des autres membres du groupe. S’il ou elle apporte tel ou tel propos, c’est parce qu’il ou elle estime qu’il est bienvenu à ce moment de la parole en élaboration. Ainsi la parole d’un acteur du groupe de lecture fait- elle écho au moins autant au groupe qu’à l’acteur lui-même. Pour ces deux raisons il est de- mandé aux lecteurs de ne pas dire « je » pour désigner un acteur (tel l’acteur A. mentionné ci- dessus) qui pourrait avoir été celui dont ils ont occupé la position la fois précédente. Ils de- vront, de la même façon, s’interdire de désigner les autres acteurs du texte par les véritables prénoms. Il est autorisé en revanche à apporter en complément du texte pris en notes des figu- res d’énonciation dont ce texte apporterait le souvenir et qui n’y auraient pas été consignées.

Simplement, ce recours à la mémoire ne fera non jamais sur le mode du « je ».

13 C’est une manière de reconnaître l’impossibilité de retourner à un « référentiel », à la chose même à l’origine de ce texte. Ainsi, argumenter indéfiniment sur ce qui a pu réellement être dit est une façon de tomber dans le piège de l’illusion du référentiel et d’éviter le débrayage.
14 Le terme de débrayage est employé ici avec deux acceptions. La première acception, purement technique, désigne simplement la production d’énoncés (c’est le sens greimassien du terme). La seconde acception caracté- rise la position des sujets dans le dire : en l’occurrence elle caractérise le dire qu’ils déploient pour commenter le « texte » lu. Dans cette acception le terme de « débrayage » désigne la distance intervenue dans le dire des sujets vis-à-vis du texte qu’ils lisent. En l’occurrence ce débrayage, fondé sur l’embrayage porté par la lecture, est d’autant plus nécessaire et plus difficile à mettre en place que le texte lu est un dire antérieur desdits lecteurs…

15 Les productions imaginaires dont nous venons de parler ne sont pas par elles-mêmes négatives ni foncièrement mauvaises. L’imaginaire peut aussi être vu comme la source d’intuitions qui pourront conduire à l’élaboration d’hypothèses fécondes. Il s’agit simplement de le réguler.

– d) Il s’agit de lire à partir de la fin16. Concrètement et pour notre lecture, cela signifie que nous partons de la fin provisoire à laquelle nous sommes parvenus. Le texte de la lecture atteste qu’il y a eu lecture et que cette lecture est déjà une forme d’accomplissement17. On recherchera ce qui porte le mouvement de cette lecture, mouvement qui l’entraînait mais sans être encore discernable, la lecture n’étant pas achevée18. Dès lors notre lecture ne s’intéressera pas à ce qui pourrait avoir échoué mais à repérer le chemin de cet accomplissement. C’est sur ce constat positif de réussite qu’il sera possible de repérer les détours et les errances éventuels du chemin, de façon à en tirer un enseignement fécond pour nos futures lectures et anima- tions.

L’importance donnée à une méthodologie sémiotique dans cette proposition répond à deux objectifs :

– Le premier objectif est de dégager de notre lecture des enseignements sur le geste très particulier qui consiste à animer un groupe. Ce projet va de pair avec la visée de distance — de débrayage — soulignée ci-dessus. Dans l’animation d’un groupe, en effet, énormément d’enjeux (en particulier affectifs) sont en cause, le plus souvent hors du champ de la cons- cience et de la maîtrise de l’animateur. L’objectif n’est pas de tout contrôler — on ne contrôle pas la parole — mais de tenter de prendre la mesure de ces enjeux. En effet les figures qu’ils suscitent portent l’émergence du chemin de lecture dont nous parlions à l’instant, ce chemin inchoatif en train de se chercher et de se tracer. L’embrayage énonciatif de la lecture est ainsi mis au service d’un débrayage vis-à-vis de l’affectif, nécessaire pour permettre une formalisa-

tion destinée à soutenir l’animateur dans son travail.

– Le second objectif est de faire acquérir aux animateurs un habitus, qui consiste à se positionner d’emblée comme sémioticiens dans leur façon d’accompagner un groupe. Si nous voulons former des animateurs de groupe de lecture sémiotique il est important de leur faire acquérir une telle position, qui permettra de se situer comme lecteurs de la lecture du groupe. De la sorte, les participants sont entraînés à reconnaître les résonances qui peuvent naître entre trois niveaux : 1. le texte biblique que lit le groupe ; 2. les structures énoncées que le groupe met au jour et construit au fil de sa lecture à partir du texte biblique lu ; 3. les structures énon- ciatives19 qui peuvent être reconnues dans la circulation de la parole au sein du groupe lui- même. La sémiotique énonciative que nous pratiquons20 est particulièrement armée pour

16 Bien entendu, la figure de la fin est une figure toujours inaccessible, et dire que nous lisons à partir de la fin peut paraître une gageure. Cependant n’est pas question de dire que nous connaissons déjà la fin, mais que celle- ci se manifeste dans le mouvement même qui nous entraîne ailleurs. Il s’agit donc d’apprendre à lire ce mouve- ment dans nos figures du présent. Nous évoquerons de nouveau cette figure au terme de notre article.

17 Tout texte est l’aboutissement d’une énonciation et lire consiste donc à se situer à ce point-là. Cette approche, exprimée ici en termes strictement épistémologiques, présente l’avantage d’être cohérente avec la perspective biblique qui est thématisée dans les Ecritures par le recours au terme de « salut ». Il s’agit d’une structure de signification commune : une histoire (qu’elle soit sainte ou non) ne prend tout son sens qu’à partir de son abou- tissement, lequel avait fait auparavant l’objet d’une promesse ; de la même façon, des signifiants ne prennent sens qu’à partir du signifié attendu lorsqu’on en observe l’enchaînement.

18 On reconnaîtra dans ces lignes une libre adaptation de la problématique de la mise en discours, élaborée par les sémioticiens du CADIR, en tant qu’inscrivant les figures dans une chaîne signifiante renvoyant à un signifié toujours absent et toujours reporté ailleurs dès que semblant avoir été touché. Voir à ce propos les différents textes de Jean Calloud, Jean Delorme, François Martin, Louis Panier et Jean-Claude Giroud.

19 Les structures énoncées sont portées par l’examen des énoncés du texte lu. Les structures énonciatives sont construites par la parole du groupe qui lit ce texte. L’un des enjeux de l’exercice auquel nous nous livrons est de faire apparaître l’écho qui intervient entre les deux types de structures.
20 En effet la pratique et la théorie de la lecture que nous mettons en œuvre se réclament d’un cadre énonciatif positionné autrement que celui de la sémiotique figurative. Cette différence tient à une intégration de l’énonciation dans le champ de l’analyse sémiotique. Voir à ce propos les articles respectifs de Louis Panier et Anne Pénicaud dans le numéro précédent, 132, de la revue Sémiotique et Bible.

aborder ce troisième niveau. Les concepts et les gestes d’analyse qu’elle propose apportent une aide précieuse aux animateurs dans l’entendement du chemin effectué par le groupe et la conduite de l’animation.

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3. UNE EXPERIENCE DE LECTURE

Il est temps maintenant de découvrir une expérience de lecture, ainsi que la relecture qui en a été faite dans le cadre qui vient d’être indiqué. Avant de proposer ce texte à la lecture, il n’est pas inutile d’en rappeler la composition. Il comporte deux parties.

– La première partie, qui correspond à la première rencontre du groupe, retrace la lec- ture d’un texte biblique. La consigne de cette lecture était de lire le texte comme on le ferait dans un groupe, mais en qualifiant de façon systématique le statut sémiotique de chaque ob- servation ou de chaque hypothèse de lecture ; l’animation fait ensuite l’objet d’une relecture par le groupe.

– La seconde partie, qui correspond à la seconde rencontre du groupe, propose les mi- nutes de la relecture dont le dispositif vient d’être décrit. La règle de cette relecture était, comme on vient de le voir, de pratiquer une lecture sémiotique du « texte » de la lecture pré- cédente.

Entre les deux rencontres, les animateurs du séminaire avaient eux-mêmes opéré une lecture sémiotique de ce texte, de façon à faire émerger quelques hypothèses susceptibles de rendre compte du chemin qu’il parcourait. La deuxième séance de travail a été initiée par des propositions issues de ces hypothèses. L’une d’elles s’appuyait sur le constat selon lequel la lecture proprement dite n’avait pas commencé immédiatement. Un temps relativement long s’est avéré nécessaire pour établir les conditions de la lecture du groupe. Ce constat nous a paru riche de potentialités d’enseignement pour la question du démarrage d’un groupe en gé- néral. C’est pourquoi nous avons suggéré aux participants de réfléchir, à partir du texte, sur ce que peut signifier « démarrer une lecture », dans n’importe quel groupe, et particulièrement lorsqu’il s’agit de la première séance d’une année.

Dans cette perspective, alors que le texte de l’ensemble de la lecture effectuée lors de la séance précédente avait été distribué aux participants, seule la partie de ce texte concernant la phase de démarrage de la lecture a été véritablement lue par le groupe. C’est donc cette partie que nous reproduisons ci-après, suivie des minutes de la lecture qu’en a fait le groupe. Les noms ont été effacés ou transformés dans le texte distribué, de façon à augmenter encore l’effet de débrayage évoqué ci-dessus21. Les différentes interventions ont été numérotées pour pouvoir y faire référence ultérieurement dans l’article, la lettre « R » ayant été ajoutée pour identifier les propos tenus au moment de la relecture proprement dite. Un dernier point : le texte qui a servi de support pour la lecture du groupe, nous l’avons dit, était Lc 10, 25-37. Il a lui-même fait l’objet d’un travail approfondi préparatoire de la part des animateurs du sémi- naire.

21 Les initiales qui désignent les participants sont donc des initiales fictives. Seuls les noms des animateurs du groupe (OR, AP) ont été désignés de façon clairement identifiable, en raison de leur fonction d’animateurs. En l’occurrence seule AP est intervenue dans la discussion : OR, absent de France et connecté par Internet y partici- pait, mais en position d’écoute.

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LECTURE DE LA PARABOLE DU SAMARITAIN – LUC 10, 25-37

1° séance

Lecture à voix haute par F., puis le groupe entame sa lecture sémiotique.

(1) … : Est-ce qu’on se lance dans un découpage ? Ben oui. On découpe. Allez, les ciseaux. Allez. En 3 D.

(2) E. propose une expérience. « Ca vaut ce que ça vaut. On pourrait relire le texte à 3. Une personne lit le niveau somatique, une autre le niveau verbal, et une autre lit la partie énonciation22. Tous les autres sont res- ponsables pour que les autres restent sur le bon chemin.

(3) G. : Si on est dans une situation d’animation, est-ce que ce n’est pas un peu tôt ?
(4) F. (?) : Moi, je crois que ce serait une bonne expérience. Trois couleurs de voix. Au pire, on se trompe.

(5) … : J’écoute, allez-y Expliquez à H. : J’écoute les animateurs, le 3 D ça m’intéresse. Trois niveaux : somatique, tout ce qui décrit les acteurs dans leur faire et dans leur état ; le niveau verbal, c’est quand les acteurs prennent la parole (discours direct ou non). ET L’énonciation se trouve au milieu. C’est le comment ça parole. Et le verbal, c’est le quoi ça dit. Le somatique, c’est l’inscription dans la chair. I. aime bien les couleurs : le niveau somatique est noir, le niveau verbal rouge et l’énonciation vert. Est-ce que quelqu’un est partant ? 25 à 28, pour commencer. Est-ce que quelqu’un veut faire le niveau somatique : moi je vais le faire, ça c’est facile.

(6) F. : je veux bien faire l’énonciation.
(7) E. : moi, je prends le verbal.
(8) Lecture à trois voix (noire /somatique, vert / énonciatif, rouge /verbal).

(9) Un problème émerge : des finesses à revoir (les phrases ne correspondent pas directement et uni- quement à un niveau). En particulier, lecture de la parabole prise comme un énoncé (voix rouge de E.). Décou- verte explicite que cet énoncé n’est pas, en lui-même, homogène, mais peut comme tout énoncé supporter l’ouverture des trois lignes du somatique, de l’énonciation et de l’énoncé. On découvre là l’empilement des ni- veaux : le « verbal » au carré.

(10) J. : J’ai une hésitation sur « voulant se justifier » : pour moi, c’est de l’énonciation. Cela parle plus de sa façon de parler que…

(11) E. : c’est les deux.

(12) G. : « voulant se justifier lui-même », c’est une qualification mais on ne sait pas par qui elle est donnée. C’est le texte qui dit quelque chose sur le légiste (L.). Donc, il y a le texte qui parle. « Voulant se faire juste », ce qui motive ses paroles. C’est de l’énonciation.

(13) H. : c’est l’intention, c’est quelque chose qui est projeté, qu’il n’a pas atteint encore. « Voulant ». (14) I. : ça touche plutôt son état que sa parole.
(15) X : s’il veut se justifier c’est qu’il ne l’est pas.
(16) J. : c’est bien lié à la parole.

(17) X : mais voulant se faire juste, est-ce dans l’énonciation : pour moi, non.
(18) M. : moi, je le relie à « pour le mettre à l’épreuve» au début du texte . C’est le dynamisme qui le

met en route pour parler.
(19) Il veut se faire juste par rapport à qui ?
(20) G.. On est en plein dans l’entendre et le dire. « voulant se justifier arrive là ».

22 La pratique énonciative de la sémiotique se fonde, par différence avec une pratique figurative, dans un « découpage vertical » qui distingue dans un texte différentes lignes énonciatives. La justification sémiotique de ce découpage en « 3 D » (ainsi qualifié car il resitue dans l’espace un découpage des textes situé à plat par la sémiotique greimassienne) tient dans la différence des systèmes d’acteurs, d’espaces et de temps portés par cha- cune de ces lignes (cf n° 132 de la revue Sémiotique et Bible).

(21) E. : c’est bien un nœud, mais j’aimerais bien revenir au début. Je pars du principe que je ne com- prends pas, et les choses s’éclaircissent les unes par rapport aux autres. Je me demande si ce ne serait pas plus juste de repartir du texte et de construire les choses par scènes discursives.

(22) F. : D’autant que tout à l’heure on s’est fait piéger par la lecture, avec la parabole. Le texte nous a montré quelque chose

(23) Consensus pour faire une hypothèse de découpage.
(24) H. : avant le 3D j’aurais découpé, 27-28.
(25) … : Pas d’accord…
(26) – E. : Peux-tu nous dire pourquoi tu découpes ainsi ?
(27) – X : parce que Jésus répond à la question, puis on passe à une autre histoire.
(28) – … : Oui, mais si on regarde les acteurs, on a deux acteurs, et en 30 on a un changement d’acteurs. (29) – … : Oui, mais en 30 les autres acteurs interviennent à un autre niveau.

(30) H. : L’enjeu du découpage, c’est quoi ? On se concentre sur la première partie, puis sur la deuxième ?

(31) E. : Anne nous disait, c’est mettre toutes les pièces du puzzle ensemble. Les bleus du ciel ensemble, les verts de la prairie ensemble.

(32) H. : propose de se concentrer sur la première partie.

(33) F. : mais comment définir les parties ?

(34) Rappel du principe.

(35) F. : Au niveau somatique, des acteurs (légiste / Jésus). Un échange de paroles entre ces deux ac- teurs. On n’a pas beaucoup d’éléments pour faire un découpage en scènes au niveau somatique.

(36) … : On n’a pas beaucoup d’éléments. Le somatique est-il juste en 25 ? Ou en 25 et 29 (voulant se justifier) ?

(37) I. : regarder ce qu’il y avait avant, et qui est la question du voir et de l’entendre. S’il se lève… c’est qu’avant il était dans l’entendre.

(38) Intervention d’Anne pour donner le cadre technique du découpage.
(Suivent les notes de la lecture proprement dite par le groupe, qui ne sont pas reproduites ici).

2° séance : Relecture de la lecture, un mois plus tard.

Temps de relecture silencieuse du « texte de la lecture ». Première question : découper ce texte, de fa- çon à délimiter le moment du « démarrage » et celui de la « lecture » proprement dite. Sachant que seul le mo- ment du démarrage a fait l’objet d’une analyse lors de cette séance.

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(R1) E. La lecture commence à partir de la proposition de découpage. Des hésitations, puis une inter- vention d’Anne pour donner des précisions. Est-ce que la lecture a commencé après que Anne nous ait éclaircis sur la question d’énonciation et comment se justifier ?

(R2) N. Je verrais le découpage au moment où Anne donne le cadre.
(R3) Q. Les questions que le groupe pose sont déjà là dans ses hésitations.
(R4) N. Il a été difficile de faire un découpage sans entrer dans la lecture.
(R5) P. D’accord : c’est après une lecture de ce qui se passait que l’on a pu faire le découpage.

(R6) AP. On cherche ici les marqueurs énonciatifs. Il y a un temps de lecture et un temps de démarrage. On a bien commencé à lire dans le découpage, mais énonciativement, ce n’est pas pareil. Donc où se situe la distinction ? Regarder pour répondre entre consensus pour faire un découpage et intervention d’Anne.

(R7) F. : Au démarrage, une partie somatique en quelque sorte, on regardait le texte, en regardant les trois niveaux. Mais la figure qui m’apparaît, c’est une figure d’hésitation, c’était la pagaille, on ne savait pas où aller. Et la charnière pourrait alors être l’intervention de Anne.

(R8) J. Je suis assez d’accord. Beaucoup d’interrogations, les acteurs se renvoient les uns des autres, avec une recherche : interrogation, hésitation, sur le découpage. Après, il y a plus proprement une recherche de sens, il n’y a plus d’interrogation.

(R9) AP. Comment peut-on repérer dans le texte qu’il y a basculement ?
(R10) Q. Quand on commence à parler de versets ? On commence à coller au texte. Donc tout de suite

après l’intervention de Anne.

(R11) H. Il n’y a pas vraiment de groupe, au début, certains parlent de la méthode, etc. Et après l’intervention de Anne, une alternance plus forte des lecteurs, des références plus précises au texte.

(R12) J. ? « J’ai une hésitation », « Est-ce dans l’énonciation » « Tout à l’heure on s’est fait piéger », « Oui, mais ». Ce pourraient être des marqueurs énonciatifs.

(R13) K. On ne retrouve plus le mot découpage. Anne nous en a débarrassés.

(R14) AP. On a proposé une hypothèse et qui se valide. A partir du moment où on entre dans la lecture, on parle du texte, alors qu’avant, on parle du découpage. Il s’est donc passé quelque chose. Du point de vue de l’énonciation, on voit clairement les différences notamment dans les prises de parole (hésitation, pagaille, …). On peut suivre soit la figure du découpage, soit les figures d’énonciation qui le portent.

(R15) E. Le découpage est quelque chose qu’on aimerait éviter de faire, on le fait parce qu’il faut passer par là. C’est difficile parce qu’il y a des hésitations. Il faut le traverser, mais c’est essentiel pour la lecture.

(R16) AP. Des marqueurs ?

(R17) E. Des hésitations autour du découpage. Puis invitation à revenir au début du texte…

(R18) AP. On invite à partir de la figure du découpage et on parle de l’hésitation.

(R19) J. C’est forcément les deux à la fois. Le découpage est très liée à l’hésitation et réciproquement.

(R20) N. Et peut-être que le découpage est marqué aussi par les phrases en italique.

