Récents développements de la lecture sémiotique

« Le point de départ de la sémiotique : une réflexion sur la parole. La sémiotique est une pratique de lecture développée en cohérence avec une compréhension de la parole comme rencontre d’un entendre et d’un dire. »

Repères sur la sémiotique énonciative, Anne Pénicaud, 2014

 

Vous trouverez ci-dessous les bases d’une lecture sémiotique énonciative fondée sur l’observation de la parole dans le texte.

 

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Anne PENICAUD, Un cadre théorique : le 'schéma de la parole', S et B n°154, juin 2014.

Ce premier article propose un cadre théorique pour la sémiotique énonciative. Il s’agit d’une formalisation de la parole susceptible de s’appliquer aussi bien à la parole vive qu’à l’écrit, compte tenu des modifications imposées par la disparition de l’auteur. Le recours à un modèle unique, que ses variations adaptent aux deux régimes de la parole, orale et écrite, assure l’unité de la sémiotique « énonciative » présentée par cette série d’articles.

 

UN CADRE THÉORIQUE : LE « SCHÉMA DE LA PAROLE » 

Le modèle présenté ici, le « schéma de la parole », sert de cadre théorique à la sémiotique énonciative. De formalisation récente (une petite dizaine d’années), il ressaisit la théorie de l’énonciation proposée par Greimas, fondateur de la sémiotique, en l’éclairant par le travail conduit au CADIR durant les années qui ont suivi. Ce modèle, proposé sous une forme simple et visant la clarté, est ainsi le fruit d’une histoire scientifique complexe : il s’inscrit dans la tradition sémiotique élaborée au Centre en un carrefour disciplinaire où la recherche rencontrait à la fois l’exégèse biblique, la théologie, la linguistique et l’anthropologie psychanalytique1. La sémiotique énonciative qui en découle assume ainsi pleinement sa continuité avec la « sémiotique figurative » développée précédemment au CADIR, et en deçà avec la « sémiotique narrative » de Greimas.

 

1. Le « schéma de la parole » 

 

Le « schéma de la parole » propose une description de la parole orale qui repose sur deux principes :

– Cette parole ne se limite pas au dire, mais intègre le dire et l’entendre.

– Il y a lieu d’y distinguer les dimensions de l’énoncé (ce qui est dit et entendu) et de l’énonciation (comment cela est dit et entendu). Le dire et l’entendre, qui forment l’énonciation, sont les dynamiques qui assurent la circulation d’un énoncé entre des sujets : le premier en produisant l’énoncé, le second en l’accueillant.

Le modèle cherche à rendre compte du dire, de l’entendre, et du statut qu’ils donnent à l’énoncé.

 

a) Le dire dans le schéma de la parole : un « débrayage »

 

Le dire est l’opération énonciative par laquelle un individu « somatique », situé par son corps (inscrit dans l’espace et le temps) comme partie prenante de la « réalité2 », cherche à dire quelque chose de cette « réalité ». Cependant il ne peut y parvenir : en effet il dit… des mots, et son dire produit un énoncé bien autre que la « réalité ». Le dire est donc un débrayage, générant à partir d’un lieu somatique un énoncé verbal qui lui est radicalement étranger3. En voici une représentation4 :

 

 

individu somatique

énoncé verbal

 dire (débrayage)

 

 

D’où ce paradoxe : le dire est à la fois le moyen par lequel un individu « somatique » formule quelque chose de la « réalité » à laquelle il appartient et ce qui le coupe de cette « réalité » en l’effaçant derrière sa reproduction dans les mots5. Ce que l’on dit n’est pas ce qui est. Il en va donc de tout énoncé verbal comme du célèbre tableau de Magritte reproduit ci-dessous :

 

Un énoncé est un tableau figuratif peint avec des mots, ou encore une vitre faite de langage. L’erreur serait de confondre les figures du tableau avec la « réalité », ou les dessins de la vitre avec un paysage qui serait situé derrière elle… En fait il n’y a pas de « réalité » derrière la vitre. En figurant la « réalité » dans la parole, le dire la re-présente, mais comme un pur objet de langage. En la dessinant, il la rend définitivement absente.

Il découle de ces propositions un premier principe, qui s’avèrera fondateur pour la démarche sémiotique décrite ici : il est illusoire de penser pouvoir traverser la vitre du langage6. Mieux vaut donc s’interdire le « pourquoi », qui cherche à expliquer un énoncé par les « réalités » dont il semble parler, et le remplacer par un « pour quoi ? », qui observe pour entendre et accueillir.

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b) L’entendre dans le schéma de la parole : un « embrayage »

 

L’entendre est l’opération, symétrique du dire, par laquelle un énoncé verbal rejoint un individu  « somatique » inscrit par son corps (situé dans l’espace et le temps) dans la « réalité ». Par l’entendre, celui-ci cherche à accueillir le sens de cet énoncé. Cependant il ne peut y parvenir. En effet le sens du dire survient en lui, non dans l’énoncé : ce sens n’est pas le sens de l’énoncé mais celui qu’il lui donne, et il provient entièrement de la façon dont il entend le dire. L’entendre est ainsi un embrayage, qui génère dans un individu « somatique » un effet de sens produit à partir du dire d’autrui7. En voici une représentation8 :

dire (débrayage)

 

 

entendre (embrayage)

 

effet de sens somatique

 

 

 

énoncé verbal

dire (débrayage)

 

 

D’où un second paradoxe : l’entendre est à la fois le moyen par lequel un individu « somatique » est rejoint par un dire autre et ce qui l’en coupe, masquant le sens de ce dire par l’effet qu’il produit en lui9. Du point de vue du sens, ce que l’on entend n’est pas ce qui est dit10. L’erreur serait de le prendre pour le sens du dire. En fait, celui-ci n’a pas de sens en lui-même11 : il est un projet de sens ouvert à de multiples réalisations, une machine à faire du sens en attente d’activation12.

 

Ceci n’a pas de sens

Faire ce constat n’est pas aisé, car l’entendre est silencieux : il avance masqué, suscitant ainsi l’illusion qu’il se réduit à la pure compréhension d’un énoncé. Mais cette transparence est un leurre, et l’intervention de l’entendre est loin d’être anodine : en effet il convoque le monde de sens d’un individu, et c’est là que se détermine la façon dont il entend. L’ignorer conduit à croire que l’entendre peut « saisir » objectivement un sens qu’il est, de fait, en train de projeter sur le dire qu’il entend.

Intervient ici un second principe : viser la dé-confusion en s’efforçant de suspendre les projections de sens de l’entendre pour laisser parler le dire d’autrui13. La difficulté de l’entreprise invite à développer un chemin régulé, conscient de ses fondements : c’est l’invitation à laquelle répond le chemin sémiotique.

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c) La parole, entendre et dire : une invitation à l’anamorphose

 

Le « schéma de la parole » est donc constitué par la rencontre d’un dire qui est un débrayage, et d’un entendre qui est un embrayage. Il en propose la représentation suivante14 :

 

 dire  (débrayage)

énoncé verbal

 

 

entendre  (embrayage)

 

 

individu somatique

individu somatique

entendre  (embrayage)

 

 

Sur le schéma, la coupure des schizes désigne la parole comme le lieu d’une élaboration marquée par le « ratage ». Sur le versant du dire comme sur celui de l’entendre, elle est confrontée à l’échec : au dire, la schize impose la perte de la « réalité », à l’entendre celle du « sens ». La perte concerne ainsi la possibilité même d’une objectivation de la « réalité » ou du sens dès lors que le langage est en jeu15. Et comme le langage est le milieu humain, cette perte est irrémédiable : c’est l’humain lui-même qui s’en trouve ébranlé.

Toute inscription dans la parole se comprend dès lors comme une cristallisation de sens partielle, fugace, aléatoire. Lue du côté de la perte, cette relativité pourrait dégénérer en relativisme. Le deuil d’une certaine vision de l’objectivité pourrait en effet donner à penser que tous les points de vue se valent dès lors qu’ils n’attestent plus d’un rapport assuré à « ce qui est ». Cependant cette perte, traversée, ouvre sur un bénéfice inestimable : elle a pour corollaire la prise en compte d’une dimension subjective qu’elle rend possible d’aborder… avec objectivité. La parole « fait » des « sujets », c’est-à-dire des assujettis : la schize du dire les soumet à l’altérité des choses, et celle de l’entendre à celle des êtres. Leur sujétion, ainsi, est à l’égard du « réel ».

Les schizes structurent ces sujets selon une architecture « ternaire », articulée autour de la distinction entre les trois dimensions somatique, énonciative et verbale. En traversant l’énonciation (dire et entendre), la schize la définit comme ce qui relie et distingue les niveaux somatique et verbal, interdisant de les confondre. Les différentes positions de sujets apparaissent là comme des agencements provisoires et mobiles, susceptibles de constants réajustements : réajustement de l’énoncé qui développe une vision de la « réalité », de l’énonciation qui le suscite et l’accueille, ou encore du lieu somatique d’où provient le dire et que rejoint l’entendre16.

Cette structure ternaire soutient un travail de l’altérité. En effet l’altérité des mots et des choses établie par les schizes renvoie à l’altérité des sujets, dont elles régulent les relations. S’ensuit une dynamique de « ternarisation » dont l’agent est l’énoncé verbal. Formulé par le dire en même temps qu’accueilli par l’entendre il s’avère médiateur entre les sujets, qu’il relie tout en les préservant de la fusion dans un mouvement de renvoi incessant : il n’y a d’entendre qu’à partir d’un dire, et de dire qu’adressé à un entendre. Et l’entendre à son tour suscite le dire qui relance le moteur énonciatif17.

La dynamique de la parole porte ainsi en germe, comme l’autre versant de la relativité des sujets, la promesse de la relation. Pour peu en effet qu’elle soit accueillie – et non étouffée par une assurance sur le « sens » ou rejetée au nom d’un jugement de « réalité » – l’altérité des partenaires agit comme un principe de lecture externe, où la différence des positions révèle leur singularité. Elle invite à en prendre acte en ne cherchant pas à réduire l’écart entre les points de vue mais en explicitant ses fondements. La parole devient là comme une « gymnastique de l’autre » : le partage d’un énoncé y désigne la différence comme l’invitation à un travail d’harmonisation, ouvrant ainsi l’espace d’une rencontre non conflictuelle avec autrui. Cette gymnastique est entièrement volontaire : assumer les schizes comme principe organisateur ouvre assurément un sujet à l’altérité, mais progressivement et à proportion de son consentement18.

Le schéma situe l’entendre comme le point de départ de cette dynamique de ternarisation. Il est en effet le lieu même où se découvre l’altérité, car la confrontation au dire d’autrui est ce qui fait toucher du doigt la diversité des positions. Elle invite un sujet à expérimenter ce que le sémioticien François Martin a nommé une « anamorphose« , terme hérité de la peinture par l’intermédiaire des travaux de Jacques Lacan19. En peinture une anamorphose (le mot signifie « retournement de forme ») est un tableau conçu de manière à se transformer au gré du déplacement de celui qui le regarde20. La schéma de la parole engage à déplacer le lieu de cette anamorphose pour le situer dans l’entendre d’un sujet. Le processus est engagé par la décision de suspendre toute tentative pour expliquer un dire en référence à la « réalité » dont il semble parler, et de l’accueillir comme une construction élaborée dans le langage et demandant à être entendue. Apparaît alors que ce dire n’est pas le dépôt d’un sens premier qu’il s’agirait de retrouver mais le lieu d’une promesse de sens adressée à l’entendre. En s’offrant comme une direction qui doit être reconnue pour être suivie librement, il ouvre à l’anamorphose l’avenir d’une interprétation.

Le bénéfice de la démarche s’atteste à la puissance de nouveauté qui traverse tout entendre attentif à la différence. Il y a là un effet de vie, développé indépendamment de la plus ou moins grande justesse du dire car ce qui le suscite est simplement l’ouverture à l’autre. S’y révèle l’enjeu de libération que comporte un assujettissement consenti à la parole : il pratique comme une désincarcération de la prison que constitue l’enfermement dans un point de vue propre, délivrant ainsi les individus du solipsisme inhérent à la dimension somatique. Cette puissance de libération a quelque chose d’irrépressible : si en effet les deux partenaires de la parole sont engagés ensemble dans la dynamique du ternaire, ils le sont indépendamment l’un de l’autre. En partager le chemin produit un accord harmonique entre les sujets. Mais le refus de l’un des partenaires n’empêche pas pour autant le chemin ternaire de l’autre : en accroissant l’écart des points de vue, il lui lance au contraire un appel insistant à s’y engager plus avant.

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2. De l’oral à l’écrit, l’énonciation : les fondements d’une sémiotique énonciative

 

a) Du dire à l’énonciation : la « mort de l’Auteur »

 

Le « schéma de la parole » est susceptible de rendre compte de toutes les formes de parole, orale ou écrite : pour passer de l’une à l’autre il suffit de remplacer le dire par l’écriture, et l’entendre par la lecture. Cependant le passage à l’écrit entraîne une transformation majeure : la disparition de l’auteur et de son dire. En effet la lecture d’un texte clôt le temps de l’écriture et ouvre le temps des lecteurs, suscitant ainsi ce que Roland Barthes a appelé « la mort de l’Auteur » :

L’image de la littérature que l’on peut trouver dans la littérature courante est tyranniquement centrée sur l’auteur, sa personne, son histoire, ses goûts, ses passions […] : l’explication de l’œuvre est toujours cherchée du côté de celui qui l’a produite, comme si, à travers l’allégorie plus ou moins transparente de la fiction, c’était toujours finalement la voix d’une seule et même personne, l’auteur, qui livrait sa « confidence ». […] L’Auteur, lorsqu’on y croit, est toujours conçu comme le passé de son propre livre […]. Tout au contraire, le scripteur moderne naît en même temps que son texte ; il n’est d’aucune façon pourvu d’un être qui précéderait ou excéderait son écriture, il n’est en rien le sujet dont son livre serait le prédicat ; il n’y a d’autre temps que celui de l’énonciation, et tout texte est écrit éternellement ici et maintenant […] Ainsi se dévoile l’être total de l’écriture : un texte est fait d’écritures multiples, issues de plusieurs cultures et qui entrent les unes avec les autres en dialogue, en parodie, en contestation ; mais il y a un lieu où cette multiplicité se rassemble, et ce lieu, ce n’est pas l’auteur, comme on l’a dit jusqu’à présent, c’est le lecteur : le lecteur est l’espace même où s’inscrivent, sans qu’aucune ne se perde, toutes ces citations dont est faite une écriture ; l’unité d’un texte n’est pas dans son origine, mais dans sa destination […] la naissance du lecteur doit se payer de la mort de l’Auteur21.

 

 

 

 

 

 

 

 

lecture

lecteurs somatiques

texte

 écriture  achevée 

 

 

 

 

 

 

 

Aux lecteurs, l’achèvement de l’écriture permet une découverte qui fondera l’approche sémiotique : séparer un texte de son auteur ne le coupe pas pour autant de son dire. Simplement le lien se transforme, le couple texte/auteur cédant la place à un rapport entre énoncé et énonciation. Le mot « énonciation », pris ici comme un synonyme de « parole », est d’emploi délicat en raison de son ambivalence22. Dans une situation de parole vive, il qualifie le dire et l’entendre qui assurent la circulation d’un énoncé23. En rapport avec un écrit achevé, il désigne ce à partir de quoi un texte est énoncé : une instance logique induite de l’existence de ce texte en tant qu’il est un énoncé24. Située en-deçà de l’énoncé et de ses figures, elle ne peut être figurée mais n’en est pas moins opérante en lui25. Elle est la trace d’un débrayage primordial inscrit dans un énoncé, et agissant dans sa lecture. Le sémioticien Jean Delorme la nommait la « voix du texte« . Telle une Belle au bois dormant cette « voix » gît au repos dans l’énoncé, en attente d’un lecteur qui en réveillera la puissance opératoire, car toute lecture en est la réactivation de fait :

Le lecteur prête sa voix au texte, au risque de la faire prendre pour celle du texte. Sa voix donne à entendre une parole qui n’est pas la sienne et qui n’a d’autre support que l’écriture, c’est-à-dire le tracé de la parole qui met en œuvre les mots de la langue dans le texte. Cette parole n’attend que la lecture pour passer à l’acte, pour s’actualiser avec la collaboration du lecteur. Elle dort tant qu’on ne l’éveille pas en refaisant le chemin par lequel elle a passé et dont l’écrit garde la trace. Cette parole immanente n’a pas d’autre medium que l’écriture-témoin de l’articulation du discours qui l’habite. La lecture publique lui fournit le medium d’une voix qui doit interpréter, au sens musical du mot, l’œuvre écrite, sans se substituer à elle mais en la transposant du lisible à l’audible. Cela présuppose une lecture attentive, une fréquentation patiente, à l’écoute de ce qu’on peut appeler la voix du texte, silencieuse, immergée sous la lettre écrite. De même en effet qu’à l’oral la voix est la manifestation sonore de la parole de celui qui parle, de même la lettre est la manifestation lisible de la parole qui préside à l’articulation du texte.26

La découverte de l’énonciation engage ainsi à remplacer le schéma descriptif proposé ci-dessus par un schéma logique, que voici :

 

 

 

 

 

 

énonciation  (embrayage)

 énonciation  (débrayage) 

place d’un lecteur

énoncé

 

 

 

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b) La sémiotique, une lecture dans l’énonciation

 

Dès l’origine, la sémiotique été conçue par Greimas dans le cadre énonciatif qui vient d’être explicité, et comme une théorie et une pratique de lecture visant à s’ajuster sur l’énonciation. Greimas lui-même, cependant, s’est essentiellement intéressé au versant de l’énoncé, réservant la question de l’énonciation à des recherches ultérieures27. Les travaux du CADIR ont largement exploré la question, établissant des fondations puis des développements qui seront explicités par le troisième article de ce parcours28.

Mentionner le concept d’énonciation au seuil de cette présentation permet ainsi de découvrir l’orientation générale de l’aventure sémiotique. Elle suppose d’en revenir à l’anamorphose indiquée ci-dessus comme l’effet d’une attention à la dimension de la parole, et définie comme une invitation à l’interprétation. Le passage de la parole orale au texte écrit et le remplacement du dire par l’énonciation montrent que l’anamorphose des lecteurs n’est pas laissée à elle-même mais se trouve étroitement guidée par l’énoncé, en tant qu’il atteste d’une énonciation et la désigne. Dans la lecture, l’énonciation est comme un itinéraire fléché par un énoncé. Une fois encore le chemin qu’elle indique est intérieur : elle cherche à conduire les lecteurs vers une position d’entendre suffisamment ajustée sur la « voix du texte » pour lui donner espace. Non pour perpétuer un passé révolu, mais pour lui ouvrir un avenir de sens en eux, les ouvrant du même coup à l’avenir de ce sens29. Elle est une résurgence de parole prête à se donner en qui lui donne accueil pour lui faire don d’un « futur de l’origine »30.

Entrer dans cette perspective d’anamorphose impose de reconsidérer entièrement l’approche des textes en la retournant depuis les conditions du dire vers celles de l’entendre. La sémiotique intervient là comme la proposition d’une méthode – c’est-à-dire d’un accompagnement sur le chemin – de l’anamorphose. Elle développe des modèles fondés dans la théorie, et capables de conduire avec rigueur des lecteurs tentés par l’expérience. La portée du concept d’énonciation n’est donc pas seulement abstraite, elle est aussi pratique car elle indique un chemin méthodologique concret.

Son point de départ réside dans les représentations d’acteurs, d’espaces et de temps proposées par un énoncé : elles constituent en effet les traces inscrites en lui par l’énonciation31. Dans l’histoire sémiotique du CADIR, cette base extrêmement simple a servi d’appui à trois chemins d’analyse, les uns et les autres étayés sur des modèles spécifiques : une analyse narrative formalisée par Greimas, une analyse figurative développée au CADIR entre les années 1980 et 2000, et une analyse énonciative élaborée dans le Centre durant les dix dernières années. Cette dernière élaboration a généré la proposition d’une sémiotique énonciative opérant une mise en perspective et en cohérence des trois analyses. Ressaisissant l’analyse figurative elle la soutient par un modèle nouveau, la mise en « relief » des énoncés, dont découle une représentation en « vitrail » qui sert d’appui à l’analyse énonciative. Le prochain document de ce parcours présentera l’analyse figurative, et montrera comment le « relief » en facilite la mise en œuvre. Le document suivant décrira le « vitrail » et explicitera les procédures et les enjeux de l’analyse énonciative. Quant à l’analyse narrative, dont les travaux précédents du CADIR avaient montré les limites, son adaptation au cadre énonciatif lui a redonné une forme de pertinence et par conséquent une nouvelle jeunesse. Un quatrième document, encore à rédiger, développera ultérieurement les procédures et la fonction que reçoit l’analyse narrative dans la sémiotique énonciative.