(R21) H. Dans la première partie, c’est comme si nous devions nous justifier, en écho à la manière dont le texte invite le légiste à se justifier.

(R22) F. Découpage : il y a des questions : pourquoi découpes-tu ainsi ? Interpellation et essai d’explication. Il y a une figure de non maîtrise du découpage.

(R23) AP. On peut interroger une autre figure : regarder le début. « Allez on découpe, en 3D ». Qu’est- ce que ça construit en lien avec la figure de la non-maîtrise ?

(R24) N. Ça rappelle ce que disait H.. On cherche à se justifier. « Est-ce qu’on se lance ? » C’est pour justifier ce qu’on a posé au départ.

(R25) G. La question « Qui anime ? »
(R26) AP. Celui qui prend l’initiative du faire… On commence par dire « on va le faire ». Il y a claire-

ment une position d’animation, c’est une position d’énonciation. Et il n’y a pas d’animateur. (R27) G. Et qui fait autorité pour dire « On découpe ». Et qui a autorité pour lancer ça ? (R28) Q. C’est pour ça qu’il y a eu beaucoup d’hésitation pendant tout ce temps.

(R29) AP. C’est très intéressant de noter que l’acteur qui prend la place d’animation est anonyme, et s’appelle « consensus ». Et beaucoup de monde prend la parole. Il y a nécessité de ce cadre, mais personne ne prend la place. Et la question épistémologique : comment on pose un cadre ?

(R30) F. Le fait est qu’on ne commence à lire qu’à partir du moment où on a une réponse technique sur le découpage.

(R31) Q. Est-ce une réponse technique ? N’est-ce pas aussi une autorisation de démarrer vraiment la lec- ture ?

(R32) AP. La question est-elle au niveau du savoir-faire technique ? question d’énonciation, la place n’a pas été occupée, mais dès qu’elle est occupée, ça démarre.

(R33) H. « 3D ». Celui qui prend la parole au départ comme animateur, le fait au nom d’une compé- tence, ça n’a pas forcément aidé, car H. demande : « C’est quoi l’enjeu du découpage ».

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(R34) AP. Il y a en effet la question d’une compétence. La performance, il fallait un meneur et il n’y en avait pas. On a donc fait venir les compétences. La compétence s’est cherchée du côté du savoir. Il n’y a pas de destinateur, d’où des hésitations et repli sur le savoir.

(R35) N. Pour aller dans le même sens. Au départ, il n’y a pas d’acteur, consensus, on le voit à plusieurs reprises. A partir de l’intervention d’Anne…

(R36) J. Je ne suis pas sûre de l’appui sur le savoir. Il y a eu proposition, il y en a qui se lancent. Il y a des initiatives.

(R37) G. « Je veux faire… » « Je veux bien faire »… Qu’est-ce que ça veut dire ?
(R38) AP. Il y a une panique au départ, comme pour le légiste : il faut pouvoir faire bien pour avoir la bonne réponse.

(R39) K. La peur venait aussi du fait qu’on nous avait demandé de nous justifier sémiotiquement.

(R40) AP. D’où la figure du savoir : il fallait être juste par rapport à la méthodologie.

(R41) G. On ne peut pas « prendre » le verbal. Je veux bien « faire » l’énoncé… C’est pour ça que ça nous a bloqué. On ne peut pas prendre le verbal, on peut prendre une place d’un acteur.

(R42) AP. Ça pose la question de notre débrayage dans l’acte même où nous étions. C’est comme dans l’histoire de la tempête : où est donc votre foi ? Quand la peur prend la place, c’est qu’il y a un manque de dé- brayage. La question de justifier sémiotiquement, le groupe l’a entendu quasiment comme une question de cours. Justifier sémiotiquement n’est pas une question de cours, c’est interroger en termes d’énonciation ce qu’on fait et tant pis si on ne sait pas. Cette question aurait pu être celle du légiste : comment poser la parole ? Ou comment avoir la parole sémiotique éternelle. La question était une ouverture sur le méta. Il y a eu une question méta : le méta c’est de se demander sur quel fondement on s’appuie. Or la première position était de dire : on y va. La figure du découpage est importante dans l’animation : comment découper ? Mais la peur nous fait nous précipiter là où on a peur. Si on est dans le faire, tout l’écart entre le somatique et le verbal disparaît.

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4. DEMARRER LA LECTURE

Abordons donc le texte de notre lecture et tentons quelques repérages. Dans la reprise avec le groupe, nous avons proposé de commencer par un « découpage » du texte de la lecture sur la base de scènes figuratives23. Ayant affaire à un discours et non pas un récit, nous effec- tuons le découpage des scènes à partir des figures d’énonciation et non, comme dans un dis- cours, à partir des figures somatiques24.

Le premier travail a été de repérer avec précision le lieu charnière entre le temps du « contrat », c’est-à-dire de la mise en place des conditions de la lecture, et la lecture propre- ment dite. Un certain nombre de figures ont ainsi été repérées. La figure du « découpage » apparaît de façon récurrente dans les énoncés du groupe ( soit par l’emploi du terme ou de verbe apparenté : 1 ; 23 ; 24 ; 26 ; 30 ; 36 ; soit par la mention du repérage des trois niveaux de parole), jusqu’à une intervention de l’animatrice qui « donne le cadre technique du décou- page » (38). A partir de ce moment-là, la figure disparaît des énoncés, car le groupe est entré dans l’analyse des figures du texte proprement dit. La figure du « découpage 3D » formait donc un énoncé « méta », le groupe s’interrogeant sur la structure du texte et sur l’opportunité même d’effectuer un découpage. Une énonciation la portait, que le groupe a repérée facile- ment dans sa relecture : l’hésitation. Une intervention en fait directement mention (10). Cette

23 On ne parle plus maintenant de scènes discursives mais de scènes figuratives, et ce pour deux raisons. D’une part, pour honorer le lien entre les figures et l’énonciation : l’analyse discursive est en effet une « analyse figura- tive » qui analyse des figures liées à l’énonciation. D’autre part, pour éviter tout effet de redondance avec la différence, essentielle pour la sémiotique énonciative entre les deux formalités du texte que sont récit et discours. 24 La différence mentionnée ci-dessus entre récit et discours engage en sémiotique énonciative une différence de pratique. Les récits sont découpés sur la base de critères somatiques (acteurs, espace, temps) tandis que les dis- cours sont découpés sur la base des figures d’énonciation.

seconde figure se manifeste de deux façons. D’une part quand le groupe cherche comment découper le texte (9-11 ; 21-34). D’autre part quand il hésite entre deux types de parole : dé- couper, ou s’interroger sur l’opportunité de découper (1-4 ; 30) ? L’irruption, à plusieurs re- prises, d’énonciations faisant écart par rapport à celle du groupe, confirmera cette hésitation (3 ; 24 ; 30). Inversement, l’intervention de l’animatrice coupe court à la récurrence de la fi- gure du découpage et transforme l’énonciation du groupe, qui quitte sa position d’hésitation. Nous avons proposé de fixer à cette intervention-là, précisément, la charnière entre la mise en chantier de la lecture et la lecture proprement dite.

D’autres éléments viennent confirmer le repérage de cette charnière. A partir du mo- ment où on entre dans la lecture, les références au texte (Lc 10, 25-37) sont plus nombreuses et plus précises. C’est comme si on était entré véritablement au contact de la « matière figura- tive » du texte, dans son « soma »25. Ou encore comme si les lecteurs étaient enfin entrés dans le rapport au texte, en s’y investissant : entrer « dans » la lecture dit-on souvent. Un espace est posé, que nous pourrions nommer « espace de la lecture », comparable par métaphore à une cour de récréation. La délimitation de cet espace manquait jusque là, empêchant la lecture de s’engager. Nous pouvons reformuler ainsi notre question concernant le démarrage : sous quel- les conditions l’espace de la lecture est-il créé, et comment les lecteurs y entrent-ils ou l’investissent-ils ? La proposition d’une participante peut nous éclairer : selon elle, tout lec- teur éviterait volontiers cette phase de découpage, justement parce que c’est un moment d’hésitation (R15). Autrement dit, l’hésitation provoquerait une sorte de peur, peut-être celle de se perdre dans de l’indécidable, dans une recherche sans réponse ni savoir certain à la clé26 ; ou encore, peur de se noyer dans le texte, voire d’y faire naufrage. Inversement, délimi- ter un espace de lecture permet d’autoriser à l’intérieur de cet espace un déplacement ludique voire erratique, mais sans crainte de se perdre puisqu’il sera toujours possible de se repérer par rapport aux limites qui auront été déterminées.

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Il devient intéressant de constater, si la proposition est juste, que par peur de l’hésitation dans la recherche sur le texte, une autre hésitation se met en place au niveau de l’énonciation de la lecture. Tout se passe comme s’il fallait que le groupe affronte nécessai- rement cette question au départ : la peur de l’inconnu, de l’égarement, de se retrouver totale- ment perdu. Dès que cette peur est dépassée, la lecture peut commencer. Bref, un acte de confiance nécessaire, toujours à construire à neuf au début de chaque lecture, de sorte que l’hésitation apparaît finalement comme la figure même de la peur. L’animateur d’un groupe de lecture occupe dans ces conditions une place très significative. Il lui faut parvenir à créer la confiance pour que le groupe puisse commencer à lire. Mais la confiance ne se décrète pas. Il ne suffit pas de dire : « Allez, on lit », ni de trop vite obturer cette peur en donnant immédia- tement le cadre de la lecture. On le voit d’ailleurs fort bien dans le texte lui-même de Lc 10, 25-37. Jésus aide le légiste à oser un acte de lecture, mais sans lui donner de façon tranchée les conditions de cette lecture. Il lui retourne son interrogation, effectuant simultanément deux opérations : il ouvre un espace de risque au légiste, et ce faisant il authentifie que celui-ci est bien apte à le faire. Jésus le renvoie au risque nécessaire à prendre pour tout acte de lecture. Et le légiste s’y risque, en effet, et de fort belle manière. L’animateur doit pouvoir repérer ces figures de la peur qui affectent immanquablement le groupe au départ, ne pas s’y laisser em- porter lui-même, et aider le groupe, délicatement, à les dépasser par ses propres moyens. Bref, accompagner le groupe dans la gestion de sa propre peur, sans que celle-ci devienne une pa- nique qui paralyse la lecture, mais sans obturer non plus l’espace nécessaire pour gérer cette

25 Cette métaphore n’est pas à prendre en un sens ontologique, mais sémiotique. Le « soma » est ici référé à la dimension somatique qui porte l’énonciation.
26 Et, de fait, effectuer le découpage d’un texte n’est jamais une opération définitivement accomplie, mais peut faire l’objet de constants réajustements à mesure de l’avancée de la lecture.

peur ; ou encore, faire de cette peur un stimulant pour lancer la lecteur, plutôt qu’un frein. C’est donc non par un énoncé mais par son énonciation que l’animateur fondera le croire par- tagé à partir duquel il sera possible de lire. Nous y reviendrons plus loin dans cet article pour en tenter une première théorisation.

Nous comprenons, à ce point de notre réflexion, qu’un débrayage aurait dû s’amorcer27, mais a été temporairement empêché par l’oubli des consignes énoncées au dé- part. En se lançant dans le découpage du texte, le groupe aurait pu s’interroger, en assemblée de sémioticiens, sur la signification de ce choix et de ce geste. Cela ne s’est pas fait, d’où un moindre embrayage sur le contrat de départ, qui engageait lui-même un processus de dé- brayage. Dans ce contexte, la proposition de découpage d’une personne du groupe a provoqué un déplacement. Cette personne, par quelques initiatives, a cherché à lancer la lecture, témoi- gnant par là d’une grande justesse de perception : d’une certaine manière, le groupe avait be- soin d’être stimulé ou orienté. La consigne formulée invitait à ce que cette initiative, qui pou- vait légitimement être choisie parmi d’autres positions possibles, soit justifiée sémiotique- ment. En disant : « ça vaut ce que ça vaut », cette personne manifestait la capacité d’une mise à distance, mais sans toutefois parvenir tout de suite jusqu’à une formulation sémiotique de cette distance (cela viendra dans la relecture, ce qui montrera après coup la capacité du groupe et de chacun de ses membres à débrayer : tout n’est qu’une question d’habitude à prendre). Le groupe est donc, dans ce premier temps, resté au plan de la lecture et n’est pas parvenu à se hisser à un plan méta. Cette position de débrayage intermédiaire a donné au groupe une possi- bilité d’entrer dans la lecture en oubliant la consigne d’interrogation sémiotique : dès lors, le contrat de départ (justifier sémiotiquement toute affirmation) a disparu derrière un nouveau contrat : lire sémiotiquement le texte.

Au point où nous en sommes, une autre figure d’énonciation prend alors consistance : la figure du consensus. Il s’agit d’un consensus largement partagé, à part quelques interroga- tions, notamment de H… et de G…. Ce consensus semble difficile à interroger par le groupe : serait-ce pour ne pas affronter la peur dont nous parlions plus haut ? H… formule, dans la relecture, une proposition intéressante en indiquant qu’il n’y avait pas vraiment de groupe au départ (R11) : cela suggèrerait qu’un consensus tel que celui que nous avons repéré n’existe que lorsque le groupe qui l’exprime n’est pas encore vraiment constitué. Nous verrons qu’une autre forme du consensus apparaîtra plus tard, ce que l’on peut qualifier sémiotiquement en disant que la figure du consensus, pour le groupe, va subir des déplacements importants et effectuer un véritable parcours figuratif pour aboutir à une reconfiguration.

Mais comment pourrait-on rendre compte de cette évolution ? A titre d’hypothèse, suggérons que cette figure du consensus est en général très étroitement liée à celle de l’entendre développé au sein du groupe28. On peut avancer qu’il n’y avait pas encore de véri- table « entente » entre les participants, celle-ci se construisant normalement avec toute lecture. Dans notre expérience, on voit que chacun avance au départ des observations qui signalent des préoccupations propres, comme en témoignent les premières énonciations (R8)29, qui re- flètent simplement l’état initial des lecteurs au moment du démarrage. Le consensus peut alors être considéré comme un accord de surface, une identification spontanée des lecteurs entre

27 Rappelons que c’était la fonction des consignes données par les animateurs du séminaire.
28 Nous préférons ce terme d’ « entendre » à celui, plus usuel, d’ « écoute », en raison de son rapport avec le modèles de l’entendre développé par la sémiotique énonciative.
29 L’on constatera inversement, à la fin de la lecture et durant la relecture qui en sera faite, un véritable « entendre » des participants entre eux. Cela manifeste que l’entendre d’un groupe n’est jamais donné d’emblée mais se construit progressivement avec la lecture elle-même. Le fait que l’entendre ne soit pas encore posé au départ n’est donc pas un problème en soi : c’est le fait de tout groupe, et il est très beau de voir comment l’entente s’établit peu à peu.

eux, qui est comme une première manière d’établir un lien dans la lecture. Chaque acteur du groupe n’a pas encore accompli le parcours qui le conduit à s’ajuster aux autres, déplacement qui va de pair avec une reconnaissance de la position unique et originale qu’il ou elle choisit d’occuper dans le groupe pour favoriser la lecture commune. Or ce processus s’affine au cours de la lecture elle-même. Inversement, à mesure que la lecture se déroule, l’attention dans l’entendre que chacun met en œuvre progressivement se manifeste dans la prise en compte par chacun de la parole des autres ; alors apparaissent à la fois des individualités af- firmées, plus assurées dans leur positionnement, et une cohérence du groupe par un ajuste- ment réciproque. On pourrait suggérer que le démarrage est l’instauration de cette cohérence de groupe, fruit d’une individuation plus affirmée et d’un accord simultané sur la parole de l’autre. De la sorte, l’entendre et l’accord qu’il autorise engendrent une promesse : chaque lecteur reconnaît dans l’autre la chance d’une ouverture du sens. Le groupe peut alors entamer un chemin, tracer un parcours, un défilé de figures où les signifiants se répondent et s’enchaînent progressivement pour emmener la lecture toujours plus loin30.

Inversement, tant qu’il n’a pas pris le risque d’accueillir les figures comme de purs si- gnifiants désarticulés de leurs signifiés, le groupe n’est pas entré dans la lecture. Immédiate- ment obturées par du sens dès que distinguées, les figures ne permettent pas aux lecteurs d’établir des parcours de signifiants, et la lecture ne peut pas devenir un chemin. La peur du risque inhérent à la lecture rabat les signifiants figuratifs sur des signes clos. Le service émi- nent que rend la technique apparaît ainsi en creux : elle initie le débrayage, c’est-à-dire la dé- sarticulation des signes, qui inaugure à son tour la lecture. Elle aide les lecteurs à relativiser leurs univers de signification respectifs, elle leur permet d’oser le risque d’une ouverture du sens, elle les dispose à en envisager des directions nouvelles, et totalement différents des lieux de sens où ils s’étaient fixés. Les lecteurs peuvent alors lâcher ce qu’ils croyaient fermement posséder et s’ouvrir à la parole mutuelle, dans sa différence. Le groupe n’est plus agrippé de façon fusionnelle à un consensus confortable et chaque lecteur contribue à ouvrir des chemins à la lecture au groupe en trouvant peu à peu une juste place, singulière, unique.

La façon dont la voix du consensus s’est imposée par l’entremise de l’un des partici- pants peut être vue, à titre d’hypothèse, comme la mise en parole de ce qui était latent dans le groupe31. Le consensus n’était certes pas thématisé comme tel, mais il n’en était pas moins repérable dans l’énonciation des participants. Un tel repérage est la condition sine qua non pour que le phénomène puisse être entendu et compris par le groupe, et donc dépassé. Prendre la parole au nom d’un consensus peut oblitérer le risque d’avoir à se lancer dans la lecture et, partant, de se risquer dans la lecture. Mais lorsque, de façon seconde, les paroles de certains participants viennent contester ce consensus non interrogé, un vrai risque est pris dans une audace et une innovation.

Il apparaît alors que les interventions décalées, attribuées à H… et à G… ne pouvaient pas, au départ, être entendues parce qu’elles étaient des interrogations sur les fondements. Elles avaient la fonction de glisser un coin dans le consensus global, car elles étaient elles- mêmes des paroles déjà plus individuées. Une telle interrogation ne pouvait pas ne pas réveil- ler immédiatement les peurs que doit affronter tout lecteur qui se lance dans le débrayage de

30 Pour valider cette hypothèse, il faudrait aussi visiter la fin de la lecture et y repérer les figures d’entendre qui auront émergé. Faute de place, nous n’irons pas jusque là dans cet article, renvoyant à plus tard la possibilité de compléter cette première étude par une seconde, qui concernerait la fin de la lecture.
31 Ceci ne revient pas à dire que la personne en question a eu tort de s’en faire l’expression. Ce qui nous intéresse ici est de constater que, d’une manière ou d’une autre, ce consensus est venu à la parole, permettant qu’il soit ainsi interrogé.

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la lecture. Ces prises de parole ont donc été inconsciemment32 écartées par le groupe, provo- quant par là même sa propre paralysie et freinant l’entrée dans la lecture. L’intervention de l’animatrice, par son énonciation, vient comme poser la conviction qu’il y a bien un fonde- ment quelque part qui autorise le risque de la lecture, même si l’on ne sait pas au premier abord où se trouve ce fondement. En posant ainsi cet acte d’énonciation, elle contribue à faire émerger ce fondement lui-même, qu’il sera possible de reconnaître à la fin du parcours, au moment où les lecteurs s’apercevront qu’ils ont bien abouti quelque part (comme les disciples qui touchent terre aussitôt après que Jésus ait fait taire les vents et les ait interrogé sur le lieu de leur foi).