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Conclusion : parole et communication, les enjeux d’un modèle

 

Un autre modèle de la parole, le schéma de la communication

 

La compréhension de la parole impliquée dans le modèle qui vient d’être présenté est bien différente d’une autre représentation, nommée « schéma de la communication ». Aujourd’hui admise au point d’en être devenue le modèle (souvent implicite) auquel est référée la parole (du moins en occident). Ce modèle proposé par le linguiste Roman Jakobson32, qualifie la parole comme une « communication » dont voici la représentation33 :

 

Emetteur

Référent

Canal

Récepteur

Code

 

Message

 

 

 

 

 

 

 

 

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La communication est celle d’un « message », formulé par un « émetteur » à destination d’un « récepteur », et qui véhicule une information à propos d’un référent34. Transitant par un « canal » (par exemple, la parole, ou l’image), il est « codé » par l’ « émetteur » (par exemple dans une langue précise) pour être ensuite « décodé » par le « récepteur ». On reconnaîtra là un vocabulaire à ce point couramment employé qu’il a peu à peu remplacé les termes de dire, d’entendre, et même de parole. Son emploi définit implicitement la parole comme une opération technique de codage et de décodage permettant de transposer la réalité dans des mots pour la transmettre à autrui.

 

Communication vs parole

 

La comparaison des schémas permet de les situer en vis-à-vis l’un de l’autre. La communication est centrée sur l’adresse d’un « émetteur » à un « récepteur », c’est-à-dire sur les fonctions nécessaires à la transmission d’un message. La parole s’intéresse en revanche à l’interaction entre des sujets du « dire » et de l’ « entendre », qu’elle rapporte aux dynamiques énonciatives de débrayage et d’embrayage générées par les schizes. Le débrayage désigne l’écart entre les mots et les choses, et l’embrayage la distance entre l’entendre et le sens visé par un dire. La communication n’instaure pas ces deux écarts : communiquer est dire quelque « chose » de ce qui « est » à l’adresse d’un récepteur censé le recevoir comme cela a été dit. La principale différence entre les schémas de la communication et de la parole porte ainsi sur la perception de la schize, cette coupure désignée par l’énonciation. Cette différence de départ a d’importantes conséquences, qui seront rapidement esquissées.

– Considérer le dire comme un débrayage interdit à la parole de remonter vers une « réalité » reçue comme impossible à atteindre. C’est le « principe d’immanence » mentionné ci-dessus : ce qu’on dit n’est pas ce qui est. De son fait la parole se cantonne dans le registre de la « véridiction » (une vérité cantonnée dans le dire). A l’inverse le postulat d’une possible adéquation entre les mots et les choses conduit les sujets de la communication à considérer un message comme un double verbal du référent réel dont il parle35. S’ensuit une appréhension de la parole sous l’angle de l’ « exactitude« , qui est une vérité en prise sur la réalité.

– Considérer l’entendre comme un embrayage empêche la parole de croire à une possible remontée depuis l’entendre vers le dire, puisque ce qu’on entend n’est pas ce qui est dit. La parole postule ainsi le régime du malentendu. Le caractère technique de la communication postule à l’opposé une possible adéquation du récepteur à l’émetteur : bien compris, un message est susceptible de délivrer son contenu de « réalité » – et de préférence sans perte.

– La parole situe les deux sujets dans un vis-à-vis équilibré : le dire inaugure une proposition de sens que l’entendre achève en la réalisant. L’équilibre repose sur une perte consentie par les deux sujets : le dire se remet à l’entendre d’autrui, mais l’entendre accueille le dire d’un autre. S’ensuit un lâcher-prise caractéristique de la parole. En revanche la communication relève d’une double prépondérance. En apparence elle donne la priorité au poste de l’émetteur qui adresse le message. Dans les faits elle consacre la prééminence du récepteur, qui en décide le sens en dernier ressort. D’où une double emprise : chacun des postes de la communication peut considérer son approche du sens comme le sens du message, du moins tant qu’il ne la confronte pas à la perception de l’autre poste.

– La parole assume la subjectivité, accueillant la différence comme une manifestation de sens qui doit être reçue et travaillée, en tant qu’elle révèle et éclaire les positions respectives des sujets ainsi que leur inscription dans la relation : comme un appel implicite à l’ajustement, à la fois entre les sujets36 et à l’intérieur de chacun des sujets37. Elle s’inscrit là dans une dynamique d’harmonisation  ternaire38. A l’inverse la dimension d’objectivité de la communication rend toute différence des points de vue problématique : l’écart des mots aux choses est reçu comme l’attestation d’une imprécision, et l’écart entre les sujets comme l’indice d’une incompréhension39. C’est pourquoi la communication relève d’une logique binaire : accord ou désaccord, fusion ou conflit. Cette logique postule une forme de fixité, pour laquelle un écart appelle à démontrer le bien-fondé d’un message, tandis qu’un accord atteste d’une prise exacte sur la réalité.

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Communication et parole : un paradoxe fécond

 

La présentation des deux schémas – communication et parole – en a souligné les différences. Cette distinction peut elle-même être reçue d’un point de vue binaire, opposant les modèles dans une perspective de rupture : communication ou parole ? Sans doute serait-il plus pertinent de les tenir ensemble, dans la perspective ternaire d’une tension féconde assumant l’incompatibilité des modèles. Apparaît alors que le modèle de la communication pourrait bien désigner l’amont d’un échange, correspondant au projet qui soutient une entrée dans le dire : partager à autrui un savoir objectif sur la « réalité ». La parole décrirait alors l’aval de l’échange : la découverte par l’entendre de la subjectivité et de sa puissance de renouvellement. Chacun des modèles pourrait donc renvoyer à l’autre par différence. En négatif, pour en désigner les limites sans pour autant l’invalider : la perspective référentielle assumée par le modèle de communication désigne le renoncement de la parole à toute visée objectivante (de la « réalité » comme du « sens »), tandis que la visée de relation décrite par le schéma de la parole souligne l’impuissance de la communication à établir une relation assumant la subjectivité. En positif, pour en reconnaître le champ de compétence : le modèle de la parole déploie les conditions d’une rencontre entre des sujets, et le schéma de la communication la quête d’un savoir sur la réalité40.

L’écart entre les modèles n’en a pas moins d’importants retentissements : les propositions formulées ci-dessus constituent l’arrière-plan théorique sur lequel s’est développée la recherche sémiotique, la menant à son aboutissement énonciatif. Il ne s’agit cependant là que d’une première illustration. Il y en a d’autres, considérables, car la prise en compte de l’énonciation ne modifie pas seulement le régime de l’écrit : elle touche aussi celui de l’oral, c’est-à-dire de la relation à autrui. S’engage là une « révolution énonciative » dont les effets sont encore difficiles à mesurer.

 

 

Anne PENICAUD, Repères pour la sémiotique énonciative, document à l’usage des étudiants.

Télécharger : 1 présentation relief

Le « relief » : une aide concrète pour le lecteur.
Le « relief » est une représentation des textes qui tient compte à la fois de la succession des scènes figuratives et des emboîtements de niveaux produits par la parole.
Le fait même de proposer le relief comme une interface visuelle entre le texte et ses lecteurs facilite considérablement l’observation en constituant un référent concret sur lequel appuyer l’analyse.

 

Anne PENICAUD, Le modèle du vitrail et l’analyse énonciative, S et B n°154, juin 2014.

Ce troisième article présente l’approche de l’énonciation développée au CADIR et propose un second modèle opératoire, le « vitrail », qui permet d’avancer dans l’exploration de l’énonciation. Comme précédemment le texte présente le modèle et explicite les procédures qui permettent de le réaliser. Puis il développe la proposition d’une analyse énonciative illustrée par l’analyse du texte déjà abordé par la présentation du relief, l’épisode de la rencontre avec Marthe et Marie en Lc 10,38-42.

 

Le présent document associe quatre moments : un rappel des travaux menés aux CADIR sur l’énonciation1, une présentation théorique du modèle du vitrail, puis un exposé des procédures qui en permettent la réalisation, et enfin une explicitation de l’analyse énonciative. Il s’agira là de montrer la continuité de cette analyse énonciative, qui est une proposition nouvelle, avec l’ensemble de la réflexion sur l’énonciation menée au CADIR.

 

1. L’énonciation en sémiotique

a) Plusieurs définitions de l’énonciation

 

Louis Panier rappelait souvent que le mot « énonciation » prête à confusion, car ilest susceptible de recevoir des senstrès différents, par exemple :

– 1) Dans une perspective historique l’énonciation désigne la formulation concrète d’un énoncé, c’est-à-dire la production effective de la parole.

 

– 2) Dans une perspective linguistique l’énonciation désigne le passage de la langue au discours. Elle est la mise en discours qui actualise la langue dans la production d’un énoncé : la linguistique considère les indicateurs de cette actualisation à l’intérieur de l’énoncé2.

– 3) Dans une perspective sémiotique l’énonciation désigne l’instance présupposée par l’énoncé. Elle est une structure logique, déployée sur le versant du dire comme énonciateur et sur celui de l’entendre comme énonciataire.

 

b) L’énonciation au CADIR (1) : premier versant, l’énonciateur

La conception sémiotique de l’énonciation a été pleinement assumée par le CADIR, dont les recherches se sont situées dans la continuité de celles de Greimas. Cependant tandis que ce dernier se concentrait sur l’énoncé, l’influence du sémioticien suisse J. Geninasca et du linguiste E. Benveniste ont ouvert au Centre le champ, nouveau, de l’énonciation 3 : entre les années 1980 et 2000, la sémiotique du CADIR a ainsi élaboré une réflexion sur le « sujet énonciateur » présupposé par un énoncé.

Le point de départ de la réflexion réside dans la distinction entre cette « instance » de l’énonciation et l’auteur. Renoncer à croire qu’un auteur se projette dans ses écrits, et qu’un travail adéquat (historique, géographique, sociologique…) permettrait de l’en extraire revient à prendre en compte la « schize », cette coupure radicale effectuée par le débrayage de l’énonciation :

Le terme clef de l’énonciation est alors le « débrayage ». Si l’énonciation est d’abord un débrayage, l’énoncé comme discours présuppose une instance énonçante nécessairement absente de l’énoncé, mais dont la forme sémiotique de l’énoncé dessine la place et la position, place « vide » qui peut être celle du lieu « réel » de l’énonciation  4.

C’est ainsi que, dès sa rédaction, un texte prend avec son auteur une distance définitive. L’écriture achevée lui substitue une autre relation : celle d’un discours énoncé relatif à une « instance » d’énonciation qui est une « place virtuelle » de « sujet » :

Cette instance ou cette place de sujet qui s’indique par là ne peut être identifiée à l’acteur énonçant (locuteur ou auteur). Il s’agit d’une place construite par le discours, à la manière dont la perspective organisée d’un tableau définit une place virtuelle que peut (toujours) venir occuper le spectateur, et qui peut être celle qu’on attribue au peintre 5.

C’est à cette place que doit être rapportée la « voix du texte » mentionnée par le premier document de ce parcours 6. N’ayant de consistance que logique, elle est tout entière induite de l’énoncé :

Le sujet énonciateur, avant tout sujet logique (…) est une pure et simple position. Instance théorique dont on ne sait rien au départ, ce sujet constitue peu à peu, au fil du discours, son épaisseur sémantique. Son identité résulte de l’ensemble des informations et des déterminations de tous ordres qui le concernent dans le texte. C’est donc seulement à partir des connaissances que nous avons de l’énoncé que cette instance peut être appréhendée, selon une démarche en amont et non l’inverse7.

C’est le jeu des acteurs, espaces et temps d’un énoncé qui situe et désigne cette place d’énonciation comme celle de l’origine du discours. En effet l’énonciation

…se pose à partir de l’énoncé, pour autant qu’il est reçu comme discours (et pas comme fait de langue ou exemple de grammaire). L’énoncé, par les marques qu’il pose, présuppose et constitue ou instaure un dispositif d’énonciation, une structure organisant des INSTANCES du type « JE », « TU », « IL », absentes de l’énoncé lui-même qui n’en manifeste que des traces, ou des indices linguistiques que sont par exemple les pronoms personnels […] Instances présupposées par des marques présentes dans l’énoncé, elles ne sont pas à confondre avec les acteurs empiriques de la communication8.

Les acteurs d’un énoncé sont des « non je » par rapport au « je » de l’énonciation, les espaces des « non ici » par rapport à son « ici », et les temps des « non maintenant » par rapport à son « maintenant » 9. Acteurs, espaces et temps sont ainsi à la fois la trace laissée par l’énonciateur à l’intérieur de l’énoncé et ce qui en signifie l’absence 10. Tel est donc le paradoxe de l’énonciation : l’énoncé où elle s’accomplit en est aussi la négation 11.

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énonciation

« je, ici, maintenant »

énoncé :

    – acteurs (non je)

    – espaces (non ici)

    – temps (non maintenant)

 

La présence des acteurs, espaces et temps d’un énoncé atteste ainsi de l’énonciation en tant qu’elle est absente 12. Elle n’y renvoie pas terme à terme mais de façon globale, à partir des scènes figuratives13 constituées par les agencements d’acteurs, d’espaces et de temps. Chacune des scènes d’un énoncé atteste de l’énonciation à la façon dont des traces de pas dans le sable désignent la présence absente d’un marcheur14. Elle n’existe en effet que par rapport à cette énonciation immanente dont elle est la manifestation, comme une courbe mathématique désigne implicitement le point d’origine virtuel auquel elle se réfère.

La métaphore des pas sur le sable montre cependant que si chaque trace de pas atteste individuellement d’une présence disparue, elle n’est pas signifiante par elle-même : c’est ensemble que des traces indiquent une direction signifiée par leur association. Et c’est de la même façon l’assemblage des scènes et lui seul qui désigne la position de l’énonciation. Cette place est bien sûr un point de fuite : elle est l’inaccessible étoile dont l’énoncé indique la direction en même temps qu’il en interdit définitivement l’accès. Cependant la composition d’ensemble de l’énoncé désigne ce point de fuite comme le point de cohérence insaisissable à partir duquel il tient ensemble comme un « tout de signification15« .

 

c) L’énonciation au CADIR (2) : second versant, l’énonciataire

L’énonciation a ainsi pour l’énoncé, considéré comme un assemblage de dispositifs d’acteurs, d’espaces et de temps, la fonction d’une scène originaire16 inaccessible : à la fois désignée aux lecteurs par l’énoncé comme un appel à migrer dans sa direction et interdite d’accès. L’attention à ce paradoxe a soutenu au CADIR une réflexion sur le versant « énonciataire » postulé par l’énonciation.

Cette position d’énonciataire est la visée de l’énoncé : l’instance énonciateur y convoque un lecteur comme son vis-à-vis logique.

Si la mise en discours est ainsi le lieu de manifestation du sujet de l’énonciation, l’émergence du sujet advient tout autant du côté de l’instance de “production” du discours que du côté de l’instance de “réception”: écrire et lire sont deux actes de mise en discours de figures. La lecture est un acte d’énonciation lorsque, n’étant plus ce décodage des grandeurs figuratives […] pour lequel un code est requis, mais pas nécessairement un sujet, elle devient l’interprétation d’une chaîne figurale dans (et par) laquelle se trouve manifestée et déployée la structure du sujet énonçant. Il est alors question de lire pour entendre dans les textes ce qui est dit du sujet parlant que nous sommes17.

Il ne suffit donc pas d’être lecteur pour être énonciataire. La lecture est une situation concrète : est lecteur qui lit un texte. Devienténonciataire qui accepte de se laisser conduire par un énoncé vers une position ajustée sur son énonciation. Cet ajustement est partiel, et toujours provisoire : suscité par la confrontation avec la puissance énonciative d’un énoncé il est sans cesse à reprendre à neuf. Etre énonciataire, pour un lecteur, consiste ainsi à répondre à la convocation de l’énonciation en se situant dans un « devenir énonciataire » :

 

énonciation, côté énonciateur

convocation d’un énonciataire

 énoncé :

– acteurs (non je)

– espaces (non ici)

– temps (non maintenant)

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Vue depuis cette position de perpétuel ajustement l’énonciation se comprend comme l’instance qui, inscrite dans un texte du seul fait qu’il est un énoncé, en conduit les lecteurs à s’accorder sur sa proposition de sens. Considérée d’un point de vue sémiotique la lecture n’est donc pas un retour en arrière qui permettrait de retrouver les conditions d’écriture d’un texte, mais le premier pas d’une marche en avant invitant des lecteurs à se laisser transformer en énonciataires, c’est-à-dire en sujets d’énonciation18, en s’harmonisant avec l’énonciation d’un énoncé 19.

Ces lecteurs en devenir d’énonciataires sont l’aboutissement de l’énonciation. Les marques qu’elle inscrit dans l’énoncé leur sont en effet destinées. Elles se présentent à eux comme des traces à suivre, et à réactiver en les suivant : comme les traces d’un à venir qui reste entièrement à inventer. L’invention bénéficie aux deux partenaires. Aux lecteurs, qu’elle engage dans une aventure signifiante entièrement nouvelle. Mais aussi au texte, en qui la puissance de sens de l’énonciation s’accomplit en se renouvelant au fil des lectures. Chaque lecture y développe de nouveaux effets de sens, de la même façon que la diversité des textures du papier sur lequel est tiré un négatif produit des photographies qui peuvent être très différentes. Ainsi le sens accueilli par un énonciataire est en perpétuelle advenue en même temps qu’en perpétuel départ : à peine a-t-il rejoint un terreau humain qu’il s’en échappe, s’ouvrant et l’ouvrant à de nouveaux possibles.

[… ] l’instance de l’énonciation [… ] implique en elle-même la position du lecteur-énonciataire. A condition toutefois que le lecteur ne soit pas réductible lui non plus à l’individu empirique qui projette sur le texte ses propres déterminations sociologiques, psychologiques et historiques. Le lecteur est celui auquel le texte fait signe : à la fois celui dont le texte construit le parcours et celui qui, en fonction de ce parcours, élabore des modèles d’interprétation, celui donc qui [… ] occupe la place du point curseur chargé de passer sur les moindres signifiants du texte et se tient en même temps au lieu du point de vue récapitulatif de tout le discours. Un tel lecteur, qui ainsi se soumet à l’énonciation énonçante du texte, est décentré de sa science et interprété par le savoir insoupçonné des oeuvres qu’il lit20.

Encore faut-il que ce lecteur puisse être conduit dans ce devenir d’énonciataire. Il y a là une difficulté dont le constat a soutenu la recherche sémiotique du CADIR durant les dix dernières années, portant la création des modèles du « relief » puis du « vitrail », et l’élaboration de l’analyse énonciative à laquelle ce dernier sert d’appui. Elle explore une piste nouvelle, qui n’avait pas encore été défrichée par la recherche du CADIR : celle de la forme d’un énoncé, en tant que sa considération accorde un lecteur sur l’horizon de l’énonciation.

 

2. La fonction du vitrail : rendre l’énonciation visible, et par conséquent lisible

Le vitrail est une pratique de découpage des énoncés. En opérant ce découpage la sémiotique rejoint l’ensemble des analyses littéraires. Toutes procèdent en effet à un établissement des limites du texte lu – qui conditionne la possibilité même de la lecture21, et le prolongent par un découpage interne plus ou moins affiné. La différence entre les pratiques de lecture dépend du critère utilisé pour le découpage. Ce critère est, par exemple, thématique pour une lecture inscrite dans le paradigme de la « réalité » (qui délimite les parties d’un texte à partir des thèmes dont il parle22), verbal pour une analyse structurelle (qui repose sur des répétitions de mots ou de tournures). En sémiotique, le critère du découpage est énonciatif : il est constitué par les scènes figuratives d’un énoncé (les dispositifs d’acteurs dans des espaces et des temps) en tant qu’elles sont la marque de l’énonciation dont il se soutient.

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a) Comment passe-t-on du relief au vitrail ?

Le modèle du vitrail s’inscrit dans la continuité directe du relief. Celui-ci est, on l’a vu, une carte figurative proposant un relevé topographique des scènes dont l’assemblage constitue un énoncé. Il sert ainsi de support à l’analyse figurative qui considère tout énoncé comme une composition de figures dont elle tente de déchiffrer les parcours, entrant ainsi dans la dimension figurale.

Le passage du relief au vitrail est opéré par un retournement : l’attention se détourne des scènes associées par un énoncé et de leurs figures pour considérer leur disposition. Le vitrail ne considère plus les lieux figuratifs disposés sur la carte mais les lignes de force qui les organisent, et en observe l’agencement23 :

 

La transformation opérée entre les modèles est comparable à celle d’une feuille d’arbre dont ne seraient conservées que les nervures, manifestant la forme – superposable à nulle autre – qui lui donne son identité unique. Ou, pour emprunter une autre métaphore, l’énoncé apparaît là comme un vitrail structuré par des lignes de plomb qui, en distinguant des pièces de verre coloré, les associent dans un dessin commun : les scènes de l’énoncé sont ces pièces de verre, et les lignes de plomb les articulations qui les disposent en vis-à-vis. C’est pourquoi la figure du « vitrail » a été choisie pour désigner ce nouveau modèle24.