Ainsi est posée la question du débrayage du groupe dans l’acte même de lecture où les lecteurs étaient situés. En Lc 8, 24, la tempête interroge sur le lieu de la foi : « Où est donc votre foi ? » Quand la peur prend la place, c’est qu’il y a un manque de débrayage. Une consigne avait été donnée au départ, consistant, nous l’avons dit, à justifier sémiotiquement les observations effectuées. Cette consigne destinée à assurer la lecture en la fondant dans la théorie, avait été entendue par le groupe quasiment comme une « question de cours » : une interrogation sur un savoir censé acquis et qu’il fallait vérifier, en termes de « juste » ou « faux ». Mais justifier sémiotiquement d’une observation de lecture n’a rien d’une question de cours. C’est bien plutôt interroger en termes d’énonciation ce qu’un lecteur effectue en lisant, en en faisant une recherche : peu importe que l’on sache ou non, du moment que l’on cherche. La question était une ouverture sur un plan « méta », qui consiste justement à se de- mander sur quel fondement établir un acte de lecture. Au lieu de cette ouverture sur la dimen- sion « méta » de notre lecture, une exhortation à agir est venue l’obturer : « On y va ! ».

Toute la question du démarrage peut donc être vue du côté d’un nécessaire débrayage, et la tâche de l’animateur consiste à l’amorcer dans les meilleures conditions. Le débrayage autorise l’irruption de ce qui ne pourra jamais être cantonné dans des figures : une énonciation qui les met en discours. Tant qu’il se préoccupe de fournir une « bonne réponse » à la consi- gne donnée, un sujet n’ouvre aucun espace possible à cette altérité, il se cache derrière une illusoire « bonne réponse », au lieu de se risquer dans une parole (la sienne) qui est mise dans un discours (le sien). C’est une position énonciative. On ne peut prendre la parole de façon juste que si on a été suffisamment débrayé. C’est-à-dire si on a suffisamment, auparavant, opéré un embrayage sur le texte. C’est au fond la peur de se déployer comme sujet qui appa- raît là. Elle se manifeste dans un effet de consensus (difficile de faire différence), dans le re- pliement sur le savoir (difficile de sortir des sentiers battus), dans l’hésitation (difficile de risquer une hypothèse ou d’ouvrir une direction, quelle qu’elle soit), dans le non entendre de la parole qui fait saillie, etc.

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5. LA PLACE DE L’ANIMATEUR

Essayons maintenant d’organiser l’ensemble de ces hypothèses, formulées à partir quelques observations et quelques réflexions du groupe, en un parcours cohérent qui tente de rendre compte de la place et du travail de l’animateur33. Ce parcours est organisé autour de quatre moments, articulés logiquement plutôt que chronologiquement.

32 Nous ne voulons pas en employant ce mot faire expressément référence à l’inconscient freudien, mais nous soulignons au moins que les phénomènes que nous décrivons sont inévitables et donc involontaires.
33 Nous cherchons ici à généraliser notre réflexion à toute situation d’animation. Nous ne devons cependant pas oublier que deux niveaux se mêlent intimement dans l’expérience que nous relatons. D’une part, les participants à notre séminaire sont des animateurs actifs ou potentiels, déjà engagés ou susceptibles de l’être auprès de divers

– 1. Pour lire il faut un débrayage. A l’animateur de trouver le bon dispositif à proposer — il y en a de multiples possibles — et de doser le degré de débrayage que peut supporter le groupe.

– 2. Le débrayage équivaut toujours à une mise en question des fondements, mise en question poussée jusqu’au moment où l’on ne sait plus où trouver un fondement. A ce mo- ment-là seulement quelque chose peut être reçu.

– 3. Ce travail de déconstruction ravive chez les lecteurs une crainte originelle difficile à nommer et à gérer, qui se manifeste cependant toujours d’une manière ou d’une autre. A l’animateur revient de créer les conditions de confiance suffisantes pour que les lecteurs osent ce débrayage et affrontent la peur qu’il peut susciter. Il s’agit donc, parallèlement, de poser un fondement de confiance, ou plutôt de rappeler que cette confiance est déjà posée, déjà donnée, à condition d’apprendre à regarder au bon endroit : le lieu de la foi34.

– 4. Cette confiance vient de ce que les participants sentent que l’animateur leur offre le cadre convenable, qui est bien ajusté à ce que le groupe peut supporter. Chacun de ces mo- ments logiques va être maintenant explicité.

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5.1. Nécessité du débrayage

Toute lecture nécessite donc d’être menée dans un débrayage, sans lequel aucune avancée ne sera possible. Le pré-requis en est un embrayage consistant à ouvrir un espace de disponibilité, de réceptivité, c’est-à-dire à créer un vide pour un accueil35. Ce qui pourrait em- pêcher la lecture est l’attachement excessif à un savoir, qui se manifeste par une saturation de tous les signifiants proposés par un texte donné sous forme de figures : si l’on sait à l’avance ce que telle ou telle figure doit recouvrir, autrement dit, si l’on dispose déjà d’un signifié pour chaque signifiant, il ne sera plus possible d’envisager en mettre d’autres à la place. Ainsi tout chemin de lecture est inauguré par une désarticulation de cet accrochage.

Il apparaît alors que la méthodologie sémiotique n’est pas avare de moyens pour amor- cer ce débrayage. Cela passe, dans la sémiotique énonciative, par la mise en œuvre d’une pro- cédure de découpage tridimensionnel du texte36, comme notre groupe en avait eu l’initiative. Cependant une approche en termes d’analyse figurative (acteurs, espaces et temps), ou d’analyse narrative, ou encore d’analyse énonciative peuvent opérer le même effet. Si l’on se place au plan de la dynamique du séminaire proprement dite, les trois dispositifs que nous

groupes de lecture. Les éléments de modèles que nous allons dégager les concernent à ce titre. D’autre part, ces mêmes participants sont eux-mêmes membres du groupe constitué par le séminaire de formation à l’animation ; de ce fait, lors des séances de lecture, ils vivent comme de l’ « intérieur » une expérience de lecture dont ils peu- vent être, par dessus le marché et temporairement, les animateurs. Ces deux niveaux se répondent, à la fois mêlés et distingués : le second offre les conditions d’une manifestation de ce qui se passe dans le premier. Nous ren- drons, à mesure de notre réflexion, à chaque niveau ce qui lui revient. En conclusion, nous évoquerons un troi- sième niveau, qui considère cette fois les animateurs du séminaire lui-même. Animateurs comme les autres, tout ce que nous dirons dans les pages qui suivent les concerne également d’une certaine façon que nous préciserons. 34 En Lc 8, 25, Jésus pose la question aux disciples : « Où est votre foi ? ». La foi est donc dans un lieu, et si la foi déserte ce lieu le sujet encourt le risque de s’enfoncer dans la panique à l’instar de ce qui se passe pour les disciples.

35 Ce terme d’ « accueil » renvoie ici à ce qu’en sémiotique on nomme « embrayage » (cf ci-dessus, note 4). Greimas le définissait comme une tentative (impossible) de retour sur l’instance d’énonciation (voir DTRL, arti- cle « embrayage »). En prolongeant, nous envisagerons l’embrayage du lecteur sur le texte comme un tentative (jamais achevée) d’ajustement sur les structures du texte, nécessitant un débrayage préalable d’avec les siennes. 36 Notre pratique semble confirmer l’intérêt d’un démarrage systématique par ce découpage en trois dimensions : il permet avec beaucoup d’efficacité un premier débrayage des lecteurs.

avons évoqués au début de notre article37 constituent également chacun des moyens pour amorcer un débrayage. Dans le cas de l’expérience précise que nous relatons ici, c’était le rôle dévolu à la consigne de justifier sémiotiquement les observations effectuées. C’est bien à cela que « sert » le caractère régulé de la pratique sémiotique : offrir des moyens pour amorcer un débrayage.

Tout est ensuite question de choix et de dosage. Question de dosage : étant donnée la puissance d’investigation de la sémiotique, et même de chacune de ses portes d’entrée, il est la plupart du temps impossible de mettre en œuvre l’intégralité de l’arsenal méthodologique. La lecture serait quasiment infinie38, et tel n’est pas non plus l’objectif des groupes. Un pre- mier dosage s’effectuera donc dans le choix des portes d’entrée envisagées. Un second dosage consistera alors à considérer jusqu’où il s’avèrerait opportun de mener l’investigation, une fois telle ou telle porte choisie. On peut en effet pousser plus ou moins loin l’analyse, et selon une durée plus ou moins longue. Par exemple, le découpage par lequel on commence la lec- ture des textes peut n’être opéré que selon les grandes divisions du texte ou au contraire dans le détail ; il peut prendre quelques minutes au début de la lecture, voire avoir été préparé par l’animateur et donner lieu à la distribution d’un document de travail, ou au contraire être me- né intégralement par le groupe et prendre la moitié de la séance, etc. Question de choix en- suite : savoir déterminer quelle sera la bonne porte d’entrée pour tel groupe, en fonction de ses membres, de son histoire, de son expérience de la lecture sémiotique, etc39.

Ce premier aspect suppose, du côté du groupe et de ses lecteurs, une liberté et une confiance premières au moment de la prise de parole : oser parler, sans toujours savoir ce que l’on dit, est une façon de permettre à l’animateur de disposer des éléments suffisants pour établir le « diagnostic » du groupe et s’ajuster à lui. Du côté de l’animateur, cela suppose qu’il soit capable d’un ajustement au groupe, c’est-à-dire qu’il sache identifier, discerner une porte d’entrée opératoire, une bonne durée pour l’investigation, etc. Cette figure de l’ajustement reviendra un peu plus loin dans notre réflexion lorsque nous parlerons de la confiance. Dans le cas de notre groupe, dans sa lecture proprement dite, la proposition de découpage « 3D » faisait écho à un autre séminaire, méthodologique celui-là, et manifestait le besoin de mettre en œuvre un savoir faire acquis peu avant et qui restait de ce fait à tester. Le risque était alors de réaliser l’opération inverse à celle recherchée : s’intéresser à un savoir plutôt que s’en dé- lester. En ce cas, la conséquence peut être un moindre ajustement à ce qui est réellement nécessaire au groupe pour correctement amorcer le travail du débrayage.

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5.2. Une remise en question des fondements

Evoquons maintenant le travail du débrayage que doit effectuer tout lecteur, quel que soit le niveau où se situe sa lecture. Pour lire sémiotiquement, il lui revient de s’ajuster autant qu’il lui est possible au texte et, pour ce faire, d’abandonner au moins temporairement ses propres savoirs, auxquels il est attaché sans toujours s’en apercevoir : du côté du lecteur, il s’agit du savoir sur le texte et ses figures ; du côté de l’animateur, il s’agit du savoir méthodo- logique mais aussi, parfois, des conclusions issues d’une préparation de la lecture. Cet aban-

37 Rappelons-les succinctement : 1. L’animation par un participant du séminaire d’une lecture du groupe, condui- sant à son analyse après coup ; 2. le récit d’une animation faite en dehors du groupe par un participant ; 3. une lecture du groupe sans animateur mais soumise à la consigne qui consiste à rendre compte sémiotiquement des observations effectuées.

38 Elle l’est de fait, mais il ne s’agit pas de rester indéfiniment sur le même texte sous prétexte que l’on n’en a pas encore faire le tour : lire l’Evangile nécessite d’y être nomade et non pas sédentaire.
39 L’on comprend ici pourquoi il est important que l’animateur dispose d’une réelle compétence technique. Elle lui est, en particulier, indispensable pour effectuer le discernement nécessaire au choix de la bonne porte pour entrer dans la lecture.

don est toujours une opération délicate et souvent douloureuse40, et c’est pourquoi elle mérite une attention particulière. Mais au fait, pourquoi ce débrayage est-il si difficile à réaliser ? Ce qui s’est passé dans notre groupe nous permet de nous en faire une certaine idée.

Rappelons que la consigne consistait à interroger systématiquement les raisons d’avancer telle ou telle observation sémiotique dans le texte. Cette interrogation portait à la fois sur le savoir mis en œuvre (est-ce bien telle ou telle figure ? est-ce bien telle ou telle étape d’un PN ? est-ce bien un énoncé somatique ?), sur le déroulement ou le processus de l’analyse (est-ce bien le bon moment pour avancer telle ou telle observation ?) et sur le sujet lui-même (suis-je suffisamment compétent pour pouvoir avancer ce que j’avance ?). Cette consigne produit ainsi un questionnement tous azimuts, qui sape peu à peu la confiance excessive que le lecteur aurait pu avoir dans ses assurances préalables41. La consigne donnée, lorsqu’elle est appliquée, conduit les participants du groupe à s’apercevoir que le fondement sur lequel ap- puyer l’assurance d’une lecture ne se situe pas au niveau où ils le pensent : en un savoir dans lequel l’on peut sans cesse et toujours plus profondément puiser. Mais alors, sur quel fonde- ment faire reposer la lecture ?

Telle quelle, la consigne donnée n’implique pas le surgissement de cette question et ne conduit pas par elle-même à douter du fondement. Mais il se trouve qu’en chaque lecteur existe la potentialité de l’accueillir du côté du doute : ceci ressemble aux disciples chez qui la peur jaillit lorsqu’ils voient la tempête (Lc 8, 24). Elle constitue donc une possibilité sans être une nécessité, et c’est à chaque lecteur de voir s’il y adhère ou non. S’il se laisse saisir par cette peur, s’il fixe son regard sur le doute qu’il voit surgir, alors il s’aperçoit que, en effet, au-delà des pseudo-fondements du savoir42 qui ont été soigneusement retirés, s’ouvre une béance, un vide apparent de fondement, en l’absence de toute forme de savoir. A regarder ainsi cette béance ne peut manquer de surgir une profonde panique, à l’image de celle des disciples. Ainsi, ce qui semble inévitablement suscité par l’exercice du débrayage est la mise en question des fondements, ce qui situe la difficulté à un autre niveau de profondeur qu’une simple mise en œuvre méthodologique.

Une telle remise en question des fondements est nécessaire et même vitale, comme dé- jà signalé plus haut. Du côté du lecteur, elle conduit à un embrayage qui le rend apte à rece- voir autre chose qu’il ne prévoyait pas. Le lecteur ne cherche plus à se fournir à lui-même le socle dont il a besoin, mais reçoit à la manière d’un don le fondement sur lequel il pourra éri- ger sa parole. Or ce don s’effectue au sein d’une relation, à l’initiative d’un Autre qui donne à qui il veut, où et quand il le veut bien. La réceptivité du lecteur va de pair avec une départie de sa propre maîtrise sur les choses, aventure d’une remise à l’Autre dans la confiance incer- taine que le don sera en effet attribué. Pour y parvenir, il lui faut débrayer d’un savoir non sémiotique (un savoir référentiel), pour embrayer, justement, sur un savoir sémiotique. Du côté de l’animateur, il y a également un débrayage à vivre en tant qu’il est lecteur, puisqu’il est lecteur du groupe, mais il faut inversement débrayer d’un savoir sémiotique pour ne pas gêner les lecteurs. Sa position est donc très exigeante, car il risque sa parole en temps réel.

Ainsi, dans les deux cas, interroger les fondements, ce n’est pas rechercher le point ul- time sur lequel on va pouvoir (se) construire en toute sécurité, comme si ce fondement était extérieur et qu’il suffisait de l’identifier. Le fondement se donne, il n’est jamais assuré. Il s’agit plutôt d’effectuer l’opération toujours à renouveler qui consiste à interroger les présup- posés qui, en nous, forment perpétuellement une résistance dont il faut se délester. Interroger

40 Même si le lecteur peut ne pas avoir une perception immédiate de cette sensation de douleur.
41 Ces questions peuvent en effet être entendues comme des questions portant sur le sujet en train de lire, et non comme destinées à enrichir l’encyclopédie personnelle de chaque lecteur.
42 Nous entendons par « savoir » ce que nous en avons dit au début du paragraphe 5.1.

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par une question située en position méta, c’est refuser les fausses évidences, creuser jusqu’où il n’y a plus moyen de trouver une assurance par soi-même. C’est aller jusqu’au lieu où seul un « croire sans objet »43 nous fait avancer en confiance, et noue le contrat de lecture : « Il y a une parole à entendre»44. La sémiotique place tout lecteur dans le continuel travail d’embrayage / débrayage, et de renoncement à toute possession, toute maîtrise sur le sens : il n’existe aucun moyen d’y accéder à coup sûr. Pour pouvoir commencer à lire, il est nécessaire d’accepter par avance ce lâcher-prise, mais aussi et surtout qu’il soit accepté de concert par les membres du groupe. Il n’y a donc pas de fondement massif, il n’y a que la fragilité d’une parole qui appelle et qui cherche à se faire entendre. Le travail du commencement consiste à faire en sorte qu’un consensus se dégage sur la confiance que les lecteurs se font les uns aux autres : « Nous parviendrons sans aucun doute sur l’autre rive45 ». C’est un consensus inverse de celui qui s’accorde sur des évidences non critiquées et renonce à s’interroger : dans ce consensus-là chacun trouve une place avec sa spécificité, et peut faire le point sur sa propre peur d’avancer. Un tel consensus s’appelle « communion ».

Ainsi, la communion consiste, d’une part, à reconnaître un fondement ultime et perma- nent, toujours donné, au-delà de tous les pseudo-fondements que l’on se donne toujours à soi- même pour se rassurer ; d’autre part, à établir un accord sur une reconnaissance commune de ce fondement, base préalable au contrat de la lecture. Vu sous cet angle, le travail du dé- brayage est un déblayage de tous les fondements que l’on se donne et qui empêchent de voir le véritable fondement, toujours présent, qui fonde depuis toujours la parole qui s’échange entre des sujets.

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5.3. De la peur à la confiance fondamentale

L’on s’aperçoit alors que cet abandon d’une quelconque prise sur les fondements va de pair avec la peur profonde que provoque le sentiment de ne reposer sur rien. Elle ne se mani- feste pas en surface, les comportements des lecteurs et leur paroles restent policés. Mais elle cherche les chemins de son expression, et elle les trouve en se glissant dans l’énonciation des participants, c’est-à-dire dans la manière dont ils arrangent, organisent les figures de leur dis- cours, généralement puisées dans le réservoir de figures que constitue le texte biblique lui- même. Cette peur s’exprime d’une manière ou d’une autre, et le travail de la relecture consiste précisément à en effectuer le repérage. Du côté des lecteurs, la peur pourra s’exprimer par du silence46, ou inversement par un excès dans la manifestation du savoir. Du côté des anima- teurs, elle pourra se manifester par une trop grande réserve dans les interventions qui lui re- viennent, ou inversement par la tentation d’une prise de pouvoir sur le groupe. Plus générale- ment, pour un animateur, la peur peut s’indique dans la manière dont il prend les rênes de la lecture. Ainsi le savoir sur le texte (aspect encyclopédique, utile et bénéfique en soi) autant que le savoir faire dans la lecture (aspect méthodologique, tout aussi utile et bénéfique), peu- vent-ils se subordonner l’animation d’un groupe plutôt que se mettre à son service : un anima- teur devra donc toujours se demander l’usage qu’il fait de son savoir et de son savoir faire, en soi légitimes. Serait-ce que la lecture doit être lancée sur la foi d’un évidement, d’une dépres- sion inaugurale (au sens météorologique du terme), d’un déséquilibre initial qui seul permet

43 Voir Lc 8, 50 : « Ne crains pas. Crois seulement ».
44 Nous faisons écho ici aux travaux de Michel de Certeau, notamment dans La fable mystique, I. XVIe-XVIIsiècle, Paris, Gallimard, 1982, par exemple p. 216 et suivantes.
45 La figure de « l’autre rive » nous semble aisément homologable à l’aboutissement d’un acte de lecture : un objectif est assigné à la lecture, et chaque lecteur, et plus encore l’animateur, a une idée de l’endroit où l’on doit aboutir. L’expérience montre que l’on n’aboutit jamais où l’on pensait, mais que la rive atteinte ne déçoit pour- tant jamais l’attente.
46 En étant bien conscient que le silence n’est pas, loin s’en faut, uniquement un signifiant de peur.

de lancer un mouvement ? Le savoir et la méthodologie, posés à leur juste place, viennent alors provoquer et alimenter ce mouvement. C’est cette alternative qui est révélée par le commencement du groupe, et qui se présente à tout commencement.

Mais si cette peur cherche les chemins d’une expression, cela signifie qu’il est impor- tant de lui permettre de le faire. Il convient de faire ce qui est nécessaire pour que des mots puissent être posés. Tant qu’elle reste insue, elle garde son pouvoir nocif en travaillant les lecteurs de façon souterraine, leur donnant à regarder en priorité le vide et donc leur propre doute. Mais si elle est parlée, il n’y a plus rien à en craindre. Pour les lecteurs en général, cela se manifeste par la capacité à affronter sereinement le nécessaire passage par une suspension du sens : l’absence de sens ne signifie pas sa perte définitive, mais la promesse de son renou- vellement. Quant aux animateurs, considérés comme des lecteurs du groupe, cette suspension provisoire du sens touche plus directement le chemin qu’ils voient faire au groupe. L’affronter signifie ne pas craindre les errances éventuelles du groupe, et tenir dans l’assurance que, à un moment ou à un autre, le groupe parviendra à construire une signification réjouissante. Les animateurs doivent donc disposer de leurs propres fondements, ne pas s’effrayer devant ce qui, pour eux, pourrait prendre l’apparence du vide : la difficulté pour le groupe de construire un chemin de signification. Aussi partent-ils du pari selon lequel tout peut advenir au sens et que donc rien de ce qui peut être dit, ni rien de la manière dont cela est dit n’est susceptible de les dérouter. Cette confiance fondamentale de l’animateur en la vie du sens, en sa donation généreuse même incontrôlable, peut contribuer à faire émerger la confiance au sein du groupe.

Tel est donc le pari qui préside à la lecture : une confiance fondamentale, native même, a déjà été accordée et précède et le groupe et l’animateur. La confiance ne saurait se trouver en quelque objet que ce soit, que chaque membre d’un groupe identifie souvent à un savoir préalable sur le texte, et que l’animateur cherchera plutôt dans une méthode en tant que tech- nique garantissant un résultat. Pour tous, elle ne repose sur rien de tout cela, et c’est précisé- ment la raison d’être du débrayage : un abandon de tous ces objets qui encombrent l’espace nécessaire à une vraie confiance. Car la seule confiance ne tient que sur une parole entendue : « Crois seulement »47. Cette parole peut s’entendre diversement. Du côté du lecteur, celui-ci peut l’entendre à partir du texte lu par le groupe, mais aussi dans la parole de l’animateur qui, ayant parcouru le chemin, sait que de la vie surgit toujours de l’aventure de la lecture. Du côté de l’animateur, cette parole ne repose pas elle-même sur une confiance en soi et en sa compé- tence, nouvel objet qui sature l’espace de la parole. La parole qui fonde la confiance s’entend également au travers du texte mais, à la différence des lecteurs qu’il accompagne, l’animateur ne se saisit plus des figures du texte, mais s’appuie sur le fait même qu’il y a un texte et que ce texte ne provient pas de n’importe où. Issu d’une tradition précise, il cristallise une expé- rience de foi vécue par d’autres avant lui, et dont son écriture témoigne. Par ailleurs, la confiance de l’animateur s’appuie sur l’appareillage de la sémiotique, non plus en tant que technique infaillible, mais en tant qu’opérateur assuré de débrayage, elle-même inspirée dans son mouvement par la Parole à laquelle elle s’accorde. Enfin, l’animateur fait reposer sa confiance sur le groupe48, en tant qu’espace de circulation de la parole au sein duquel, par la régulation réciproque et la reconnaissance communément partagée de l’irruption de l’Autre, du fruit vient à surgir immanquablement et à être partagé (distribué) pour que chacun ait sa

47 Confère Lc 8, 50.
48 Nous nous inspirons ici librement de ce qui a été dit avant nous : la confiance de l’animateur ne tient pas à lui- même, mais à une triple confiance dans le texte, la méthode et le groupe. La première formulation de cette « règle des trois confiances » provient d’Anne Fortin.

part. Fort de tous ces appuis, l’animateur a pour rôle essentiel de rappeler aux participants que la foi49 est première et qu’ils peuvent donc sans crainte prendre la mer.

Il nous est maintenant possible de déplacer la question: comment, en tant qu’animateur, parvenir à être suffisamment débrayé pour ne pas être effrayé par les manifesta- tions du débrayage non encore totalement abouti du groupe ? On pourrait répondre : en ne se situant pas au centre. Comme Jésus, l’animateur sème50, et il n’a pas à se préoccuper de la façon dont peut être perçue son animation, sauf à opérer un retour narcissique sur lui-même. Il s’agit plutôt de faire, des lecteurs qu’il accompagne, le centre de son attention. Il lui revient d’être attentif à la manière dont chacun dans le groupe, lecteur comme animateur, entend cha- cun des autres dans le groupe (« Prenez garde à la manière dont vous entendez », dit Jésus à ses disciples, Lc 8, 18). L’objectif n’est pas de changer l’autre, ni de le juger. Jésus ne fait qu’entendre comment ses interlocuteurs entendent, figures d’énonciation non thématisées que Jésus porte à la manifestation dans ses énoncés, à l’intention de ses auditeurs. Il revient uni- quement à l’animateur d’être au service de la parole, en se rappelant que la force de la parole ne tient pas à lui.

La confiance fondamentale est donc issue d’un jeu de renvois qui s’articulent tous sur une Parole et non pas sur quelque objet que ce soit. La tâche de l’animateur est de faire en sorte que soit toujours respectée cette circularité ternaire, pour le groupe et pour lui-même. Il lui revient de référer à une Parole déjà délivrée, à une confiance déjà assurée et non pas à re- construire de toutes pièces. Le choix qui est le nôtre de commencer le plus souvent notre lec- ture par un « découpage 3D » du texte, et donc de repérer les différents niveaux de parole qui structurent le texte, correspond à cette primauté accordée à la parole et a pour fonction de le signifier aux lecteurs, de façon plus ou moins thématisée51.

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5.4. Le cadre qui signifie cette confiance

Il reste que cette confiance fondamentale doit être manifestée concrètement par des dispositifs précis, qui ne portent pas à eux seuls cette confiance, mais en sont les signifiants dans et pour le groupe. Ce cadre comporte au moins deux éléments, qui jouent chacun une fonction en vue de l’établissement de cette confiance.

a. Les consignes servent à délimiter l’espace de lecture, la « cour de récréation » dans laquelle va se déployer l’activité exploratoire du groupe. Elles lui sont énoncées clairement dès le départ. Une fois énoncées, elles constituent un repère vers lequel se tourner en cas de tourmente. Elles reviennent à énoncer : « Allons à l’autre rive ». Une fois cela énoncé, est signifié le fait qu’on parviendra bien sur une autre rive, quelles que soient les tempêtes qui surviennent. En suite de quoi, il est et il sera toujours de la liberté du groupe de suivre ou non ces consignes, de les transgresser à sa guise. Cela n’enlèvera jamais le fait qu’elles ont été énoncées.

Leur transgression peut être une façon de fuir l’étape nécessaire du débrayage, par peur d’affronter la mise en question des fondements. Ce faisant, le groupe se coupe précisément de

49 Nous entendons le mot foi, ici, dans le sens de cette confiance fondamentale dont nous parlons, qui se situe au plan de l’énonciation dans la parole de l’animateur, et non pas au plan d’un énoncé comme ce peut être le cas dans une caricature de discours catéchétique. Nous employons cette figure parce qu’elle fait écho à son emploi dans l’évangile de Luc, dans des passages proches du nôtre : en Lc 8, 25 (la traversée de la mer), 8, 48 (la femme ayant des pertes de sang) et 8, 50 (la rencontre avec Jaïre).

50 Lc 8, 4-5.
51 Il s’agit en effet, à travers ce découpage, de mettre en évidence l’espace énonciatif d’un texte, c’est-à-dire la forme qu’il donne à l’énonciation. Dès lors l’énonciation apparaît, en rapport avec l’énoncé, comme ce qui en soutient et organise formellement la proposition.

ce qui fait son fondement essentiel, à savoir la parole énoncée dans les consignes, et son énonciation qui pose la confiance. Et croyant échapper à l’épreuve, il s’y trouve affronté de plus belle, et se voit contraint de la traverser dans des conditions moins confortables : au lieu que l’épreuve, nécessaire, soit vécue dans la confiance du terme, elle l’est dans la panique de la perte des repères. Mais même cela peut être repris et rendu signifiant. Quand l’animateur l’estime bon, c’est-à-dire quand le groupe en panique le « réveille52 », son intervention qui rappelle le cadre vient faire taire la tempête. Il est alors possible d’interroger cet acte de fuite initial, ce qui ouvre un chemin de signification : si le groupe a choisi de transgresser à ce mo- ment-là et de cette façon-là, c’est que quelque chose d’important devait être vécu par lui. L’animateur aide ainsi le groupe à se ressaisir de ce qui s’est passé, comme Jésus interroge ses disciples : « Où est votre foi ? ». Ce n’est pas un reproche, mais une interpellation salutaire qui réoriente le regard vers l’espace préalablement délimité, à savoir le repère fondamental donnée par et dans une parole. Comme Jésus (Lc 8, 23), l’animateur peut sereinement « dormir » et laisser le groupe aller où bon lui semble en lui laissant totalement les rênes. Ce n’est qu’en cas de nécessité ou d’urgence, et parce que sollicité, « réveillé » par le groupe, qu’il peut intervenir pour remettre paisiblement les choses à leur place. L’animateur parie sur la capacité des lecteurs de s’apercevoir eux-mêmes, à partir d’une simple parole qui remet en ordre, la signification de leur transgression. Dans le meilleur des cas, qui n’est pas le moins fréquent, le groupe parvient à donner sens lui-même à ce qui s’est passé pour lui. Le texte de la relecture présenté ci-dessus montre que le groupe a réussi à amorcer une élaboration de qualité, sans même que les animateurs lui livrent leurs propres hypothèses de travail. A l’animateur il suffit alors d’être simplement présent, témoin d’une Parole qui circule au-delà de toute maîtrise de sa part, et néanmoins pas sans lui53.

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b. L’énonciation de l’animateur, ou l’animateur comme cadre. Nous en venons à constater qu’au fond, le cadre est constitué par l’animateur lui-même, dans son énonciation, en tant qu’il se pose comme sujet. Et cette énonciation peut permettre des choses ou les empê- cher : soit l’animateur se réfugie dans toutes sortes de savoir, soit il se fie à sa capacité à être embrayé / débrayé. Et en cela, on peut regarder la position de Jésus vis-à-vis du légiste : sa propre personne n’a strictement rien à voir dans le problème. Il ne cesse d’être présent au par- cours du légiste pour lui faire faire un chemin. Dans cette attention de l’autre, dans la pro- fonde conviction que la parole elle-même — et non une compétence — garantit la qualité d’une lecture, l’animateur trouvera l’appui d’une énonciation juste54. Ainsi Jésus lui-même, face au légiste qui le met à l’épreuve, le renvoie à la parole et n’énonce aucun savoir en tant que maître : il ne se pose pas comme tel mais se met à son service.

CONCLUSION : RETOUR SUR LE DISPOSITIF DU SEMINAIRE ET SUR LA POSITION DE SES ANIMATEURS

Suggérons, pour achever notre parcours, que le dispositif du séminaire, avec la particu- larité qui est la sienne, ne fait rien d’autre que mettre en œuvre pour les participants ce qui est requis de ceux-ci lorsqu’ils sont animateurs. Plus encore, l’on peut envisager que tout ce que nous avons dit pour les lecteurs et animateurs au long de cet article vaut également, et à plus

52 Cf Lc 8, 23-24.
53 C’est une situation proche de celle-ci que sont amenés à vivre les disciples que Jésus envoie au début du chapi- tre 9 de Luc. Dans les maisons ils n’ont qu’à être présents, sans faire obstacle à une parole qui circule au-delà d’eux.
54 Il n’en reste pas moins que, pour être ainsi « quittée », la compétence technique est un préalable incontourna- ble…

forte raison, pour les animateurs du séminaire eux-mêmes. Ainsi leur position n’est-elle pas de « donner des leçons » à ceux qu’ils tâchent de former, mais d’accepter de traverser pour eux-mêmes les défis que les animateurs, en général, doivent affronter, afin d’apprendre à les nommer : condition sine qua non pour accompagner d’autres sur le même chemin de la dé- couverte des joies de l’animation. La différence tiendrait peut-être que les animateurs du sé- minaire travaillent sans filet, et cette situation conduit à envisager un dispositif particulière- ment fécond pour aborder ce type de défi : le travail en co-animation. On peut alors en revenir aux deux premiers éléments mentionnés par la partie précédente de ce parcours : nécessité du débrayage et remise en question des fondements.

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La nécessité du débrayage

Notre procédure de formation suppose un triple débrayage spatial, actoriel et temporel. Spatial : ce n’est pas le texte de l’évangile qui définit l’espace de lecture, mais un texte se- cond, celui de la relecture ; actoriel : ce ne sont plus les mêmes acteurs qui prennent la pa- role ; ceux qui étaient lecteurs un moment donné ne sont plus désormais que des « acteurs en papier », bien éloignés des lecteurs « seconds » qui, désormais, les appréhendent ; temporel : un délai important est posé entre la première lecture et la relecture. Ce triple débrayage est posé par le cadre du séminaire, parce qu’il ne serait pas facile à effectuer spontanément sinon. Il est en effet à ce point difficile d’effectuer un tel débrayage, notre parole semble tellement accrochée à nous-même, que tout dispositif qui semblerait la toucher de trop près nous met immédiatement en danger. Inversement une pratique régulière agit, à la manière d’un exer- cice55, comme un lieu d’entraînement à l’embrayage et au débrayage. Les animateurs du sé- minaire ne sont pas dispensés de la pratique régulière de cet exercice : ils sont logés, bien sûr, logés à la même enseigne que quiconque. Ils ne peuvent même pas revendiquer s’y mouvoir plus à l’aise que ceux qu’ils forment. Pour avoir à tenter d’y guider autrui, ils ont simplement davantage conscience de la difficulté de l’entreprise…

Si toute lecture sémiotique suppose l’exercice permanent du débrayage, les animateurs du séminaire s’y livrent d’une manière particulière. Il leur revient en effet de jongler en per- manence entre les différents niveaux de lecture et les différentes formes de débrayage qui les caractérise56 : au plan de la lecture, au méta-plan de la méthode, et au méta-méta-plan des conditions dans lesquelles nous allons questionner la pratique réglée de la lecture sémiotique elle-même. Interrogation toujours plus profonde, elle demande de cibler le niveau acceptable d’interrogation pour les participants : c’est aux animateurs du séminaire de proposer un dispo- sitif tel, de façon suffisamment rigoureuse et adaptée aux participants du séminaire pour que ceux-ci puissent envisager un débrayage. Ces derniers peuvent le faire à la mesure du chemin parcouru autour de la question des fondements. Quant aux animateurs du séminaire, ils ont eux-mêmes à faire, et à refaire sans cesse l’exercice d’une interrogation de leurs propres fon- dements et accepté d’entendre une parole les assurer : « Crois seulement ».

Provoquer ainsi un tel débrayage suppose d’envisager, en deçà de la scène de la lecture et la fondant, la position logique d’une instance d’énonciation qui préside au débrayage du dire. C’est à cette instance d’énonciation que l’on peut référer une sorte de contrat de base en forme de « crois seulement ». Cela pose les animateurs, de groupes de lecture comme de sé- minaires de formation, comme destinateurs délégués (ils sont donc destinateurs… mais pas plus que délégués). Ils ont la charge de poser et d’assumer le cadre au nom d’un Autre, et non pas en leur nom propre. C’est ce qui est exprimé au groupe lorsque nous lui rappelons que

55 Ou encore à la manière d’une gymnastique, comme nous le suggérions au début.
56 Nous disions au début de cet article que les animateurs nous semblaient devoir se préparer à une gymnastique exigeante consistant à circuler constamment entre deux niveaux de lecture et de thématisation. Les animateurs du séminaire ne sauraient se soustraire à une telle exigence.

nous travaillons pour que la Parole circule jusqu’à ceux qui se trouveront dans les groupes que chacun anime ou animera. Ce ne sont donc pas les personnes des animateurs en tant que telles qui sont en jeu, mais la Parole d’un Autre pour des autres. Pour ce projet, il faut apprendre à se déprendre de soi-même.

Nous proposons de ne pas regarder le débrayage à partir de ce qu’on lâche mais à par- tir de ce qui est visé par lui. Il s’agit de viser un moindre inajustement sur cette instance d’énonciation. Le débrayage est fondamental parce qu’il nous permet d’accéder à notre désir, qui est d’être posé avec d’autres sur la trajectoire de la parole : telle est la position ajustée pour traverser. Enoncer qu’il s’agit de « croire seulement », c’est envisager les choses depuis la fin, au double sens du mot. L’assurance est donnée qu’un destinateur, un Autre, envisage le projet du point de vue de son accomplissement assuré, sans pour autant que cette perspective ne retire quoi que ce soit à la liberté des sujets ni aux aléas du chemin qu’ils vont emprunter. L’on pourra alors regarder devant avec l’assurance de parvenir sur l’autre rive, quelles que soient les tempêtes traversées : il est possible de compter sur la réussite a priori du parcours de lecture. Un « Réel » nous précède, nous attend, et nous fait confiance pour y parvenir. Cela suffit pour nous convaincre d’oser la traversée.

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Une remise en question des fondements

Pour l’animateur du séminaire, une question similaire se pose et l’oblige également à faire face à la même épreuve, même si c’est à un niveau méta. Pour lui, cela pourrait s’énoncer ainsi : la proposition formulée aux participants d’effectuer, avec les risques que cela comporte, le parcours du séminaire, va-t-elle fonctionner ? Ne va-t-elle pas provoquer de la « casse », des réactions de la part des participants telles que tout le travail va s’arrêter ? Est-il légitime de jouer ainsi avec les couches profondes des sujets qui viennent avec confiance ? Et si quelque chose dérapait ? L’animateur n’aurait-il pas une responsabilité écrasante dans l’échec prévisible de la séance ? L’animateur de séminaire sent souvent qu’il « joue avec le feu », et s’interroge légitimement sur son droit à le faire.