Relief et vitrail développent deux points de vue complémentaires sur un énoncé en rapport avec son énonciation. Le relief s’intéresse aux manifestations de l’énonciation dans l’énoncé : les scènes qu’il déploie, et les figures qui les colorent. Le vitrail remonte de cette manifestation à l’énonciation qui lui est immanente. En soulignant la topographie des scènes (et non plus la carte des figures), il surimpose à l’énoncé une représentation de son énonciation, perçue ici comme la forme dans laquelle se coule l’élan énonciatif (la « voix ») d’un texte : une forme visible susceptible d’être décrite et par conséquent interprétée25.

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b) Le vitrail, ou l’énoncé vu comme un espace énonciatif 

Si donc le relief distribue les scènes figuratives, représentant ainsi l’énoncé comme un espace, le vitrail en signale les lignes organisatrices, qu’il rend visibles en soulignant chaque changement de scène. Ce jeu de traits figure les mouvements de l’énonciation, redessinant ainsi l’énoncé comme un espace énonciatif : chaque trait désigne en effet une nouvelle mise en œuvre du débrayage.

La différence opérée par le relief entre les deux axes de la succession et de l’emboîtement trouve un écho dans la distinction de deux types de débrayage : la succession relève d’un débrayage énoncif, et l’emboîtement d’un débrayage énonciatif. Pour mieux en situer la différence rappelons que le débrayage est l’opération logique par laquelle un sujet de l’énonciation, caractérisé comme un syncrétisme de « je – ici – maintenant », se projette dans son énoncé sous la forme inversée de ces « non je – non ici – non maintenant” que sont les acteurs, les espaces et les temps. Comme l’indiquent leurs dénominations, le débrayage énoncif est le débrayage qui donne naissance aux acteurs de l’énoncé et le débrayage énonciatif celui qui produit les acteurs de l’énonciation26. En voici une représentation :

 

2° scène figurative

1° scène figurative

 

 

3° scène figurative

 

 

 

débrayage énonciatif (dire)

débrayage énonciatif (dire)

embrayage énonciatif (entendre)

les débrayages infigurables

de la « voix du texte

débrayage énoncif 1

débrayage énoncif 2

débrayage énoncif 3

l’embrayage infigurable 

d’un lecteur énonciataire 

les débrayages et embrayages figurés dans l’énoncé

 

– Le premier débrayage (le débrayage énoncif) n’est pas figuré dans l’énoncé puisqu’il intervient en deçà de lui, comme ce qui en soutient le déroulement linéaire. Sous-jacent à l’énoncé, il n’en est pas moins actif en lui : chaque changement figuratif intervenu sur l’axe de la succession correspond à une nouvelle inflexion de la « voix du texte », à une nouvelle modulation de ce débrayage énoncif.

– Le second débrayage (le débrayage énonciatif) est figuré à l’intérieur de l’énoncé, où il est représenté par le dire des acteurs. Il correspond ainsi à une délégation de parole consentie par la « voix du texte » aux acteurs de l’énoncé27.

Comme le montre le schéma l’espace énonciatif fait aussi part à l’embrayage de l’entendre. Là encore, deux cas sont à distinguer.

– Les embrayages énonciatifs sont figurés à l’intérieur de l’énoncé, où ils sont représentés par l’entendre comme la façon dont un énoncé verbal rejoint le lieu somatique d’un acteur28. Leur représentation achève de déterminer la forme de l’énoncé : tandis que le dire opère (au moins potentiellement) le passage à un niveau supérieur d’énoncé, l’entendre replie ce niveau sur le précédent.

– Les embrayages énoncifs ne peuvent être figurés par un énoncé, puisqu’ils constituent son travail « réel » sur les lecteurs : la guidance par laquelle il les conduit vers une position ajustée sur son énonciation29.

Par la mise en évidence des débrayages et des embrayages qui tissent un énoncé, le vitrail établit comme une radiographie de son énonciation : il décrit la forme unique prise par cette « voix ». Il la dessine comme une diaprure de débrayages immanents (les débrayages énoncifs qui organisent la succession des scènes de l’énoncé) sur laquelle l’échafaudage complexe des débrayages et des embrayages énonciatifs figurés par l’énoncé construit un empilement de scènes.

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3. Réaliser le « vitrail » d’un énoncé

a) Le principe du vitrail : un découpage par focales

 Théorie

Tout découpage détermine sa règle. Un découpage thématique dresse le plan d’un texte, qu’il divise en partie, sous-parties, etc… Un découpage structurel en construit la forme littéraire en s’appuyant sur les parallélismes d’expressions et de mots. Un découpage rhétorique l’organise à partir des agencements décrits par l’éloquence oratoire. La catégorie de découpage retenue pour le vitrail est la « focale« , terme emprunté au vocabulaire de la photographie :

La focale détermine l’angle de champ de l’objectif, c’est-à-dire l’angle que va pouvoir capter votre appareil photo. Plus cette distance est grande, plus le champ de vision est restreint. Une focale longue correspond ainsi à un angle de champ serré, tandis qu’une focale courte correspond à un grand angle de champ30.

Parler de focale postule donc un rapport entre l’ampleur du champ couvert et la précision du regard qui l’observe : une focale courte capte un champ d’étendue maximale avec une finesse d’observation minimale. Inversement, une focale longue capte un champ minimal avec une précision de regard maximale.

Appliqué aux textes, le concept de focale désigne le principe qui détermine le découpage du vitrail : considérer un énoncé comme une totalité de sens, un « micro-univers » qu’il est possible d’observer à différents niveaux de grossissement. Cette observation différenciée permet d’observer chacun de ces niveaux en lui-même, et de le découvrir constitué à la manière d’un vitrail (ou d’un puzzle) par l’assemblage de plusieurs scènes figuratives31. A chaque niveau de focale, une scène figurative apparaît comme un dispositif d’acteurs dans un espace et dans un temps. Cependant cette scène se décompose à son tour, à la focale suivante, en unités figuratives de taille inférieure qui en affinent le dispositif. A son tour cette nouvelle focale distingue et relie de nouvelles scènes figuratives. Le découpage se poursuit ainsi jusqu’à la focale la plus élevée, constituée de scènes « minimales », qu’il n’est pas possible de découper en unités inférieures.

Le système de découpage élaboré par les focales fonctionne ainsi par emboîtement, à la manière des poupées russes. Les scènes intervenues dans une focale englobent celles de la focale suivante, qui en constituent un découpage interne. Ainsi inscrite dans celle qui la précède, chaque focale en propose un développement affiné par une vision plus précise. Ce système d’emboîtements affecte à chacune des scènes de l’énoncé une place hiérarchique dans sa forme globale32 : il devient un fragment du vitrail qu’elle constitue.

 

Illustration

Une reprise du texte choisi pour la présentation du relief (la rencontre de Jésus avec Marthe et Marie, en Lc 10,38-42) permettra d’illustrer ce principe de découpage par focales.

La f.1 est construite par un regard examinant l’ensemble de l’énoncé pour en discerner les articulations principales, c’est-à-dire les pièces dont l’imbrication lui donne forme. Elle distingue deux morceaux dans l’énoncé : la rencontre entre « il » (c’est la première désignation de Jésus dans le texte) et Marthe, et l’accueil « sous » de celui qui sera identifié progressivement comme « Seigneur ». Aux deux fragments correspondent deux localisations temporelles : le premier fragment est « dans le eux router… » et le second dans le temps où « elle (la « sœur » Marie) entendait sa parole ».

Le passage à la f.2 est opéré par un effet de zoom : le regard observe séparément chacun des morceaux de la focale précédente pour en décrire la disposition en repérant les fragments qu’elle associe. Ainsi la rencontre entre « il » et Marthe associe deux étapes : la venue de « il » dans un village, et la réception de Marthe. De même l’accueil est formé par deux vis-à-vis, d’abord entre la « sœur » Marie et la « parole » du « Seigneur », puis entre Marthe et le « Seigneur ».

La f.3 provient d’un nouveau grossissement : le regard considère à son tour chacune des pièces constitutives de la f.2 pour en identifier le montage interne.

– La venue de « il » et son accueil par Marthe ne peuvent être décomposés en éléments de taille inférieure, parce que ces scènes correspondent à une configuration simple d’acteurs dans un espace et un temps. Voici la scène constituée par la venue de « il » : cet acteur est situé dans un temps (« dans le eux router ») et dans un espace (« il entra dans un village » ). Et la scène de l’accueil de Marthe : « une femme » (acteur) « le reçut sous » (temps et espace). Il n’y aura donc pas de f.3 pour ces scènes, dont le découpage s’arrêtera en f.2.

– Les deux derniers fragments (le vis-à-vis de la « sœur » Marie avec la « parole » du « Seigneur » et celui de Marthe avec le « Seigneur ») peuvent encore être décomposés. Pour la « sœur », on distinguera son identification (son appartenance à Marthe comme « sœur » et sa nomination : « et lui était (= elle avait) une sœur appelée Marie »), et la façon dont elle accueille le « Seigneur » (« s’étant assise à côté vers les pieds du Seigneur, elle entendait sa parole. »). Pour Marthe, on distinguera son rapport au service (« Mais Marthe était embrassée autour autour de beaucoup de service »), et la façon dont elle s’inscrit dans la rencontre entre la « sœur » Marie et le « Seigneur » (« S’imposant, elle dit : « Seigneur, il ne t’importe pas que ma sœur seule m’ait laissée servir, etc 33… »).

La f.4 braque l’objectif sur les vis-à-vis avec « le Seigneur » de la « sœur » Marie et de Marthe.

– Pour la « sœur » Marie, seul le fragment mentionnant sa relation au « Seigneur » peut encore être décomposé : on y discerne un énoncé somatique de niveau 0 (le dispositif des corps : « s’étant assise à côté vers les pieds du Seigneur ») et une position énonciative dans l’entendre (« elle entendait sa parole »). La construction des focales s’arrête là en ce qui la concerne. Il s’agit en effet de dispositifs figuratifs minimaux (une configuration d’A,E,T), dont l’observation ne peut être affinée davantage.

– Pour Marthe, la forme de l’énoncé invite à développer encore le dispositif de son intrusion dans le tête-à-tête de la « sœur » Marie avec le « Seigneur ». La f.4 distingue entre le somatique de niveau 0 (« S’imposant ») et l’énonciation prolongée par le niveau 1 (« elle dit : Seigneur…27 »).

La f.5 s’intéresse à ce dialogue, seul à pouvoir être décomposé. Elle y distingue la réprimande adressée par Marthe au « Seigneur », et la réponse par laquelle celui-ci la réajuste.

La f.6 examine chacun de ces morceaux.

– Dans la remontrance de Marthe, elle distingue entre son énonciation (une remontrance) et l’énoncé où elle se développe.

– De même dans la réaction de Jésus, elle différencie l’énonciation (un appel répété à Marthe) de l’énoncé qui la prolonge.

La f.7 scrute à son tour chacun des deux énoncés.

– Dans celui de Marthe elle distingue une demande et une critique.

– Dans celui du « Seigneur », une relecture corrective de l’attitude de Marthe, et une validation de celle de Marie.

La f.8, la dernière, examine les trois fragments encore susceptibles d’être divisés :

– La demande de Marthe, où elle différencie la demande elle-même de ce qui est demandé.

– La relecture corrective du « Seigneur », où à la dispersion de Marthe est opposé le « un » dont « il est besoin ».

– La validation de l’attitude de Marie, qui associe la figure d’un choix et la promesse qu’il sera respecté.

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• Règles pour l’élaboration du vitrail

Dans la pratique le modèle du vitrail est obtenu à partir du relief, par surimposition progressive des traits signalant les différentes focales. Comme les calques d’un logiciel de dessin ces traits sont ainsi appliqués par couches successives.

Voici une représentation de ce feuilletage, suivie d’une indication de ses principes concrets d’élaboration :

 

 

 

– 1) Chaque focale est soulignée par un trait vertical situé sur la droite du relief. Il est barré par des trait horizontaux, qui traversent l’énoncé pour y signaler les articulations internes de la focale.

 

– 2) La différence des focales est soulignée visuellement, de préférence par des couleurs contrastées pour faciliter l’observation (par ex. : f.1 jaune, f.2 rose, f.3 bleu, f.4 vert, f.5 orange, f.6 violet, f.7 vert-jaune, f.8 gris, f.9 marron…). On peut aussi procéder par un dégradé de gris.

 

– 3) Les focales sont décalées les unes par rapport aux autres. La première focale est située sur la droite du relief, et les focales suivantes lui succèdent en allant vers la gauche.

 

– 4) Chaque focale est indexée de façon à ce que ses fragments puissent être clairement identifiés. Le système proposé ici, adopté récemment, indexe les fragments d’une focale sur la succession des lettres de l’alphabet, et inscrit le numéro de la focale dans le fragment du haut34.

 

b) Un exemple de vitrail : Lc 10,38-42

 

Récit

 

Dans le eux router, lui entra dans un village :

unefemme

Et lui était (lit. « elle avait) une sœur

Et s’étant assise à côté vers les pieds du Seigneur,

elle entendait

 

sa parole.

 

Mais Marthe était embrassée autour / autour de beaucoup de service.

S’imposant (lit. « se plaçant sur »)

elle dit :

 

 il ne t’importe pas que ma sœur / seule m’ait laissée servir ?

 

 

 

Marthe, Marthe,

 

 

Marie en effet a choisi la bonne part,

qui ne lui sera pas enlevée.

38

 

39

 

40

 

41

 

42

 

 

description

explication

promesse

 

 

d’un il est besoin ;

et tu bruites

appelée

 

Marie

 

 

au nom Marthe

 

 

le reçut sous.

 

 

Dis-lui donc

qu’elle s’en charge avec moi.

 

 

 

ordre

demande

question

nomination

Seigneur,

interpellation

 interpellation double

 

reproche

réajustement

constat

 

 

autour de beaucoup ;

tu te soucies

lui dit le Seigneur

Répondant

 

 

 

&nbs

1a

3a

5a

b

b

c

b

d

b

d

d

c

d

c

d

c

d

e

f

b

accueil inconditionnel

 

c

8a

b

entendre critique

c

2a

4a

b

7a

b

6a

 

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c) Procédures

 

 

Comment « faire » un vitrail ?

Le vitrail propose une mise en forme énonciative de l’ensemble d’un énoncé. Pour le réaliser il faut à la fois construire les focales une par une et les hiérarchiser en les emboîtant les unes dans les autres. En effet un vitrail ne « tient » que lorsque toutes les scènes figuratives ont pris place dans une focale. Il est conseillé de procéder comme suit :

a) Monter les focales

On commencera par formuler une hypothèse de découpage concernant la globalité d’un énoncé (f.1) pour arriver aux éléments les plus petits (ici, f.8). Comme un effet de loupe, ce mouvement soutient un accroissement de l’acuité visuelle en même temps qu’un rétrécissement du champ considéré. En effet chaque élément d’une focale se subdivise à la focale suivante en une pluralité d’éléments plus petits (Ex : dans le texte, 1a se subdivise en 2a et 2b et 1b se subdivise en 2c et 2d). Attention, la construction de chaque niveau de focale suppose de découper l’ensemble de l’espace textuel considéré en plusieurs scènes (configurations d’acteurs dans un espace et un temps).

Commencer par une approche globale permet d’en venir de façon plausible à un découpage affiné.

 

b) Descendre les focales

Pour une première validation de cette hypothèse, on reprendra chacune des focales en ordre inverse : en partant des scènes les plus réduites (ici f.8) pour finir sur la globalité de l’énoncé (f.1). Ce mouvement produit un élargissement du champ visuel, qui va de pair avec une diminution d’acuité du regard. Chaque focale est englobée dans la focale suivante, dont elle constitue l’un des éléments (Ex. 8a et b forment ensemble le morceau 7b ; de même 8c et d forment le morceau 7c et 8 e et f le morceau 7d).

Cette lecture inversée réajuste l’hypothèse réalisée en première approche. Il est en effet plus facile de vérifier la justesse des focales les plus élevées. Constituées de scènes indivisibles (un dispositif A,E,T), elles bénéficient d’une identification plus sûre. Il suffit alors de remonter d’une focale à celle qui la précède, dont elle constitue un fragment. 

 

• Comment « lire » un vitrail ?

La validation du découpage sera effectuée par la lecture du vitrail. Cette lecture procède focale par focale. Pour chaque focale elle associe trois moments : valider le découpage, en observer la forme énonciative et l’interpréter. Une liste détaillée de questions est proposée ici pour guider ces trois moments. Il sera peut-être difficile, au début, de la remplir entièrement. Cependant la pratique étendra bientôt le degré d’aisance des lecteurs…

 

a) Valider le découpage 

*Expliciter nettement les critères du découpage de la focale (quels acteurs, dans quel espace et dans quel temps).

*Identifier et nommer les différentes scènes (dispositifs d’acteurs, espaces et temps) comme autant de configurations que cette focale distingue et associe.

Cette première étape peut coïncider avec la construction du vitrail. Elle suppose d’identifier les acteurs, les espaces et les temps intervenus dans le découpage mais en les associant dans les différentes configurations constitutives d’une focale. Il s’agit ainsi d’une étape technique, qui demande une grande précision.

 

b) Observer la forme énonciative

*Identifier les figures mises en surbrillance par la focale.

La juxtaposition des fragments d’une focale fait apparaître plus particulièrement certaines figures. Il s’agira là de les identifier. Attention il arrive fréquemment que ces figures ne soient pas directement représentées par l’énoncé mais apparaissent dans la comparaison entre ces fragments.

*Expliciter leurs points communs et leurs différences.

Cette étape, très importante, consiste à comparer la présentation des figures dans les différents fragments pour en identifier les similitudes et les différences. 

*Chercher les « pierres d’achoppement35 » :

– Dans les figures du texte : figures des énoncés somatiques (acteurs, espaces, temps) et de l’énonciation.

– Dans les enchaînements des scènes ou dans leurs emboîtements.

Ces pierres d’achoppement sont les bizarreries, les obscurités, les contradictions, les trous… que peuvent comporter les figures ou l’association des scènes36. Elles soutiennent le retournement du figuratif au figural. Cette seconde étape de la lecture en revient donc au statut figural des figures, mais à partir de l’organisation énonciative qui le sous-tend.

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c) Interpréter la forme énonciative

*Identifier les structures signifiantes qui sous-tendent le figural.

Considérer l’ensemble des organisations figurales d’un énoncé permet d’en discerner les structures organisatrices. Par exemple, en Lc 18,9-14 (la parabole du pharisien et du publicain, mentionnée dans le document précédent), le figural signale la plus ou moins grande ouverture de la prière des acteurs au Tiers divin. Les structures de la signifiance mettent cette ouverture en rapport avec le statut que ces acteurs donnent à la Loi : procédure d’auto justification automatique, ou signifiant d’une obéissance consentie à Dieu37 ? 

*Interroger, en rapport avec ces structures, le « faire sens » inhérent à l’énonciation.

Il s’agit là de considérer l’énonciation du texte par le prisme de cette structure : comment se situe-t-elle (en écho ou en écart) vis-à-vis d’elle ? En bref, il s’agit de comparer ce que « disent » les énoncés et ce que « fait » l’énonciation par la façon dont elle le dit. 

La lecture des focales doit être pratiquée dans les deux sens : montée, puis descendue. Monter les focales (f.1, f.2, f.3…) permet de partir d’une perception globale de l’énoncé, ce qui situe au point de départ de l’analyse une hypothèse générale quant à sa structure signifiante. Il revient à la lecture des focales suivantes d’en affiner et rectifier la proposition. Descendre les focales (f.8, f.7, f.6…) étaie cette lecture en la fondant dans l’observation d’éléments de taille minimale, relativement aisés à considérer. La succession des focales accroît ce champ progressivement, en prenant appui sur l’assurance (bien sûr relative) donnée par l’interprétation de la focale précédente. La validation de la lecture se fait ainsi par allers et retours entre ces deux dynamiques, qui s’appellent l’une l’autre.

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4. L’analyse énonciative : présentation illustrée

Comme le relief, le vitrail n’a pas de prétention à l’exactitude objective. Comme lui encore, sa construction est toujours susceptible d’être remise en cause : c’est qu’elle ne vise pas l’exactitude, mais sert d’appui à l’ouverture des yeux et des oreilles d’un lecteur. Même approximative, même partielle, la proposition d’un vitrail est ainsi toujours éclairante : en guidant un lecteur dans une découverte régulée de l’énonciation, elle lui permet de pratiquer une analyse énonciative qui tente de lire cette énonciation. L’utilité de d’une telle lecture est, autant que faire se peut, de guider les lecteurs dans le chemin délicat qui les conduit vers une position d’énonciataire.