Si l’essentiel est le débrayage proposé par les animateurs, l’on voit alors qu’il n’est pas nécessaire de se crisper sur une proposition de chemin définitive et absolue. Ainsi notre pro- pre dispositif a considérablement évolué à mesure de sa mise en œuvre et continuera à le faire. De la même façon, plusieurs dispositifs distincts ont été envisagés, tour à tour mis en œuvre, qui provoquent différentes formes de débrayage pour les participants au séminaire. L’on s’aperçoit à l’usage que tous les participants n’y entrent pas tous de la même manière, ce qui est fort logique et normal, mais qu’ils se complètent assez heureusement.

Dans la séance étudiée ici, il y a eu l’intervention de l’animatrice : « pour qu’ils puis- sent lire ». Les participants éprouvaient un peu de peine à entrer dans le lecture, risquaient de s’égarer dans la technique : l’intervention débrayée de l’animatrice a permis de reprendre le chemin. Un tel débrayage n’a été possible qu’au prix de la reconnaissance d’une peur spécifi- que à dépasser : « la peur d’être un sujet », un sujet à mains nues, un sujet sans cuirasse, expo- sé à tous les coups. D’où la question dans la consigne : « Où fondez-vous votre position de sujet ? ». Inversement, l’animateur du séminaire sait que son propre débrayage est réussi lors- que le groupe lui-même peut prendre les rênes et se lancer pour son propre compte dans la recherche du sens. La relecture a été pour le groupe ce moment où, s’appropriant son histoire et cherchant à lui donner sens, il s’est risqué à une lecture neuve et originale. Il ne reste aux animateurs du séminaire qu’à en recueillir les fruits avec reconnaissance et admiration.

Anne PENICAUD Olivier ROBIN

(CADIR-Lyon)

Anne PENICAUD, Olivier ROBIN, Lecture énonciative du chapitre 1 de Luc, Sémiotique et Bible n° 150, Juin 2013.


Cet article d’Anne Pénicaud et Olivier Robin (CADIR-Lyon) pose les bases d’une lecture énonciative du chapitre I de l’évangile de Luc (v. 5- 80). Un préalable, exposant les raisons et les fondements théoriques d’une telle lecture, sera suivi par un premier moment d’analyse. Une observation globale des v. 5-80, considérés à partir de leur forme énonciative, y servira d’appui à la formulation d’hypothèses de lecture elles-mêmes reprises dans la perspective d’une théologie de la lecture.

I – PRÉALABLE (A. Pénicaud)

 

Le présent article reprend la présentation faite à l’occasion du colloque de juin 20121, mais d’un point de vue plus développé : il ouvre en effet une série de textes consacrée au récit inaugural de l’évangile de Luc (Lc 1,5-80)2. L’analyse de ces textes n’est pas une nouveauté pour les sémioticiens de longue date3. Pour d’autres, qui découvrent la lecture sémiotique, elle est encore inédite. Cette proposition de lecture s’adresse aux uns comme aux autres. En effet la lecture menée ici développera les modèles et les pratiques de la proposition, nouvelle, d’une sémiotique énonciative.

Pourquoi courir ainsi le risque de la nouveauté ? La réponse se trouve dans la dynamique de recherche propre à la sémiotique. Depuis ses débuts il y a cinquante ans, la discipline sémiotique n’a cessé d’évoluer en rapport avec les textes qu’elle examinait, générant en chemin des modèles et des gestes d’analyse continuellement renouvelés. Dans un premier moment les modèles élaborés par Greimas, essentiellement fondés sur la lecture de contes, ont permis l’avènement d’une première sémiotique appréhendant les textes comme des énoncés organisés par une logique narrative. Cependant la confrontation de ces modèles aux textes bibliques a rapidement conduit les sémioticiens du CADIR à resituer tout énoncé comme la manifestation d’une énonciation immanente4, et à repenser du même coup le statut de la lecture dans une perspective figurative référée à l’énonciation. La proposition faite aujourd’hui, celle d’une sémiotique énonciative, poursuit ce chemin sans bien sûr prétendre contester la sémiotique figurative qui l’a précédée et dans laquelle elle se fonde. Son statut est plutôt celui d’une proposition alternative, dont les pages qui suivent expliciteront les fondements et les visées.

 

1. L’énonciation dans la sémiotique du CADIR

 

L’énonciation est comprise en sémiotique dans une perspective logique qui la distingue nettement du point de vue de l’auteur. Durant la rédaction du texte, il y avait bien un auteur écrivant ce texte, mais une fois le texte achevé il n’y a plus d’auteur : il s’est définitivement absenté. Si on considère ce texte, on y découvre cependant comme une sorte de point d’origine, mais comparable à celui qu’indique la perspective d’un tableau et qui n’a rien à voir avec la place qu’occupait le peintre réalisant son œuvre. Ce lieu originel est l’énonciation, comprise comme la place d’un « je, ici, maintenant ». Porter attention à l’énonciation requalifie un texte comme un énoncé, dans lequel cette énonciation se « lit » à la manière des pas sur le sable de la célèbre chanson « Les feuilles mortes »5. Elle s’y découvre en creux grâce aux acteurs, espaces et temps de l’énoncé, qui en sont comme une figure inversée. En effet les acteurs sont des « non je » situés en vis-à-vis du « je » de l’énonciation. Les espaces sont des « non ici », qui supposent par contraste l’ « ici » de l’énonciation. Quant aux indications de temps, elles renvoient par la négative au « maintenant » de l’énonciation : le présent en est contemporain, le passé lui est antérieur et le futur lui est postérieur. Les acteurs, espaces et temps d’un énoncé présupposent ainsi la place de l’énonciation en même temps qu’ils en sont la négation6. Ainsi la fonction de l’énonciation est analogue à celle de l’origine dans une courbe mathématique. Concrètement absente mais structurellement présente, elle est le point zéro qui assure l’homogénéité de cette courbe dont tous les points sont indexés sur elle : de même l’homogénéité d’un énoncé tient à la façon dont tous ses acteurs, espaces et temps sont indexés sur la position virtuelle d’un « je, ici, maintenant ». Ce lieu vide est ainsi postulé par un énoncé comme conditionnant sa cohérence.

L’attention à l’énonciation a d’abord porté, au CADIR, le développement d’une sémiotique à la fois figurative et figurale. La dimension figurative du texte apparaît dès lors que le principe d’immanence situe acteurs, espaces et temps comme des figures qui demeurent entièrement à déterminer7. La fonction des figures est de qualifier ces positions, leur donnant ainsi une « consistance figurative ». Considérés du point de vue de l’énonciation, les énoncés apparaissent ainsi comme des tissages de figures en parcours greffées sur les différents dispositifs d’acteurs d’espaces et de temps, et dont les échos et les écarts ont pour effet de situer ces dispositifs les uns par rapport aux autres8.

Pour les sémioticiens, la fonction des figures n’est donc pas tant de figurer un monde possible9 que d’attester de la forme d’une énonciation. Là s’indique le passage vers la dimension figurale. Il est opéré par les accrocs repérables dans le tissu figuratif des énoncés – ellipses, incohérences, oxymores, ou plus discrètement désignations détournées (métaphores, métonymies…), ces cahots signifiants qu’une citation d’Origène devenue célèbre chez les sémioticiens lecteurs de la Bible, qualifie comme des « pierres d’achoppement » sur les chemins de la lecture10. Comme les « scrupules » du latin – qui désignait ainsi les cailloux dans la chaussure qui forcent l’arrêt et incitent un marcheur à suspendre sa marche et à en réajuster les conditions, ces cahots arrêtent la lecture. Le dérangement qu’ils imposent en engagent le retournement depuis l’attention à un énoncé figé dans son aptitude figurative vers un accueil de l’énonciation comprise comme puissance de mouvement et de vie. Le figural est ainsi la marque, dans un énoncé, de la parole qui le traverse, porteuse d’un « faire sens » développé comme orthogonalement aux énoncés. Cette parole en effet s’appuie sur le déploiement des figures de l’énoncé, mais pour les diriger dans une direction bien différente des représentations qu’elles donnent à voir11.

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2. La sémiotique figurative et figurale, un chemin de débrayage

 

Sur ces bases énonciatives et figuratives, les sémioticiens du CADIR ont développé la sémiotique figurative et figurale comme un parcours de débrayage guidé par une attention toujours plus précise à l’énonciation, et fonctionnant par décrochements successifs.

– Son point de départ consiste dans une première découverte : avant d’être des documents historiques, les textes sont des monuments du langage. D’où un premier décrochage, vis-à-vis de la perspective référentielle qui veut que les discours « disent quelque chose ». Ce débrayage inaugural, qui distingue les textes de ce dont ils parlent12, fonde une lecture attentive aux conditions langagières de son exercice13. S’ensuit un suspens du sens immédiat qui établit un écart avec la réception initiale d’un texte14.

– Une seconde découverte intervient alors : aucun sens ne vient prendre spontanément la place ouverte par cet écart. D’où le constat suivant : en sémiotique, un énoncé n’est que la manifestation d’une signification qui se présente comme immanente et devant être construite15. D’où un second « débrayage », intervenu cette fois vis-à-vis de l’immédiateté du sens. Ce nouvel écart ouvre la place d’une analyse narrative fondée sur les modèles greimassiens16, qui donne accès à une structuration de l’énoncé en fonction des valeurs de sens qui y sont engagées.

– Cependant une troisième découverte s’impose, qui est directement liée à la lecture des textes bibliques17 : il y a lieu de distinguer nettement dans les textes les dimensions de l’énoncé et de l’énonciation. Les textes sont, assurément, des énoncés dont un modèle narratif permet de construire la forme avec quelque sûreté. Mais ces énoncés sont également, comme indiqué ci-dessus, des tissages de figures portant la manifestation d’une énonciation irréductible aux énoncés. Intervient là un troisième « débrayage », qui instaure un écart significatif avec l’analyse narrative. Il suppose en effet que l’on se détache des énoncés pour en considérer la dimension figurative en tant que telle, non comme un habillage du narratif mais à la recherche de points de blocage portant un passage vers le figural. L’énonciation du texte pointe ici, à la manière d’une inaccessible étoile dont les figures sont l’indice, mais aussi l’agent. Elles en sont les médiatrices par les dérangements qui, en les traversant, attestent de sa puissance opératoire. En même temps cette puissance de dérangement de l’énonciation est comme un mur opposé aux lecteurs, dans leur quête de sens. L’expérience figurale donne à considérer le lieu de l’énonciation comme un en-deçà radicalement impossible à appréhender, et donc définitivement hors d’atteinte18. L’enjeu de ce troisième débrayage est ainsi de détacher les lecteurs de toute visée de prise conceptuelle sur l’énoncé et sur sa signification.

– Une dernière découverte vient conclure ce parcours d’analyse. En effet le barrage opposé à la quête d’un sens a pour enjeu de réorienter les lecteurs vers une attention à l’événement de sens que constitue pour eux le fait même qu’il y ait lecture. Se laisse alors discerner la parole qui traverse vers eux depuis le texte, les appelant à un vis-à-vis énonciatif où ils sont engagés en tant que sujets. Apparaît ici l’immense fécondité de ce « ratage » d’une saisie de l’énonciation : il ouvre à la parole qui traverse les textes. La visée de la lecture se retourne là vers les lecteurs, en tant qu’ils sont convoqués par les textes à un travail signifiant, voire à un travail du signifiant19 les conduisant à faire en eux-mêmes l’épreuve du sens. Il s’agit pour eux d’accueillir les effets de sens produits en eux par le vis-à-vis avec un texte, dans leur puissance de dérangement et leurs effets d’altérité – donc de vie20. Cet accueil est un dernier débrayage, qui déprend les lecteurs de leur propre position de « je, ici, maintenant » pour les resituer dans le vis-à-vis du texte, comme des « tu, ici, maintenant » en chemin vers une position d’énonciataires de ce texte. Les sémioticiens ont qualifié cet ultime débrayage comme une anamorphose, d’un terme emprunté au vocabulaire de la peinture21.

Cette anamorphose engage donc les lecteurs à retourner au bout du compte la lecture vers eux-mêmes, mais dans une perspective altérisée : en tant qu’ils sont le lieu où se révèle, à ses effets de sens, la voix qui soutient l’énoncé22. Ce dernier débrayage est ainsi comme un embrayage sur l’éprouvé d’une rencontre avec la « parole » qui passe par cette voix23. Voix, parole sont ici des figures métaphoriques qui désignent, faute de mieux et sans prétendre en saisir quoi que ce soit, la perception sensible de l’énonciation à laquelle renvoie l’épreuve d’un sens ressenti dans une confrontation subjective à l’énoncé. L’hypothèse formulée au CADIR est que, pour ce qui concerne les textes bibliques, ce vis-à-vis énonciatif entre un lecteur et un énoncé est le lieu d’une rencontre avec la « Parole » de Dieu dans sa puissance créatrice, puissance que l’évangile développe en rapport avec l’ « heureuse annonce 24» de Jésus, Christ.

 

3. La proposition alternative d’un chemin d’embrayage : une sémiotique énonciative

 

La beauté de ce parcours de débrayage s’indique d’elle-même. Alors pourquoi ne pas s’en tenir là ? Et à quoi bon proposer un autre chemin ? Cette proposition a été soutenue par le constat réitéré de la difficulté que comporte ce sentier de débrayage pour des lecteurs novices. Il se trouve que l’invitation à la lecture des textes bibliques est universelle : l’ « heureuse annonce » est pour tous, et chacun est appelé à s’y exposer en se déplaçant à sa façon vers un vis-à-vis avec l’énonciation. Or le sentier escarpé d’une « voie négative », procédant par détachements successifs, qui vient d’être décrit, apparaît à bien des lecteurs comme parsemé d’embûches trop périlleuses pour leur sembler praticable, même accompagnés. Que devient alors l’universalité ? La tension entre, d’une part l’intérêt montré par beaucoup de lecteurs débutants et de l’autre la difficulté qu’ils rencontrent à entrer de façon autonome dans ce chemin de lecture a ainsi guidé la recherche du CADIR durant les douze dernières années. Cette recherche, sans cesse éprouvée au feu de l’enseignement et de l’accompagnement de groupes, est à présent suffisamment aboutie pour pouvoir être exposée et illustrée dans la proposition de textes écrits.

La dynamique d’embrayage sur laquelle s’achève le parcours du débrayage décrit ci-dessus détermine l’orientation générale de ce chemin alternatif. Si en effet le terme du chemin consiste, ainsi qu’on l’a vu, à retourner le lecteur vers lui-même en tant que lieu rencontré et traversé par la parole véhiculée par un texte, il est possible de penser d’emblée le parcours comme embrayage sur ce vis-à-vis énonciatif entre un lecteur et un énoncé. D’où une sémiotique énonciative traçant, en tension avec la « voie négative » du débrayage, la « voie positive » d’un embrayage. Il n’y a là ni contradiction ni récusation : seulement l’ouverture salutaire d’une pluralité de chemins, conformément à l’adage sémiotique « le sens vient de la différence »…

Ce chemin d’embrayage s’inscrit pleinement dans le cadre établi par l’analyse figurative et figurale du CADIR. Il vise de la même façon à conduire les lecteurs vers un vis-à-vis harmonisé sur l’énonciation à l’œuvre dans un énoncé, sans bien sûr prétendre jamais obstruer la place – définitivement vide – de l’énonciation en pensant saisir un quelconque sens d’un texte. Cependant, tandis que le parcours du débrayage considère l’énonciation en rapport avec l’énonciateur – absent – des textes bibliques25, la sémiotique énonciative propose de l’appréhender à partir d’un lecteur bien présent, mais en tant que la lecture l’appelle et le guide vers une position d’énonciataire que l’on pourrait comparer à la perspective indiquée par les tableaux. La sémiotique énonciative ouvre ainsi un chemin qui ne s’appuie pas sur un point de fuite – l’inaccessible étoile de l’énonciation – mais sur le vis-à-vis de fait établi par la lecture entre des lecteurs et un énoncé accueilli dans sa puissance d’appel. Ce point de départ fonde un chemin d’harmonisation « à l’oreille », d’harmonisation énonciative qui est comme le revers « terrestre » du parcours « céleste » de débrayage et d’écarts décrit précédemment. Il vise à permettre à tout lecteur d’éprouver la puissance de retournement inhérente à l’énonciation, dans la mesure bien sûr de sa propre ouverture énonciative et sous la forme singulière qu’en prennent pour lui les effets de sens. La sémiotique énonciative ne se focalise donc pas sur l’énoncé mais sur la position des lecteurs en vis-à-vis de cet énoncé, sur lequel elle leur enseigne à s’accorder : elle les aide à ajuster leur regard de façon à ouvrir l’oreille à la « voix » qui traverse l’énoncé, leur enseignant ainsi l’art de voir pour entendre.

Un détour comparatif par l’analyse picturale, dont était mentionné ci-dessus le travail sur la perspective, permettra de comprendre par analogie le chemin suivi par la sémiotique énonciative. En dessinant les lignes organisatrices d’un tableau, l’étude d’un tableau désigne la place la plus ajustée à sa contemplation26. De la même façon la sémiotique énonciative prend appui sur l’énoncé pour embrayer sur l’énonciation. Elle indique, en surimpression sur un énoncé, des lignes qui font apparaître les marqueurs énonciatifs par lesquels il est structuré. Elle permet ainsi à un lecteur de se situer d’emblée dans une perspective énonciative face à cet énoncé, entrant directement dans une posture de lecture marquée par l’anamorphose. Bien sûr, cette position d’énonciataire s’avèrera au bout du compte tout aussi inaccessible que celle de l’énonciateur : tel un sommet de montagne, elle ne cesse de reculer à mesure que l’on croit s’en approcher. Apparaîtra alors que l’important réside dans le déplacement… Le parcours d’embrayage proposé par la sémiotique énonciative se soutient de l’appel entendu dans les textes, et reçu comme gage de la présence inaccessible d’une énonciation tierce pour, à partir de là, tenter d’apprendre à marcher à l’écoute de la parole.

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4. Modèles et pratiques de la sémiotique énonciative

 

Comme la sémiotique figurative et figurale, la sémiotique énonciative procède par étapes. Elle associe au minimum deux moments27, qui seront présentés rapidement ici pour être prochainement éclairés par la lecture du texte. On n’hésitera donc pas à pratiquer des allers et retours entre cette lecture et la présentation proposée ci-dessous. Voire, si la lecture des pages qui suivent semble aride, à la laisser provisoirement de côté pour la reprendre au terme de l’analyse qui la suit.

Comme indiqué ci-dessus le point de départ de la sémiotique énonciative consiste à mettre en évidence la forme énonciative de l’énoncé : à montrer ce qui est observé de cet énoncé, dès lors qu’il est considéré depuis une « place » d’énonciataire. Cette vision, purement formelle, s’appuie sur les trois éléments – les acteurs, les espaces et les temps d’un énoncé – qui sont des indicateurs de l’énonciation à l’intérieur d’un énoncé. L’attention aux acteurs, espaces et temps de l’énoncé a deux incidences, qui ont engendré les deux modèles sur lesquels s’appuie la sémiotique énonciative, et qui cherchent tous deux à rendre perceptible la forme énonciative d’un énoncé.