Le point de départ de l’analyse réside dans la réalisation du vitrail, et dans la lecture systématique des focales à laquelle elle introduit. Son point d’arrivée est une vision de l’énoncé comme forme organisée par une structure signifiante, ou encore comme « forme-sens »38. Mais ce terme de l’analyse réserve une dernière surprise : en effet il se retourne à son tour pour refléter, en miroir, le lecteur et sa propre position face à cet énoncé39.

Ce parcours sera à présent repris point par point, chaque étape de cette reprise étant à la fois présentée d’un point de vue théorique et illustrée par l’analyse de Lc 10,38-42.

 

a) Le point de départ de l’analyse énonciative

• Présentation théorique : la lecture des focales, un troisième débrayage

Le chemin sémiotique décrit jusqu’ici a associé à deux reprises débrayage et embrayage, conduisant ainsi un double chemin d’anamorphose (de retournement).

– Le premier débrayage, que présentait le premier article de ce parcours, est intervenu entre les mots et les choses. En incitant à ne plus confondre les textes avec les « réalités » dont ils parlent, il donnait accès au « regard sémiotique ». A ce débrayage référentiel répondait un embrayage qui ouvrait à la lecture le champ d’une approche figurative appelée par la perception de la dimension langagière d’un texte. Cet embrayage attestait d’une première anamorphose, où l’apparente évidence de la « réalité » cédait la place à la découverte de la dimension interprétative40.

– Le second débrayage, dont faisait état le second article du parcours, a été effectué par rapport à la dimension représentative des figures. En enseignant à les vider de tout sens a priori, il donnait accès à l’analyse figurative. A ce débrayage figuratif répondait un embrayage qui ouvrait à la lecture le champ du figural, ouvrant ainsi à une anamorphose de l’énoncé vers l’énonciation41.

– Le troisième débrayage, soutenu par la construction et la lecture des focales, intervient cette fois par rapport au figural lui-même. Ce débrayage inaugural, qui remonte depuis le tissage figural d’un énoncé vers la disposition énonciative qui en sous-tend le déploiement, ouvre à la lecture l’espace nouveau de l’analyse énonciative.

Il provient d’un constat porté par l’élaboration et la lecture des focales. En situant les réseaux de figures comme des manifestations et des effets d’une énonciation sous-jacente, elles invitent à s’en aider pour remonter vers cette énonciation. Les réseaux de figures se comprennent là comme des formants de l’énonciation : comme les points d’ancrage où elle prend appui et d’où elle en appelle à des lecteurs énonciataires.

Leur puissance de sens se détermine à deux niveaux : à l’intérieur d’une focale, et entre les focales.

– La comparaison des fragments juxtaposés par une focale donne une importance particulière à certaines figures, qu’elle met comme en surbrillance. Une autre focale soulignera d’autres figures : les figures mises en évidence par la focale 1 ne sont pas celles que souligne la focale 2, etc… Au terme de l’analyse toutes les figures d’un énoncé apparaissent comme régies par l’une ou l’autre des focales. La dimension figurale des figures provient pour une bonne part de cette inscription au sein d’une focale, des échos et des écarts qu’elle établit entre elles.

– Les figures entrent aussi en résonance dans le feuilletage entre les plans successifs de focales. Intervient là comme un effet de zoom : la focale 1 dispose, par ses figures, un cadre général qui se précise de focale en focale. Les figures d’une focale explicitent – c’est-à-dire déploient – celles de la focale qui les précède, et sont à leur tour déployées par les figures de la focale qui les suit. C’est ainsi que les focales les plus élevées d’un énoncé permettent de préciser les perspectives ouvertes par les premières focales.

 

• Illustration

Parcourir l’ensemble des focales mises en évidence par le vitrail des v. 10,38-42 permettra d’illustrer ces propos.

Voici à titre de point de départ, une présentation synthétique des différentes focales. Chaque focale y occupe une ligne individuelle (dont le numéro est indiqué sur la gauche), soulignée par une couleur correspondant à sa représentation dans le vitrail. La disposition de la ligne signale par un jeu de retraits sa place dans la hiérarchie des focales. Chaque ligne commence par préciser, en caractères droits, le dispositif figuratif auquel est associée l’ensemble de la focale. Puis des italiques désignent les pièces dont elle est constituée en explicitant leur dispositif figuratif. Cette présentation est précédée d’une parenthèse signalant l’indexation de cette pièce dans la focale (ex : a dans la ligne f.1, signifie « focale 1, morceau a ») et suivie du (des) verset(s) au(x)quel(s) elle correspond (ex. : 38 pour v. 38).

Capture d’écran 2014-09-28 à 18.47.26

Une brève présentation, issue de la lecture des focales, résumera à présent quelques acquis de ce tableau.

La f.1 est centrée sur la figure de Jésus : accueilli comme « il » (1a), puis rencontré comme le « Seigneur » (1b). S’indique ici une problématique : accueillir Jésus comme un voyageur anonyme pourrait bien comporter un risque, celui de s’exposer à un vis-à-vis avec le « Seigneur ».

La f.2 considère isolément chacun de ces éléments :

– L’accueil de « il » (1a) est déployé dans une figure de rendez-vous, dans lequel l’initiative de « il » (2a) précède et appelle l’invitation de Marthe (2b). Cette invitation est donc une réponse.

– Le vis-à-vis avec le « Seigneur » (1b) s’ouvre sur un double dispositif : la « sœur » Marie se fait présente à sa présence (2c), tandis que Marthe s’absente dans le « service » (2d). Apparaît ici le caractère antithétique des deux dispositifs.

La f.3 ressaisit les éléments 2c et 2d :

– Le développement qu’elle donne à la rencontre de la « sœur » Marie avec le « Seigneur » (2c) la situe d’abord relativement à Marthe (3a), puis relativement au « Seigneur », comme disciple (3b). Une articulation apparaît ici entre ces deux versants, que précisera la suite de l’énoncé.

– En déployant l’absence de Marthe (2d) elle la situe dans deux espaces : le «  service » qui l’ « embrasse » (3c), et la rencontre entre la « sœur»Marie et le « Seigneur » (3d) dans laquelle elle fait irruption. Son absence à cette rencontre (3d) se requalifie ici en termes de disparition, presque d’absorption par le service. En retour, son intervention dans le vis-à-vis de Marie et du « Seigneur » a couleur d’intrusion dévastatrice. Tout se passe comme si, en s’y « imposant », elle venait comme piétiner la scène dans laquelle elle fait intrusion.

La f.4 reprend :

– L’élément 3b (la « sœur»Marie disciple du « Seigneur ») par les fragments suivants : la « sœur» aux pieds du « Seigneur » (4a), puis entendant sa parole (4b). Apparaît ici la cohérence entre les dimensions somatiques et énonciatives, qui situe Marie comme unifiée dans sa rencontre du « Seigneur ». L’unification la situe, dans l’espace, comme au-dessous de lui.

– L’élément 3d (Marthe s’absente de la rencontre avec le « Seigneur ») par l’intrusion de Marthe (4c), et le dialogue qui la prolonge (4d). Apparaît ici une cohérence inverse de celle de Marie : Marthe, d’abord absente du vis-à-vis de sa « sœur » avec le « Seigneur », cherche à s’y inscrire en une position surplombante que confirmera son énonciation. L’antithèse mentionnée ci-dessus se développe et se précise : Marie (présence somatique, entendre, soumission) est bien le double inversé de Marthe (absence somatique, dire, position surplombante).

La f.5 ressaisit uniquement le dialogue entre Marthe et Jésus.

– Un premier fragment montre Marthe morigénant le « Seigneur » (5a).

– Un second fragment indique comment le « Seigneur » réajuste Marthe (5b).

La longueur et la précision de ce passage invitent à situer l’enjeu principal de l’énoncé du côté de Marthe, et de sa position fausse dans la rencontre avec son hôte. Il s’agit ici d’en exposer les effets et les causes.

La f.6 développe l’un et l’autre fragments :

– Le fragment 5a (Marthe morigénant le « Seigneur ») associe deux volets : le reproche de Marthe (6a), et l’énoncé qu’il formule (6b). Le dire de Marthe déploie ainsi l’ensemble de son point de vue sur la scène que l’énoncé vient de raconter. Cet développement atteste de son désir pressant de la voir s’interrompre.

– Le fragment 5b (le « Seigneur » réajustant Marthe) associe également deux volets, symétriques des précédents : l’appel répété du « Seigneur » à Marthe (6c), et l’énoncé qui le prolonge (6d). Cette réponse, décalée par rapport à la demande de Marthe, ne répond pas directement à ses énoncés mais en lit l’énonciation où elle entend un désir impuissant de rencontre. Elle y répond d’abord énonciativement, par un appel qui l’invite à se mettre comme sa sœur en position d’entendre, entrant ainsi dans le vis-à-vis avec le « Seigneur ». C’est dans ce contexte énonciatif que prend place et que doit être entendue l’énoncé correctif qui prolonge cette énonciation.

La mise en rapport des deux fragments souligne la différence des positions d’acteurs : Marthe, qui se croit fondée à réprimander le « Seigneur », se trouve enseignée par lui quant à ses erreurs. Cet enseignement n’adopte pas un ton de reproche semblable au sien mais lui offre la chance d’une libération.

La f.7 déploie les deux énoncés :

– Celui de Marthe (6b) associe une critique (7a) et une demande (7b). Les deux pièces de la focale convergent vers son refus de la relation de Marie avec le « Seigneur », et vers une volonté « mauvaise », motivée par un sentiment d’exclusion, de l’enfermer avec elle dans le service qui l’accapare.

– Celui du Seigneur (6d) corrige l’attitude de Marthe (7c) et valide celle de Marie (7d). L’entrée en matière qui l’a précédée (6a) situe cette comparaison bien autrement que comme une dévalorisation de Marthe : comme la proposition d’un chemin qu’elle est invitée à parcourir, et dans lequel sa sœur l’a précédée.

Ces pièces de la f.7 convergent également, mais vers l’importance centrale du choix de la « sœur»Marie. Elles le situent comme une chance donnée à Marthe, sa « sœur» lui étant offerte comme l’exemple du chemin ouvert par le « Seigneur » à tout humain. En-deçà s’indique la voie d’une relation fraternelle libérée de la jalousie. Revient ici en écho la présentation de Marie comme sœur de Marthe, et son association à son statut de disciple du « Seigneur ». Dans l’énoncé, les deux qualifications pourraient bien être liées : c’est en tant que « sœur » de Marthe que Marie est située dans la relation avec le « Seigneur ». Et c’est par Marthe qu’elle a eu la chance de le croiser : elle a donc pleinement accueilli le cadeau que lui faisait sa sœur. Qu’en sera-t-il de Marthe ?