 

Apprendre à voir : le relief et le vitrail

 

D’abord, elle engage à une vision en « relief », qui ouvre les énoncés sur une dimension de profondeur interne. La sémiotique narrative de Greimas, mais aussi la sémiotique figurative du CADIR, considéraient seulement l’enchaînement linéaire des dispositifs d’acteurs, d’espaces et de temps d’un énoncé. Or il se trouve que ces dispositifs ne sont pas homogènes. Tout énoncé les inscrit en effet sur deux lignes distinctes :

– une ligne « somatique » directement assumée par la « voix du texte ». Elle constitue une ligne de base, donnant à voir l’inscription des acteurs du texte dans l’espace et le temps et leurs qualifications figuratives.

– une ou plusieurs lignes « verbales », qui courent en parallèle à cette ligne somatique. Assumées par la parole des acteurs, elles déploient les représentations construites par leurs discours. Ces lignes secondes proposent souvent des relectures des dispositifs somatiques. Elles peuvent également proposer d’autres dispositifs d’acteurs inscrits dans des espaces et des temps, qu’elles qualifient également.

Intervient ainsi un effet d’échos et d’écarts entre les dispositifs développés dans les différentes lignes et les figures qui les qualifient28. Les comparaisons qu’il induit mettent en évidence la position énonciative des différents acteurs. Depuis le somatique vers le verbal émerge le dire : la comparaison des lignes montre la façon dont un acteur dit ce qu’il dit. Du verbal vers le somatique apparaissent les figures de l’entendre : leur mise en tension montre comment un acteur entend ce qu’il entend.

Le relief d’un énoncé consiste donc dans une présentation de cet énoncé réorganisée en fonction de l’inscription des acteurs dans la parole, en tant qu’elle différencie :

– une ligne somatique qui est ce à partir de quoi ils parlent (dans le dire) et ce qui est rejoint par la parole d’autrui (dans l’entendre) ;

– une ligne verbale, déployant l’énoncé produit par le dire et donné à l’entendre.

Un schéma simple esquissera le cadre de ce modèle, sur lequel l’analyse des textes donnera l’occasion de revenir avec plus de précision :

dire

 

 

 

 

 

verbal

somatique

entendre

somatique

 

ÉNONCÉ

RELIEF

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’animation de groupes de lecture montre que la construction du relief par un groupe, autrement dit l’attention à la parole, ouvre la possibilité d’une lecture dont la fécondité tient au vis-à-vis qu’elle permet avec les figures de parole déployées par un texte. Par un effet d’écho, celles-ci rejaillissent sur la lecture, pour y ouvrir une première forme d’embrayage sur l’énonciation du texte.

 

La mise en place du relief conduit cependant à aller plus loin, en reprenant le geste de découpage inhérent à une pratique sémiotique pour en proposer une version plus affinée. D’où la proposition d’un second modèle, comparé à un « vitrail »29. Le principe du vitrail est de faire apparaître, en surimpression sur le relief du texte, les lignes énonciatives constituées par les changements d’acteurs, d’espace et de temps qui ne cessent de traverser un énoncé. Constater le foisonnement de ces variations a imposé la nécessité de situer l’importance de chacune d’elles relativement aux autres. Il s’en est suivi une organisation par « focales ».

En photographie, le terme de « focale » désigne le lien entre l’ampleur du champ embrassé par un objectif et le degré de précision du point de vue développé sur ce champ30. Un objectif grand angle couvre un champ d’amplitude maximale, mais avec une finesse d’observation minimale. A l’inverse un objectif macro considère un objet de taille infime, mais avec une précision maximale. De même en sémiotique énonciative, le terme de focale désigne le rapport intervenu entre le champ observé et le regard qui l’observe. Cependant ce qui est observé n’est pas un paysage mais une forme énonciative : autrement dit, la façon dont l’énoncé est à la fois décomposé et recomposé par le jeu de ses acteurs, de ses espaces et de ses temps. Il s’agit ainsi de surimposer sur le relief de l’énoncé l’indication de sa forme énonciative.

C’est ainsi qu’une « focale 1 » considèrera l’ensemble d’un énoncé pour en déterminer les articulations principales du point de vue de l’énonciation : elle définira ainsi des « scènes »31 dont l’assemblage constitue cet énoncé. Le passage à la focale 2 s’obtient par un effet de zoom : cette focale observe de plus près chacune des scènes distinguées par la focale 1 en y différenciant des divisions articulées entre elles. La focale 3 pratique un nouveau grossissement du zoom, découpant à son tour chacune de ces divisions en parties, etc… Appréhendé dans la perspective des focales, le découpage énonciatif d’un énoncé s’inscrit ainsi dans une logique d’inclusion comparable à celle des poupées russes : chaque focale englobe celle qui la suit (ainsi la focale 1 contient la focale 2, qui contient la focale 3…), qui en constitue un développement plus affiné. La construction de la forme énonciative d’un énoncé procède ainsi par niveaux de zoom (par focalisations) successifs, ce qui la définit comme une structure organisée hiérarchiquement.

Le vitrail réalisé par l’assemblage des focales n’est pas un « objet » technique irréfutable, porteur d’une prétention à saisir les marques de l’énonciation dans un énoncé et à les organiser de façon objective. Il est plutôt un lieu d’objectivation temporaire, car toujours révisable, permettant à un lecteur de considérer un énoncé du point de vue de son énonciation. D’où une forme d’inversion : en cherchant à faire apparaître, par le jeu des focales, la forme énonciative d’un énoncé, le lecteur travaille son propre ajustement énonciatif sur cet énoncé. L’enjeu est de l’aider à construire son rapport à la parole qui traverse cet énoncé.

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Pour permettre d’entendre : la signifiance et sa lecture 

 

En analyse énonciative, le voir sert d’appui à l’entendre. La forme énonciative (relief, vitrail) donnée à l’énoncé est une incitation à la lecture. En permettant aux lecteurs de considérer un énoncé du point de vue de son énonciation, elle les invite à interpréter la forme qu’il leur est donné de voir. Le relief sert d’appui à un geste de lecture figurative qui procède, on l’a vu, par échos et écarts. Quant au vitrail, il permet une « lecture énonciative » dont les règles, tout à fait nouvelles, seront précisées ici.

Cette nouveauté s’inscrit cependant dans une continuité car deux règles, fondamentales en sémiotique, régissent cette lecture.

 

– 1) « Le sens vient de la différence ». Chaque focale s’appuie donc sur une hypothèse de découpage distinguant et associant plusieurs fragments (deux ou trois, voire davantage). L’interprétation de ce découpage n’est pas immédiate, mais s’appuie sur une observation soutenue par deux questions solidaires, qui permettent de décrire l’organisation de la focale.

– Quelles sont les différences intervenues entre les pièces qui constituent cette focale ?

– Quel est l’axe commun déterminé par leur association ?

Ces questions font ressortir certaines figures du texte, qui se trouvent mises là comme en surbrillance. Dès lors les parcours de figures ne se donnent plus comme enchevêtrés les uns aux autres mais comme ordonnés par l’armature énonciative qui les sous-tend. Ils émergent là comme spécifiques à chaque niveau de focale, ce qui en montre le lien avec les dispositifs d’acteurs, espaces et temps qui organisent cette focale. Cette appréhension nouvelle des figures soutient alors une proposition interprétative – une proposition de lecture – qui appréhende la focale considérée comme une organisation lisible du point de vue de ses structures.

Se pose ici la question des critères de vérification : est-il possible de valider le découpage intervenu à un niveau de focale ? Et si c’est le cas, comment le peut-on ? La validation des focales n’a rien d’une vérification objective mais relève plutôt d’un travail d’ajustement continu, ce qui l’apparente à un art.

– Pour une focale donnée, cette validation est pratiquée par un jeu d’allers et retours entre les trois éléments indiqués ci-dessus : une hypothèse de découpage, sa description en termes d’éléments communs et de différences (cette double description procédant par un jeu d’allers et retours entre le commun et différent, ou entre le différent et le commun), et la lecture des parcours de figures mis en évidence par cette description en vue d’en discerner les structures organisatrices.

– Entre deux focales, la validation procède également en allers et retours, mais cette fois entre le découpage d’un niveau et le niveau qui lui est immédiatement supérieur : en effet l’élément commun qui fait « tenir » un niveau de focale comme un tout est un élément différentiel pour le niveau supérieur. Si par exemple en focale 2, la cohérence d’un fragment est assurée par le voir, la focale 1 aura à opposer ce voir à un autre élément – par exemple l’entendre. Cet élément se retrouvera à son tour en focale 2, comme ce qui assure la cohérence d’un autre fragment, lui-même divisé en éléments différentiels.

Voici un exemple de ce jeu d’emboîtements :

 

focale 1

commun : percevoir

différent :

voir          vs entendre

focale 2

 

commun : voir     commun :  entendre

différent                                                                     différent

commencer      vscesser          ne pas entendre   vs  entendre

 

Ce principe, répété de proche en proche, situe la validation des focales comme un va-et-vient permanent, dans lequel la lecture se contrôle sans cesse dans le passage d’un niveau de focale à celui qui le suit et à celui qui le précède. D’où un jeu d’allers et retours,

remontant de la dernière focale jusqu’à la première et descendant de cette première focale jusqu’à la dernière.

Cette forme de validation expérimentale précise la remarque faite ci-dessus : « Le vitrail réalisé par l’assemblage des focales n’est pas un « objet » technique irréfutable, porteur d’une prétention à saisir objectivement les marques de l’énonciation dans un énoncé. Il est plutôt un lieu d’objectivation temporaire, car toujours révisable, manifestant le positionnement d’un lecteur en vis-à-vis de cet énoncé, considéré du point de vue de son énonciation. » L’enjeu du vitrail est de donner aux lecteurs un support pour réajuster leur propre positionnement énonciatif en vis-à-vis de l’énoncé, affinant ainsi leur aptitude à en lire la signifiance : en aucun cas de leur donner le moyen de confisquer cette signifiance en un savoir figé. La pratique de cet « art » du réajustement continu engendre à son tour un critère, cette fois pleinement subjectif : la qualité du « réglage » proposé par un découpage de focales s’évalue à la clarté de la forme qu’il instaure, ou encore à sa lisibilité, donnée dans une sorte d’« évidence » (assurément provisoire et relative, puisque toujours destinée à se trouver remise en question) qui en souligne la beauté. Il ne s’agit pas là d’un critère intellectuel ou esthétique : la lisibilité de la forme s’atteste plutôt à ses effets dans les lecteurs, dont les structures personnelles entrent dans un écho différentiel avec celles discernées dans le texte. S’ouvre là le travail du texte dans ses lecteurs.

– 2) « Le global régit le local32 ». L’analyse énonciative donne toujours la prééminence à l’englobant, sur l’englobé, développant ainsi la lecture comme un processus d’affinements successifs. Comme indiqué ci-dessus chaque niveau de focale donne à lire une orientation signifiante de l’énoncé qu’il considère, mais cette lecture n’est jamais une fin : elle demande à être précisée par la focale ultérieure. Celle-ci vise à son tour à être explicitée par la focale qui la suit, et ce jusqu’à ce que la lecture en arrive à considérer des éléments simples, indivisibles du point de vue de leurs acteurs, espaces et temps33. C’est ainsi que la lecture des focales, quoique pratiquée en plans séparés, construit peu à peu une cohérence globale de l’énoncé. Cette cohérence est sans cesse remise en jeu, réajustée en permanence par la procédure d’allers et retours intervenue, comme indiqué ci-dessus, à la fois pour une focale donnée et entre les focales.

Si donc l’élaboration du vitrail est un geste technique, sa mise en œuvre relève d’une pratique quasiment artisanale. La technique permet d’identifier avec sûreté les changements d’acteurs, d’espaces et de temps, mais l’art du vitrail consiste à les hiérarchiser ce qui suppose un savoir faire contrôlé dans lequel la lecture rétroagit sur le découpage, qui à son tour ressaisit la lecture, ce dans le double sens d’une montée et d’une descente des focales.

L’enjeu d’une analyse énonciative est ainsi de guider un lecteur sur le chemin d’un « devenir énonciataire » d’un énoncé en l’harmonisant sur la position de l’énonciation par un chemin d’essais et d’erreurs. Autrement dit, de l’aider à mieux discerner la voix qui traverse ces énoncés afin d’entendre ce qu’il entend, et par là-même de commencer à découvrir comment lui-même entend. Rappelons que cet apprentissage est un long et patient chemin, dont chaque tournant relance l’élan. De même que le débrayage visé par l’analyse figurative, l’embrayage élaboré par la sémiotique énonciative est une position dynamique, guidant l’évolution des lecteurs par leur ajustement sur la puissance signifiante (la puissance de sens) qui traverse cet énoncé. Il s’agit de toujours marcher et de se laisser guider, sans jamais se croire rendu au terme. Ce terme, qui serait un ajustement définitif sur la place de l’énonciation, est en effet définitivement hors d’atteinte : comme celle de l’énonciateur, l’étoile d’une position d’énonciataire ajustée est inaccessible. Cet accès supposerait en effet un lecteur-devenu-énonciataire, dont la position dans l’énonciation (comme « je, ici, maintenant ») serait intégralement réajustée sur la place de vis-à-vis indiquée par la forme du texte. Or il se trouve que cette place, qui est celle du « tu, ici, maintenant », est affectée par les textes évangéliques au seul Jésus, et en tant qu’il est « Fils ».

Toute illusion de pouvoir se trouver un jour harmonisé sur la place de l’énonciation est ainsi comme un leurre. Cependant ce leurre ne doit pas être récusé, mais lu. Non identifié, il risquerait d’obstruer la place nécessairement inoccupée de l’énonciation, bouchant ainsi le vide qui la constitue. Dès lors en revanche qu’il est considéré apparaît son aptitude à relancer l’élan de la lecture. Le chemin de l’embrayage, en tant qu’il ne cesse d’inscrire un lecteur dans une relation positive avec un texte, lui donne constamment à goûter les fruits d’un vis-à-vis énonciatif avec l’énoncé. Assurément ces fruits sont temporaires, provisoires et destinés à être rapidement oubliés – au moins d’un point de vue cognitif. Mais ils sont là, à portée de la main…

Leur enjeu apparaît dès qu’un regard rétrospectif considère le chemin parcouru par les lecteurs de lecture en lecture. Comme celui du parcours de débrayage, cet enjeu est théologal : en effet l’effacement progressif du lecteur au profit de sa lecture ouvre en lui l’espace d’un entendre où s’opère, par la puissance de la parole, le développement progressif d’une structure de foi, d’espérance et d’amour. En cela s’indique le travail d’un texte biblique dans ses lecteurs.

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II – ANALYSE ÉNONCIATIVE DE LUC 1,5-80 (A. Pénicaud & O. Robin)

 

Comme annoncé, l’analyse énonciative qui s’engage ici se poursuivra sur plusieurs articles. Le présent commentaire n’est donc qu’un point de départ, destiné à être développé dans les numéros ultérieurs de la revue Sémiotique & Bible. Cette série de textes aura donc deux rédacteurs, dont les propos et les voix seront nettement différenciées. L’analyse énonciative du texte est rédigée par Anne Pénicaud. Elle associe deux versants : une présentation du vitrail (et, lorsque cela sera utile, du relief) de l’énoncé, et une lecture qui cherche à interpréter ce qui lui donne à entendre la considération de cette forme. Chaque focale sera introduite par un schéma très synthétique, mettant en évidence la forme qui sera ensuite lue. La présentation et l’observation du schéma seront indiquées en retrait et dans un corps inférieur, pour les distinguer de l’interprétation qui en sera proposée.  Sur cette analyse Olivier Robin greffe une relecture visante à montrer comment la forme du vitrail met le lecteur en « travail » théologal, et prolonge ces considérations par un éclairage dirigé vers l’animation d’un groupe de lecture lisant le texte.

 

FOCALE 1

 

OBSERVATIONS ET HYPOTHÈSES (A. Pénicaud) 

 

La première focale considère donc le texte comme un ensemble, dont elle détermine les articulations. Dans le texte considéré (1,5-80) elle distinguera deux scènes, qui sont deux récits34 :

– La double annonce de l’ange Gabriel (1,5-38),

– La double relève humaine de l’annonce (1,39-80).

La différence entre ces deux pièces du vitrail tient à la présence de l’ange Gabriel dans la première partie. Il s’agit donc d’une première scène, qui raconte une double annonce de l’ange Gabriel. La seconde scène raconte la façon dont Marie et Zacharie, destinataires de l’annonce, en assument la relève vers d’autres. Voici une représentation schématique de cette construction globale, qui couvre l’ensemble du texte lu.

 

 

la double annonce

de l’ange Gabriel (1,5-38)

 

la double relève humaine

de l’annonce (1,39-80)

 

Déployons brièvement la forme de cette première focale. Elle manifeste, entre les deux scènes (1,5-38 et 39-80), une différence de protagonistes. Il s’agit d’abord de l’ange Gabriel, présenté comme un émissaire divin, puis de deux acteurs humains respectivement homme et femme, Zacharie et Marie. L’axe commun aux deux scènes est constitué par la trajectoire de l’annonce. Le premier fragment en décrit le moment inaugural : comment le truchement de l’ange Gabriel permet à cette parole provenue d’auprès de « Dieu » de s’inscrire dans l’humain. Le second fragment montre alors comment l’annonce repart de ces deux lieux humains, d’abord en direction d’Elisabeth épouse de Zacharie, puis de là vers des destinataires pluriels non identifiés.

Lire cette forme invite à interpréter l’ensemble du texte (1,5-80) comme une mise en évidence de la façon dont la Parole venue de « Dieu » touche l’humain et, à peine ancrée en lui, s’y fraie un chemin qui lui est propre. Cet ancrage va de pair avec la conception de deux « fils » par les acteurs humains visés et rejoints par l’annonce. L’histoire qui commence ici est celle de ces deux fils, dont la conception est rapportée à la parole qui les annonce : en effet le premier fils, Jean, sera conçu par un couple âgé et dont l’épouse est en outre stérile, et le second fils, Jésus, par une vierge. Le passage de relais qui s’opère depuis Gabriel jusqu’aux futurs parents va de pair avec la conception de Jésus, d’une part, avec la naissance de Jean de l’autre. Cette entrée en matière engage à découvrir que l’histoire des deux enfants accompagnera la poursuite du texte, pour Jean jusqu’au chapitre 7, et pour Jésus jusqu’au bout du livre. Apparaît en retour que cette histoire est en même temps, du début à la fin, une histoire de la Parole et de ses trajectoires dans l’humain.

 

LECTURE EN FOCALE 1 (O. Robin)

 

A – LA PAROLE ET SA CIRCULATION 

 

1. Echos autour de la lecture

La « mise en travail » du lecteur

 

Une promesse de fécondité pour le lecteur

 

Si la figure du « croire » constitue un des fils de trame majeurs du texte dont la lecture est entreprise dans cet article, ainsi que les articles suivants le montreront, elle se glisse également dans le tissu de la vie du lecteur qui, par conséquent, résonne fortement à la lecture de ce texte. La fin de ces pages reviendra sur ce croire du lecteur engagé par le contact de celui-ci avec Lc 1,5-80, montrant qu’un embrayage originel, un croire primordial, même minimal, fût-il de l’ordre d’une simple curiosité, marque tout lecteur dès avant le début de sa lecture. Baigner dans un monde de parole et d’altérité le prédispose à ne pas trop.vite refermer l’Evangile à la lecture d’un tel récit et à accepter que la parole lui rende visite.

De là provient la décision épistémologique d’envisager le contact entre le texte et son lecteur à la manière d’une rencontre, de même nature que toutes celles que le récit met en scène. Une telle décision soutient le constant mouvement d’homologation sur lequel surfent les propositions qui suivent : ce qui se passe dans le texte éclaire ce qui s’opère dans le lecteur et réciproquement. C’est pourquoi il convient d’entamer ce parcours « méta », parcours de « lecture de la lecture », en remarquant que le texte vient au lecteur, lui rend visite, faisant de chaque lecture l’équivalent d’une Annonciation. Parole issue de la Parole, à la manière de l’ange vis-à-vis de Zacharie puis de Marie et avec la même discrétion, le texte comporte par lui-même une dimension d’annonce et de promesse adressée au lecteur. Celui-ci n’a pas vraiment choisi que quelque chose lui arrive et se présente à lui, mais il lui revient de l’accueillir aussi pleinement qu’il lui est possible, de consentir sans réserve à ce qui lui est promis par le fait même d’entamer un chemin dans le texte et qui, quelque soit sa réponse, adviendra : la fécondité de sa lecture.

Une parole mise en circulation

 

L’ensemble du récit fait apparaître toute une dynamique de circulation de la parole, depuis la visite de l’ange à Zacharie jusqu’à l’exclamation de ce dernier dans une louange. Une parole provient d’un « en-haut », d’un lieu « divin » : autant de figures qui signifient sa provenance d’un lieu totalement incommensurable à l’espace humain et donc impossible à réduire à la même dimension. Puis elle circule parmi les humains à partir des « fils » qu’elle a engendrés en Elisabeth et en Marie depuis ce lieu « autre ». S’articulent ainsi un mouvement « vertical » et un mouvement « horizontal » de la parole : Zacharie et Elisabeth puis Marie se situent exactement à cette croisée où la parole bascule. Visités par la Parole puis incités à la déployer à leur tour, ils se situent entre un pôle énonciateur unique, porte-parole d’un pays « autre », et un pôle énonciataire collectif, situé résolument dans l’espace des humains ; ils voient la force d’une parole qui ne revient jamais en arrière une fois amorcé son ancrage dans le monde.

Au lecteur est alors offerte l’opportunité d’une double transposition. Première transposition, s’il situe le texte qu’il parcourt en ce nœud où la parole bascule, il le reconnaît comme le fruit d’une énonciation issue d’un « ailleurs ». Le texte devenu parlant, sollicite à son tour un énonciataire collectif – des lecteurs –. Au lecteur s’impose alors cette évidence : il aurait fort bien pu ne pas se trouver à lire, mais s’il lit malgré tout, c’est que la parole a fini par le rejoindre, attestant de l’accomplissement de la promesse selon laquelle la parole finit toujours par atteindre des sujets humains, ainsi que l’expriment à leur manière Marie puis Zacharie dans leurs hymnes de louange. Et il comprend qu’il en est de même pour une infinité de lecteurs que ce même texte a atteints et atteindra encore au long des âges. Seconde transposition, si le lecteur se situe lui-même en ce pôle central dans la circulation de la parole, il se conçoit, en tant que lecteur actualisé puis réalisé par l’acte de lecture, comme fruit d’une énonciation, au moment même de s’envisager comme virtuellement énonciataire35 du texte. Il se découvre, soudain, vecteur de la parole pour d’autres, malgré ses limites et sa finitude. La force de cette parole sans limite se manifeste à chaque fois dans sa capacité à pouvoir s’instiller dans le limité (texte, corps humain) sans rien perdre de sa puissance illimitée de circulation. Ainsi, le lecteur se découvre spectateur d’une circulation, celle que Marie et Zacharie eux-mêmes voient et mettent en figures dans leur parole de louange, et dont son propre corps se fait le passage. Il saisit de même que la « destination » de sa lecture et de toute lecture est de conduire vers une semblable parole de louange, la sienne puis celles d’autres lecteurs.

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Forme et signifiance

 

Promesse de fécondité

 

Les fils annoncés à Zacharie puis à Marie adviennent, engendrés dans la parole, indépendamment de l’accueil réservé par l’un et l’autre à l’annonce de l’ange. Si les « fils » sont des figures de la parole prenant corps, il est alors de la nature de la parole de faire naître des corps parlants et rien ne saurait l’entraver durablement. Les fils ne sont en effet pas destinés à ceux qui les engendrent, mais à beaucoup plus large qu’eux : il n’est donc pas possible que ces derniers puissent les retenir. Les voici situés en relais pour cet engendrement, qui ne s’opérera cependant pas sans eux. L’effet de leur consentement ou de leur refus n’affectera pas les enfants, engendrés comme promis : ce sont plutôt eux, les « engendrants », qui seront « transformés », engendrés par l’engendrement des « fils », devenus comme fils et fille de leurs fils. Cette promesse assurée qui, pourtant, s’inscrit dans la vulnérabilité de sujets humains enclins à se dérober, charpente le texte. Elle est énoncée dès le début par l’ange avec le caractère d’une naturelle évidence : il est de sa nature d’entrer dans le monde ; elle prend effectivement corps dans des fils et dans le corps du texte : rien ne saurait freiner son cheminement puisque rien n’est impossible à Dieu ; elle conclut le chapitre 1 de l’Evangile selon Luc en étant assumée dans une louange. En tout cela, elle participe de la forme du texte pour le lecteur. Voici celui-ci invité à croire à son tour que, malgré sa lecture tâtonnante et incertaine, de la fécondité en surgira. Il lui est simplement proposé de se laisser travailler par cette promesse et de s’y « conformer » : cette forme est celle du « oui » donné à la vie de l’autre auquel son propre corps est prêté, par l’Autre et pour les autres.

Une parole mise en circulation

 

Cette première étape dans l’élaboration du vitrail met très clairement en valeur les deux modes de circulation de la parole, par un effet de ressemblance/différence. L’attention à la parole permise par la sémiotique énonciative36 rend visible le passage d’une parole « verticale » à une parole « horizontale », en une articulation qui contribue elle aussi à construire la forme du texte. Est ainsi manifesté l’accrochage improbable entre deux dimensions radicalement hétérogènes : la mesure humaine est rencontrée par l’incommensurable divin, le monde infini du « sens » trouve à se glisser dans la texture finie des mots, la parole prend ses quartiers dans la matérialité épaisse du corps du monde et des corps humains. Forme reconnaissable, cette hétérogénéité dans l’union ou cette union dans l’hétérogénéité prend corps, c’est-à-dire prend figure, dans le texte : des fils engendrés. Elle provoque un effet de résonance chez le lecteur : lui-même la reconnaît en lui. Il se découvre capable de lire l’infini au-delà du fini figuratif ; il accepte que sa finitude puisse être irrigué de l’infini de l’Autre ; il consent à ce que puisse se faire entendre cet infini au-delà de son indépassable finitude. Il se reconnaît « fils ».

 

2. Résonances au sein de la théorie

Eclairages sémiotiques

 

La sémiotique énonciative ne prétendra jamais fournir le résultat définitif et calibré de la lecture d’un texte : elle ne saurait être assimilée à une technique froide et impersonnelle. Elle prépare en revanche le terrain du lecteur en lui permettant de débrayer de ses attachements inféconds en embrayant sur le monde de la parole. En cela, elle ne donne rien mais elle promet : s’ouvrir à la parole dans les textes ouvre toutes grandes les portes du lecteur à sa circulation ; perdre ce qu’on croyait en savoir revient à en désensabler la source pour laisser celle-ci jaillir à nouveau. Lorsqu’elle se laisse travailler par la forme des textes qu’elle lit, la sémiotique énonciative devient à son tour une forme : celle d’un envoyé en provenance d’un « autre pays » ou du « pays de l’Autre »37 qui annonce au lecteur la vie prête à jaillir en lui puis hors de lui. En jouant sur les mots, nous pourrions dire que la sémiotique énonciative, en élaborant ses modèles à l’aune de ces récits d’Annonciation, se fait « sémiotique annonciative ». Ainsi, la sémiotique ne capture pas la parole dans un savoir : elle « conforme » chaque lecteur à n’en être qu’un vecteur, un « ange » en quelque sorte. Puis elle s’efface.

Ouvertures théologiques

 

La théologie reçoit ici sa vocation. Elle ne cesse, depuis toujours, d’exprimer par tous les moyens conceptuels à sa disposition que l’hétérogène n’empêche nullement la rencontre et l’union, ou que l’incommensurabilité de Dieu n’est pas inapte à rencontrer l’humain et l’habiter. Une conception de la puissance de Dieu se dessine ainsi, qui renverse nombre de nos projections imaginaires : celle d’une parole que rien n’arrête, qui ne revient pas à lui sans avoir accompli son office, ainsi que le chantent les Ecritures. La force de circulation de la parole, que l’épaisseur de la chair des humains ne peut ni rebuter ni entraver, soutient l’assurance de sa fécondité. Entendre la promesse ouvre la reconnaissance émerveillée de cette circulation et celle-ci, en retour, conforte la confiance placée en un Dieu qui ne saurait tromper. En cela même, Dieu engendre des fils par le biais de la lecture de sa parole et de la contemplation de la forme de celle-ci : la forme est la trace de l’infini de Dieu, dont la caractéristique consiste à parvenir à se glisser dans la finitude humaine. La puissance de Dieu se reconnaît à ce que tout ce qu’il veut advient, mais sans jamais pourtant « blesser » la finitude humaine de son infinitude.

La théologie se fait le chantre d’une puissance de la Parole si infinie qu’elle accomplit tout ce qu’elle veut sans jamais néanmoins « blesser » la liberté humaine : justement parce qu’elle est puissance d’engendrement de cette liberté. La théologie prend alors la forme d’une louange en se faisant louange de la forme de la Parole qu’elle lit. En ce sens très spécifique il pourrait être parlé d’une « théologie de la forme » ou « théologie formelle »38.

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3. Ouvertures en direction de l’animation

Dynamiques dans les groupes

 

Promesse de fécondité

 

Il n’est pas si facile pour les lecteurs d’un groupe de croire sans hésitation à la fécondité promise de la lecture, surtout lorsque celle-ci prend son temps pour naviguer dans les textes. La tentation du scepticisme les guette, pour peu qu’aspirant à telle ou telle lumière en vue de mieux comprendre le texte, celle-ci ne se présente ni là ni à l’heure où elle était attendue, ni selon la modalité prévue. Un désinvestissement de la lecture, voire la décision d’arrêter peuvent en être la manifestation et l’aboutissement. Le parcours de Zacharie met en figures à merveille les aléas du parcours du lecteur et l’encourage à ne pas céder le pas devant les inerties qui constitue son épaisseur voire son opacité humaines.

Or cela même qui arrive aux lecteurs, lorsqu’ils traversent perplexité, scepticisme et impatience, peut faire l’objet d’une lecture et leur être offert à la manière d’une parole d’ange. S’ils ne peuvent entendre le texte, ils peuvent au moins entendre qu’ils ne l’entendent pas : voici qui inaugure la circulation d’une parole laquelle, tôt ou tard, produira son fruit39. La lecture en groupe, en permettant l’expression de ces mouvements internes aux lecteurs, et en en ouvrant la lecture grâce aux figures du texte, offre un magnifique espace de « travail intérieur », de mise en chantiers de ces problématiques complexes du croire, mises en résonance à chaque lecture.

Une parole mise en circulation

 

La particularité de la lecture en groupe, ce qui la distingue de la lecture ou de l’étude solitaires, consiste en l’infinie diffraction de la parole, du fait que chaque membre se retrouve en position de pôle secondaire d’énonciataire/énonciateur. La lecture en groupe fonctionne ainsi à la manière d’un réseau multipôle, où chacun occupe pour les autres cette place de pôle de basculement, et où le texte joue également ce rôle pour tous. Se laisse aisément deviner l’effet de démultiplication que crée cette situation : la diffraction de la parole lui donne sa dimension fractale, faisant de chaque nouvelle prise de parole d’un lecteur l’occasion d’un événement homologable à l’ensemble du texte de Lc 1,5-80.

Formuler une telle hypothèse ouvre la possibilité de penser l’extraordinaire puissance de la lecture en groupe, laquelle est à la mesure de sa complexité infinie. En consentant à entendre une promesse à chaque ouverture de séance, les groupes et les lecteurs qui les composent découvrent avec étonnement la fécondité de la parole qui les unit dans l’exercice de la lecture. Chacun lit dans la parole des autres l’écho d’une visite depuis le monde de l’Autre et envisage progressivement que des « naissances » promises auront bien lieu. S’ajustant toujours davantage à la Parole de l’Autre par la médiation des paroles des autres, ils permettent à celle-ci de prendre corps en eux ; ils construisent surtout le groupe à son tour comme corps dont l’unité, dans la diversité de ses composantes, fait la beauté : le groupe et sa parole circulante ont pris la forme de la Parole entendue.

Positions pour l’animateur

 

Du côté des animateurs, la problématique est plus subtile car ils occupent d’abord une position de service. Ils ne lisent pas pour eux-mêmes, ils accompagnent plutôt la lecture d’autres lecteurs afin que pour ceux-ci soit accomplie une promesse de fécondité. Ils ne tirent aucun bénéfice direct de la lecture, mais ils sont là pour que des « fils » naissent de la Parole et dans la parole. Paradoxalement, leur désintéressement constitue leur meilleure arme, la voie royale de leur fécondité. Or le désintéressement de tout bénéfice direct, en acceptant par avance l’éventualité de ne rien recevoir pour soi, ne peut être que porté par le consentement à une promesse : celle de pouvoir admirer la beauté de la Parole lorsqu’elle engendre des fils.

Voici ce qui constitue paradoxalement le plus beau cadeau offert aux animateurs. Eux-mêmes ne lisent pas directement les textes : ils ne font que voir le fruit de ce que la Parole a pu faire en des lecteurs. Ils sont posés au pôle central de basculement évoqué plus haut : n’étant pas rivés aux textes, ils prêtent toute leur attention à la lecture du groupe et son chemin, parcours qui constitue au fond leur véritable texte. Ils y entendent ce qui est de l’ordre de la Parole dans la parole des membres du groupe. La parole circule depuis le texte jusque vers les lecteurs et l’animateur est en position de témoin de cette circulation. Il est comme le lecteur de Lc 1,5-80 qui assiste lui-même à cette circulation dans le texte : l’animateur voit une circulation, celle-là même que contemplent Marie et Zacharie au point qu’ils la mettent en figure dans leur parole de louange. La louange résulte ainsi de l’admiration éprouvée au spectacle de la Parole qui circule librement et sans entrave : telle est la place propre de l’animateur. Les animateurs de groupes de lecture l’expriment d’ailleurs souvent : qu’il est beau de voir un groupe lire ! Au fond, ils en lisent la forme en tant que conformée à la Parole et cela suffit à les nourrir de cette même Parole. Une joie imprenable les saisit qui ne les quittera plus et ne fera que grandir. Ce cadeau-là est aussi le fruit d’une lecture et témoigne de ce que le texte a bien fini par rejoindre l’animateur : c’est la joie même d’Elisabeth qu’il lui est donné de goûter.

Situé ainsi au regard de la Parole, l’animateur apprendra et parviendra à s’adresser avec justesse aux lecteurs de son groupe, y compris aux lecteurs demeurés aux marges de la lecture, faute d’un croire suffisant. Il saura trouver les mots qui les aideront à faire de leur non-croire, à l’instar de Zacharie, le levier même de leur ouverture à venir.

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B –  PLONGÉS DANS LE MONDE DE LA PAROLE

 

La visite qui vient d’être effectuée à un premier niveau de focale offre déjà de quoi porter un regard décalé sur le texte, en mettant en relief certains des mouvements du lecteur provoqués par sa lecture : le voici déjà pour partie entré dans le « contrat énonciatif » évoqué plus haut par Anne Pénicaud. Mais, au fait, d’où provient la capacité du lecteur à honorer ce contrat, qui semble innée en lui, étant sauve sa liberté d’y entrer effectivement ou de demeurer sur le seuil ? Le texte lui-même pourrait-il offrir quelques lumières pour répondre à cette question ? Autrement dit, le texte permet-il au lecteur d’accéder aux conditions de sa propre lecture ? Une première exploration était nécessaire avant de pouvoir répondre, au prix d’un paradoxe : était-il possible de lire sans avoir pris le temps de s’interroger sur ce qui le permettait ? Oui, tout simplement parce que l’inverse ne se peut pas : lire suppose une entrée originelle dans le « monde de la parole » dont les textes sont précisément la trace et les modes d’emploi. Seuls ils disposent de la capacité, à la manière d’un rétroviseur – c’est-à-dire toujours dans l’après-coup d’une lecture –, de figurer pour le lecteur l’instance d’énonciation entre les deux pôles de laquelle il navigue sans cesse. Seuls, ils font de la lecture une parabole de l’événement originel qui l’a instauré comme potentiellement lecteur avant même qu’il n’y pense, un peu comme les énoncés sont des paraboles de l’énonciation qui les porte. Dans cette deuxième partie de notre réflexion, nous nous situerons donc dans une position distancée, découvrant comment le texte lui-même fait entrer son lecteur dans la confidence à propos de ce qui était avant lui et qui ne pouvait que lui être raconté après coup.

Anne Pénicaud, au début de ces pages, nous a introduits dans le monde de la sémiotique énonciative, laquelle se présente comme une paire de lunettes particulièrement ajustée au « monde de la parole », qu’elle sait lire avec finesse. Son approche théorique de la sémiotique énonciative fait donc figure de porte d’entrée dans les textes, en initiant aux conditions de leur lecture. Il n’est de ce fait pas étonnant que des homologies apparaissent entre cette approche méthodique des textes et la manière dont les textes, ici Lc 1,5-80, portent à la manifestation l’instance d’énonciation qui leur a donné le jour : Lc 1,5-80 raconte comment la Parole est entrée dans le monde et la sémiotique énonciative raconte comment le lecteur entre dans la parole (et comment la Parole entre en lui). Les lignes qui suivent exploreront quelques aspects de cette homologation.

Il se trouve que Anne Pénicaud insiste sur la capacité de cette sémiotique à entendre la Parole, dans des textes, à partir de leur forme, en recourant à la notion de « vitrail » : le « monde du sens » est un « monde de formes ». Mais parler de « vitrail » situe d’emblée le point de vue : tout ce qui, dans le monde, se laisse contempler est forme, et donc tout est parole. Au lecteur de ces pages est proposé de se considérer, depuis toujours, comme plongé dans un monde de formes, faute de quoi il ne lui serait pas possible d’entendre la Parole, et donc de lire en vue du « sens ». Nous montrerons que c’est précisément cela que le texte construit.

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1. Echos autour de la lecture

Le lecteur mis en « travail »

 

Une évidence première

 

Dans le récit de la « double annonce », les deux visites se succèdent en figurant un dialogue entre l’ange Gabriel et un acteur humain, Zacharie d’abord, Marie ensuite. Etonnamment, ces deux derniers sont montrés répondant à l’ange, sans l’ombre d’une hésitation, malgré leur trouble et indépendamment de leur positionnement dans le croire : il est possible de douter de tout, mais pas du fait qu’il y ait de la parole qui invite à répondre. Or le lecteur de ce texte est posé face à ce dernier d’une manière semblable. Même s’il l’estime étrange (comment un ange peut-il parler à des humains), même s’il n’est pas si naturel d’envisager qu’un texte – un peu d’encre sur du papier – puisse « parler », il n’en continuera pas moins à lire : il peut douter de tout, mais pas du fait que quelque chose se donne à entendre dans le texte qui vient à lui, l’invitant à réagir. Ou alors, il ne serait pas constitué comme lecteur.

Dans le récit de la « double relève humaine de l’annonce », les deux acteurs visités entrent chacun à leur tour dans une louange, parole étrange car adressée à personne en particulier, évoquant chacune le « Seigneur » et déjouant, de ce fait, les lois ordinaires de la parole humaine. De nouveau, dans le texte, ni Marie ni Zacharie ne semblent s’étonner du surgissement soudain, dans leur bouche, de la louange, comme si elle leur était naturelle. Quant au lecteur, aussi incongrue que lui semble cette louange au départ de sa lecture, il n’en continue pas moins à lire et – ainsi que l’expérience le montre – à se laisser lui-même emporter par le mouvement énonciatif de la louange une fois parvenu au terme de sa lecture : pris au jeu de la parole.

Ces deux éléments trahissent une évidence tacite qui, envers et contre tout, n’est pas questionnée : l’existence première du monde de la parole, référé à un lieu situé hors du monde, qui précède, sous-tend et soutient toute activité de lecture, et que le texte figure à sa façon à destination du lecteur. Même si le lecteur venait à contester la vraisemblance d’un tel texte voire à rejeter celui-ci, sa contestation et son rejet mêmes témoigneraient d’un trouble naissant en lui du fait de sa lecture, mouvement trahissant son dialogue actuel avec le texte. Des mouvements comme celui-ci attestent que ce dialogue n’est pas imaginaire, car le « corps » ne saurait mentir. De la sorte, tissant des liens avec ces mêmes mouvements survenant aux acteurs du texte (eux aussi sont troublés du fait d’une parole qui les atteint et les dérange), le lecteur se reconnaît engagé dans la parole et comme enveloppé par elle dès le contact établi avec le texte lequel, comme l’« ange », en tant qu’« aggelos » c’est-à-dire « annonceur », représente une pure figure de parole. Les mouvements qui le traversent et le travaillent apparaissent comme sa réponse à la visite que le texte lui rend : cela ne s’interroge pas, sauf à scier la branche sur laquelle il est assis. Voici peut-être ce qui le fait entrer, à son corps défendant, dans une forme de louange.

La dimension divine de la parole

 

Cet événement de parole, en tant qu’événement imprévisible, conduit le lecteur à en reconnaître la dimension d’altérité : « Le corps ne saurait mentir », disions-nous. Cette expression traduit la résistance que le monde de la parole oppose à l’imaginaire humain. Le fait même qu’une parole surgisse sans crier gare, indépendamment de la valeur de véridiction de ses énoncés, dérangeant repères et habitudes, trahit son aspect réel : se manifeste ainsi la force de l’énonciation. Le lecteur cherche-t-il à identifier la provenance de cet « effet de parole » et de sa nouveauté ? Un immense point d’interrogation lui vient pour toute réponse : « … de quel pays cela vient-il ? ». Un « quelque chose d’autre » se dévoile, provenant d’un « lieu d’énonciation » inaccessible, engageant un inépuisable chemin de quête. Cet événement de dévoilement se trouve souligné à l’intention du lecteur par le texte lui-même : « … et elle se demandait de quel pays pouvait être cette salutation… » (1,29) ; « …et Elisabeth fut remplie de Souffle saint, et elle donna de la voix vers le haut (…) : « Et d’où à moi ceci, que vienne la mère de mon Seigneur vers moi ? » (…) » (1,43).

Le texte offre alors au lecteur de quoi désigner cette altérité, en lui présentant, par le biais de l’ange, la figure de « Dieu », figure vide de qualification et posée, elle aussi, comme une évidence qui ne se questionne pas. S’il respecte ce silence du texte, le lecteur peut être amené à considérer « Dieu », figure vide de tout référent, comme la plus adéquate pour désigner le monde de la parole dans son altérité ajustée, telle qu’elle lui a été manifestée dans sa lecture et par sa lecture. Cette altérité se fait si radicale, bien qu’en même temps si reconnaissable, qu’il n’est pas d’autre manière de la signifier qu’une énonciation en forme de question étonnée qui n’attend aucune réponse. Le texte devient, pour le lecteur, « Parole de Dieu ».

Forme et signifiance

 

Le lecteur est donc saisi par les mouvements que provoque la visite que lui rend le texte ; mais comment ce dernier s’y prend-il pour parvenir à les lui faire éprouver ? Cette question invite à prendre en compte la forme du texte en tant que provoquant la lecture, autrement dit sa signifiance.

L’évidence du monde de l’énonciation

 

Le mouvement de la parole dans le texte dit déjà quelque chose de sa forme. Il construit, à destination du lecteur, un dispositif très précis. L’observation attentive des acteurs Zacharie et Marie, cela a été dit, montre leur familiarité avec le monde de la parole, à tel point que le texte tout entier baigne dans ce climat, y baignant le lecteur à son tour. Jamais, en effet, ils ne mettent en doute la parole en tant que telle, à l’inverse des docteurs de la loi qui, dans le même évangile (5,17-26), portent la contestation jusqu’à cet extrême, en parlant de « blasphème » à propos de Jésus. Le texte prend donc, pour le lecteur, la forme d’un « bain de paroles ».

De plus, apparaît un parcours de la parole quasiment identique pour Zacharie et pour Marie – même si celui de Zacharie s’avère un peu plus tortueux –, circulant d’une parole entendue venue d’ailleurs jusqu’à une parole proférée en forme de louange. La louange, témoignant de leur ajustement à la parole entendue (l’irruption dans leur énoncé de la figure du « Seigneur », par exemple, le manifeste) les montre ayant accompli un chemin d’énonciataires, les rendant aptes à énoncer une parole faisant « sens » pour les générations à venir. Une circulation s’instaure entre une origine et un accomplissement. De la sorte le texte laisse apparaître en creux, dans tout son tissage d’ensemble, l’instance d’énonciation telle que la sémiotique l’a conceptualisée : la forme du texte en devient une manifestation laquelle, à son tour, appelle le lecteur à sa quête et à sa lecture. Mis en présence de la forme du texte, le voici invité à son tour dans ce même voyage entre origine et accomplissement. Il lui est simplement proposé de consentir à l’advenue de cet événement de parole. L’instance d’énonciation, rendue lisible par le parcours de parole opéré en Zacharie et Marie, simplement offerte, manifeste ainsi sa présence insaisissable et son antécédence.

Par son contact avec la forme du texte, le lecteur est secrètement appelé de se déplacer. Il est transporté depuis son propre point de vue humain vers celui, « divin », du monde de l’énonciation. A la mesure de l’humain, le « divin » paraît si extérieur à la vie humaine qu’il ne peut que lui être totalement étranger. Mais si les choses sont vues à partir de l’instance d’énonciation, le « divin » est, inversement, totalement naturel et nécessaire à la vie humaine, comme l’air qu’il respire. La présence et l’initiative gratuite du divin, qu’il n’avait jamais appréhendées, deviennent lisibles pour lui, soutenant son acte de lecture et de parole.

Une parole qui vient d’ailleurs

 

Le dispositif constitué par un ange – réalité indéfinissable sauf à dire qu’il s’agit d’une pure figure de parole –, envoyé par « Dieu », entrant en dialogue avec un(e) humain(e) somatiquement situé(e), représente on ne peut mieux l’hétérogénéité dans la rencontre : la parole apparaît alors comme le point de contact permettant cette rencontre improbable. Présenter ce dispositif sous cet angle donne à la parole tout son prix et rend compte de sa force très particulière. Le fait même qu’il y ait de la parole, et cela à chaque fois qu’il y en a, dit très exactement que, de fait, l’improbable advient, l’hétérogène se rencontre, provoquant l’étincelle d’une connexion dont la parole est l’indice. La double figure de l’âge et de la virginité qui, lue sous l’angle somatique, traduit une fécondité impossible, mise en contact avec la validation immédiate des annonces, construit figurativement pour le lecteur l’improbable qui advient et oriente son regard du côté de la parole comme le lieu « réel » où se passe ce qui doit advenir.

La seule position qu’il convient d’adopter est celle d’un consentement, d’une admiration face à cela. En douter ne l’empêche nullement d’advenir puisque de la parole il y a40. Or consentir n’est pas chose aisée, comme le montrera notre lecture du parcours de Zacharie. Une hypothèse peut alors être proposée pour éclairer l’ensemble de la lecture à venir et rendre compte de la signifiance du texte : le texte vient au secours du lecteur pour le guider vers le plein consentement à la parole qui vient à sa rencontre. Il aurait la forme de sa pédagogie.

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2. Résonances au sein de la théorie

Eclairages sémiotiques

 

L’évidence du monde de la parole : un embrayage primordial

 

Les remarques formulées ci-dessus montrent l’écart établi avec d’autres lectures, y compris sémiotiques, du même texte, tout en se situant dans leur continuité. L’accent est habituellement porté sur le contraste entre le non-croire de Zacharie et le croire de Marie, permettant d’identifier un parcours de débrayage que Zacharie devra accomplir avant un embrayage final et spectaculaire. En cela, le parcours de Zacharie, vu sous cet angle, fait écho au parcours effectué par le lecteur sous l’auspice de la sémiotique figurative, ainsi que décrite dans le préambule de cet article. Par opposition, la position de Marie correspond à un parcours d’embrayage, comme cela sera vu. Mais l’entrée originelle du lecteur dans le monde de la parole ouvre une autre perspective : et si un parcours de lecture à partir de l’embrayage s’avérait possible ? Sous cet angle, la position de débrayage de Zacharie apparaît elle-même sur le fond d’un embrayage préalable vis-à-vis du monde de la parole, et l’embrayage constitue la condition du débrayage plutôt que l’inverse. Le parti pris de la sémiotique énonciative d’engager sa lecture à partir de tout ce qui, dans les textes, construit la parole, trouve là une justification textuelle.

Evoquer cette évidence du monde de la parole comme fondement de la lecture proprement dite, ainsi que proposé dans cet article, revient paradoxalement à avoir déjà commencé la lecture : il a bien fallu plonger dans le texte pour pourvoir reconnaître et expliciter, par écho, le fait d’être déjà plongé dans la parole. La lecture du texte elle-même permet, en effet, de prendre la mesure d’un don offert au préalable, permettant à son tour l’entrée dans le monde déployé par le texte, un monde de parole justement. Autrement dit, pour poser les conditions de la lecture, nous avons déjà dû commencer par lire. Rien de paradoxal ou de tautologique, cependant, dans une telle affirmation : le don de la parole a permis de lire, puis la lecture a permis de discourir après-coup sur la nécessité de ce don pour pouvoir lire.

Il a été vu que la partie introductive d’Anne Pénicaud au présent article jouait le rôle d’une porte d’entrée à la lecture. Cette partie introductive, à sa manière, permet donc d’entrer dans le monde de la parole, par la voie théorique. Mais en cela, si entrer dans le monde de la parole est le fruit d’une lecture qui fait toucher du doigt un don primordial, alors une exposition théorique de la sémiotique énonciative joue un rôle comparable : elle apparaît elle-même comme une forme de lecture qui désigne le don originel. De fait, il faut bien avoir lu le texte pour élaborer, à partir de lui, les modèles qui permettent ensuite de le lire dans une plus grande profondeur ! La théorie qu’élabore la sémiotique énonciative n’est ainsi pas autre chose qu’une lecture : la lecture de l’acte même que représente la lecture d’un texte. Lire la lecture d’un texte, s’interroger sur ce en quoi consiste cet acte de lecture revient à porter à la lumière ses conditions de possibilité. Mais, pour un sémioticien, cette lecture plus fondamentale ne peut pas provenir d’ailleurs que du texte lui-même. La réflexion théorique ne consiste pas à importer des concepts extérieurs pour les plaquer sur la grammaire propre de l’acte de lecture, mais à faire dialoguer ces concepts issus d’autres champs avec l’expérience de la lecture, voire à en forger de nouveaux à partir de cette expérience.

Procéder ainsi s’avère très cohérent avec ce que dévoile le texte : il n’est pas possible de « partir de quelque chose », d’un principe théorique ou d’un présupposé, qui constituerait le point de départ de tout le reste. Le sujet lecteur ne se donne pas à lui-même son principe de lecture : il le reçoit, le découvre déjà à l’œuvre au moment même où il s’interroge à son propos. C’est une autre manière de formuler la conviction selon laquelle le lecteur se découvre, depuis toujours, plongé dans le monde de la parole, avant même qu’il n’y pense. Il lui revient simplement de consentir à cette présence immédiate bien qu’infiniment distante, et de s’y ajuster. Tel est le présupposé que, humblement, la sémiotique énonciative s’est formulé, en fidélité avec ce qu’elle avait elle-même reçu.

Une lecture à partir de la forme

Zacharie et Marie « lisent » respectivement la parole de l’ange et y réagissent par un trouble. Marie et Elisabeth « lisent » respectivement l’irruption du monde de l’Autre dans les paroles qui les atteignent et le manifestent par leur énonciation en forme de question ouverte sans réponse. Chacun de ces acteurs souligne sa capacité à lire à partir de la forme : ce ne sont pas les énoncés en tant que tels qui les affectent, mais l’énonciation portant ces énoncés. Lorsque, ensuite, Zacharie manifeste son non-croire, c’est justement en délaissant l’énonciation pour prêter attention aux énoncés. L’énonciation alimente la circulation de la parole par son énergie, en-deçà ou au-delà des énoncés qui la manifestent. Les textes s’en font les témoins, à condition de disposer des bonnes « lunettes » pour le discerner. De cette découverte est née la sémiotique énonciative, qui s’est progressivement ajustée aux textes qu’elle a lus en mettant précisément en relief le fonctionnement de l’énonciation dans les textes.

Or lire à partir de l’énonciation produit des effets dans le lecteur autrement plus puissants que la seule prise en compte des énoncés. Cela se manifeste par les résonances opérant dans les acteurs (le trouble de Zacharie et de Marie) autant que dans le lecteur : une dimension affective dans la lecture déborde tout ce que l’intelligence cognitive peut saisir. Une hypothèse en découle : la forme des textes peut être considérée comme ce qui circule de manière extrêmement fluide au cours de la lecture au point d’être accueillie de façon bien plus rapide par les lecteurs, en-deçà de leur maîtrise consciente. De sorte que s’il est vrai que chaque sujet humain baigne dans la parole, la parole étant essentiellement une forme, chaque sujet baignerait donc dans un monde de formes qui le précède et disposerait d’une sorte d’« organe » de perception spécifique destiné à l’identifier aisément (à condition que cet organe soit éduqué et valorisé). La puissance de vie ainsi reconnue par le lecteur du fait d’être immergé dans un monde de formes lui permet, selon sa manière propre, de reconnaître le texte comme « Parole de Dieu », c’est-à-dire provenant de « Dieu ».

En cela, la forme se propose mais ne s’impose pas. Elle représente une dimension de profondeur du texte et il n’est possible de l’envisager qu’à partir du moment où il a été renoncé au fantasme d’en maîtriser la mécanique. La forme, par conséquent, surgit dans son altérité au moment même où le lecteur prend contact avec le texte qu’elle fait tenir. Elle constitue le support de l’étrangeté du texte qui vient déranger le lecteur avant même qu’il y pense. En cela, elle fait effet de surgissement du divin auprès de l’humain, et comprend une dimension d’infini qui ne peut que saisir le lecteur et le troubler : si ces propositions sont justes, la forme représenterait la capacité du « divin » d’entrer en relation avec la scène de l’humain, sa capacité à faire sens, autrement dit sa signifiance propre.

Ouvertures théologiques

Cela conduit à un positionnement théologique différent de celui qui est né de la pratique de la sémiotique figurative. Dans ce dernier cas, c’est la position de l’énonciateur qui est visée, pour reprendre les termes de Anne Pénicaud, dans un chemin de débrayage continu, conduisant à élaborer des énoncés sur « Dieu » dont la caractéristique consiste en ceci qu’ils avouent leur impuissance à en dire quoi que ce soit de définitif ou d’exhaustif. Du côté de la sémiotique énonciative, c’est plutôt la position d’énonciataire qui constitue l’index du discours théologique. Celui-ci portera sur ce qui se manifeste, dans le corps des hommes et du monde, des effets de l’énonciation à partir de l’énonciateur. Les énoncés produits ne porteront pas sur « Dieu » en tant qu’objet du discours, mais sur les fruits de son acte divin d’énonciation, sur la manière dont des corps deviennent plus humains à l’écoute de la Parole. Or ces fruits sont à leur tour assimilables à de nouveaux textes donnés à lire, des « événements signifiants » représentant une position d’énonciateur délégué, pôle originaire, dont la lecture conduit d’autres lecteurs à se mettre à leur tour à l’écoute de la position originelle d’énonciation afin de s’y ajuster. « Dieu » vu par ses fruits et leur fécondité de génération en génération, plutôt que pour lui-même : deux positions non contradictoires, qui doivent être précieusement gardées en tension, en tant que leur articulation elle-même dit aussi quelque chose de Dieu.

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3. Ouvertures en direction de l’animation

Dynamiques dans les groupes

Cette question de la précédence du monde de la parole et de son altérité radicale touche très concrètement la vie des groupes et éclaire la problématique de leur démarrage. Un groupe ne se lance en effet jamais dans la lecture sans franchir un « sas » dont la fonction consiste précisément à manifester l’antécédence du monde de la parole. Les modalités peuvent varier à l’infini mais une même logique profonde se reconnaît. Poser le cadre de la lecture en déclarant la place première de la parole ; renouer le fil de la lecture et de la parole dans le groupe par quelques échos de la lecture précédente ; prendre un simple moment de silence afin de se souvenir que la parole provient d’un « ailleurs » qui ne se maîtrise pas et qu’elle se reçoit comme elle se donne ; prendre un temps de prière lorsque le groupe réunit des croyants… autant de dispositifs qui, d’une manière ou d’une autre, rappellent au lecteur la prégnance et l’antécédence de l’espace de la parole et l’y inscrivent. Se retrouve cette discipline que les grands spirituels encouragent, qui consiste à ne jamais manquer de commencer une oraison41 par une « mise en présence de Dieu » : un indice parmi d’autres que la lecture au sein d’un groupe en sémiotique énonciative s’apparente à un exercice spirituel.

Réciproquement, refuser de se considérer comme porté par un monde de paroles (ce qui revient, disions-nous, à scier la branche sur laquelle on est assis), conduit à des dysfonctionnements de la parole, repérables dans l’accompagnement spirituel comme dans l’animation de groupe et, plus largement, dans les relations humaines de la vie courante. L’impossibilité de parvenir à se décentrer de son propre monde de valeurs et de savoirs afin de s’ouvrir à l’étrangeté du monde des autres en est une forme courante : aucune rencontre vraie ne s’avère alors plus possible.

Positions pour l’animateur

Cela suppose pour l’animateur de s’inscrire lui-même, d’une manière aussi systématique (même très personnelle) que possible dans cet espace, de ne jamais démarrer un groupe sans s’accorder intérieurement le temps de pratiquer cet « exercice ». Cela lui permettra d’aider le groupe et ses membres à le faire, même de façon non formalisée ou explicite : une manière d’instaurer une sorte de climat. Pour l’animateur, l’enjeu est primordial : rendre aussi fécond que possible le débrayage qu’il instaure vis-à-vis du groupe du fait même de sa position d’animation.

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