La f.8 ressaisit :

– La demande de Marthe au « Seigneur » (7b), dont elle distingue l’énonciation (8a) et l’énoncé (8b) : elle cherche à dicter ses mots au « Seigneur », profitant de l’entendre de la « sœur»Marie pour lui faire quitter sa position de disciple enseignée par le maître. Apparaît alors une contradiction perverse entre l’appellation « Seigneur » et sa tentative pour capter la parole du « Seigneur » en l’instrumentalisant au profit de sa jalousie envieuse.

– La relecture critique faite par le « Seigneur » (7c) ne s’arrête pas à cette tentative malheureuse, mais remonte à l’attitude immanente dont elle est la manifestation. Elle met en évidence la puissance d’éparpillement responsable de sa dispersion (8c) et le rapport nécessaire, mais qui lui fait défaut, à l’unique dont il est « besoin » (8d). Apparaît là un manque radical, dont son absence à la relation avec le « Seigneur » n’était que l’expression.

– En vis-à-vis, la validation du choix de Marie (8e) développe la mention d’un choix, non de la « meilleure part » (traduction inexacte, et qui relève elle-même d’une logique de jalousie) mais de la « bonne part ». En promettant qu’un tel choix sera respecté (8f), le « Seigneur » Jésus ne se contente pas d’en confirmer la validité. Formulée sans auteur ni horizon de temps, sa promesse engage l’éternité : y résonne la promesse du « Seigneur » Dieu, sa fidélité qui ne se dément pas. La figure en creux du don divin apparaît ici, ouvrant du même coup sur le lieu divin la scène humaine de la rencontre. La présence de la « sœur » Marie à la relation avec le « Seigneur » se comprend là comme une figure de l’Alliance dans laquelle son choix l’a inscrite en réponse à la venue première de « il ».

L’antithèse entre les deux sœurs se précise en cette f.8 : ce qu’ « a » Marie apparaît comme ce qui précisément manque à Marthe : le choix du « un », seul à pouvoir préserver de l’aliénation au multiple. Apparaît ici, en filigrane de cet éparpillement, la figure d’un diviseur (c’est le mot grec translittéré dans l’appellation « diable ») responsable de l’absence de Marthe à la rencontre du « Seigneur » présent sous son toit, et de sa surdité à l’invitation constituée par sa présence. La proposition contenue dans la réponse du « Seigneur » à Marthe prend ici toute sa portée : elle est la proposition du salut.

La f.8 entre ainsi en résonance avec la f.1, dont elle développe et précise la problématique. Au terme de la lecture, accueillir « sous » un « il » qui est Jésus se comprend comme encourir le risque de se voir offrir par le « Seigneur » ce qu’il peut donner : lui-même, Dieu venu dans l’humain pour l’inviter à un entendre capable de le réajuster, mais aussi à la fraternité où s’accueille ce réajustement. C’est ainsi que l’ultime focale de l’énoncé développe et précise la problématique ouverte par la f.1.

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b) Le développement de l’analyse énonciative 

• Présentation théorique : éprouver le « faire sens » de l’énonciation

Pour l’analyse énonciative l’élaboration du vitrail et la lecture des focales sont seulement un point de départ : elles constituent le débrayage qui ouvre les lecteurs à une perception nouvelle de l’énoncé comme espace énonciatif, c’est-à-dire comme forme manifestant une énonciation. Elles leur enseignent à la discerner de plus en plus distinctement dans l’énoncé, jusqu’à en permettre une perception synthétique apte à la saisir d’un seul regard. Ils en viennent peu à peu à discerner concrètement la forme énonciative de l’énoncé qu’ils ont sous les yeux. Désormais visibles, les lignes profondes qui organisent souterrainement le paysage signifiant de l’énoncé se déroulent devant eux comme un chemin repérable : ils découvrent qu’un texte parle.

Ils découvrent en même temps que ce texte leur parle, et même qu’il est en train de parler ici et maintenant dans leurs oreilles42. Ils expérimentent en effet que c’est leur lecture qui a, de fait, réactivé la puissance de parole inscrite en lui comme une forme dormante, en attente de vis-à-vis43. En portant vers eux cette parole latente, elle lui a donné une caisse de résonance où se « réaliser » elle-même. Sans lecteur en effet il n’y a pas de texte, mais simplement un « objet textuel » muet44. Cette découverte révèle les lecteurs à eux-mêmes comme lieu « réel » du sens.

La découverte se poursuit, les lecteurs « réalisant » du même coup que leur avènement au sens provient de leur rencontre avec la « signifiance » du texte. La signifiance est « ce par quoi les signes se font porteurs de sens »45. Ce « par quoi » n’est pas le sens du texte – puisqu’il n’est pas accessible46 mais son « faire sens », la puissance de sens inhérente à sa « voix » de texte. Fr. Martin parlait à ce propos de « force énonciative »47.

L’accès à la signifiance est comme une ouverture des yeux. Les lecteurs découvrent que la pure fiction du figuratif était aussi le support d’une histoire « réelle », la leur, écrite au présent de leur lecture : en leur montrant les acteurs d’un énoncé et leurs positionnements signifiants, l’énonciation les faisait partenaires de son dire, les instaurant eux-mêmes comme acteurs. S’ils pouvaient jusqu’ici l’assimiler aux seules figures de parole proposées par les énoncés, cela ne leur est plus possible. Le terme signifie à présent aussi, et même d’abord pour eux l’expérience « réelle » à laquelle les expose la lecture.

Cette découverte est une nouvelle anamorphose : elle fait basculer les lecteurs d’un voir qui considérait tout énoncé comme un tissage de figures vers l’entendre qui en accueille la voix dans l’actualité de la lecture. Tandis que le travail du voir soutenu par l’analyse figurative portait une élaboration conceptuelle, l’entendre auquel introduit l’analyse énonciative affecte un lecteur dans la « réalité » de son incarnation. Il ne s’agit plus simplement d’observer les jeux signifiants figurés par un énoncé, mais de les vivre.

Par cette anamorphose l’analyse énonciative conduit les lecteurs à s’expérimenter eux-mêmes comme le lieu visé par la parole des textes, éprouvant ainsi de plein fouet l’ « intransitivité » des textes48. Mais elle permet également à cette découverte de ne pas en rester à une dimension purement somatique où elle serait éprouvée comme le choc indicible d’un « effet de réel ». En l’assortissant d’une capacité à lire le « faire sens » d’un texte, elle invite les lecteurs à la traverser de façon débrayée. La construction et la lecture des focales montrent en effet que cette force signifiante tient exclusivement à la forme de l’énoncé, c’est-à-dire à la disposition relative des scènes et aux réseaux signifiants qu’elle tisse. Elle devient ainsi lisible, mettant les lecteurs à même d’identifier la puissance de sens qui les traverse et les travaille dans leur lecture.

Il ne s’agit pas là de chercher à coïncider avec des énoncés qu’il s’agirait de saisir. En effet cette découverte est tout le contraire d’une mainmise conceptuelle. Le discernement de l’énonciation à partir du choc de la signifiance appelle plutôt la formulation d’hypothèses interprétatives sans cesse à préciser, toujours à reprendre. Leur formulation est libératrice indépendamment de leur justesse toujours relative. En effet toute lecture est traversée de fait par la signifiance d’une énonciation. Elle se déploie du seul fait de la lecture, et pour chaque lecteur individuellement : en se situant face à la forme de l’énoncé il en réactive pour lui, mais aussi en lui la capacité à fairesens. Apprendre à en discerner la présence lui enseigne surtout la vigilance nécessaire pour l’accueillir de façon à assumer toujours davantage le « devenir énonciataire » auquel l’invite le vis-à-vis de la « voix du texte ». Tenter d’en formuler les enjeux l’éclaire sur les accents de cette « voix », mais tout autant et peut-être plus encore sur lui-même.

 

• Illustration

Un nouveau retour sur les v. 10,38-42 illustrera ces propositions. Le travail réalisé sur les focales permet en effet d’en découvrir une vision synthétique, la considérant comme une forme énonciative désormais aisément repérable, et par conséquent lisible.

Cette forme est celle d’une situation somatique (1a) dont l’énoncé déploie les effets (1b).

– Cette situation, un accueil de « il » par Marthe, est présentée comme un rendez-vous rapporté à l’initiative de « il » (2a), auquel répond aussitôt le désir de Marthe (2b).

– Les effets de ce rendez-vous interviennent dans un espace intime nettement différencié de l’espace public du village : il s’agit en effet d’un vis-à-vis entre « il », devenu le « Seigneur », et les deux femmes qui se présentent face à lui : la « sœur » Marie (2c) et Marthe (2d). Si toutes deux le reconnaissent comme « Seigneur », la différence de leurs attitudes révèle des interprétations opposées de cette identité. Dans les deux cas la procédure de présentation suivie par l’énoncé est identique  : chacune des actrices est d’abord figurée en elle-même, puis représentée dans son accueil du « Seigneur ». Et cet accueil, situé dans la dimension somatique, se prolonge par une figure d’énonciation : la « sœur » Marie, assise aux pieds du « Seigneur », se concentre sur l’entendre (3b) tandis que Marthe, aliénée par le service, interrompt la scène par son dire intrusif (2d). Apparaît donc ici le théâtre d’une interprétation contradictoire : la « sœur » Marie reçoit le « Seigneur » en s’ajustant sur ce qu’il est, et Marthe l’inscrit dans les logiques sociales humaines.

Cette scène, racontée par le texte, est aussitôt reprise dans la parole de deux des acteurs. En effet l’intrusion de Marthe se prolonge par un énoncé qui en propose sa lecture, greffant ainsi un second niveau d’interprétation sur l’interprétation somatique montrée précédemment. Une nouvelle fois l’énoncé fait place à deux points de vue contradictoires.

– Marthe (6b) critique vivement une rencontre dont les deux partenaires lui semblent mus par l’indifférence à son égard (7a). Elle en appelle même à la parole du « Seigneur » contre elle-même, puisqu’elle lui demande d’ordonner que cesse l’entendre attentif de sa « sœur » Marie (7b).

– Le « Seigneur » ne répond pas à cette réprimande mais en considère l’auteur. Il réagit au dire de Marthe comme à un appel auquel répond son propre appel à entrer à son tour dans l’entendre (6c). L’exposé de son point de vue suit cette invitation. Il ressaisit les figures (somatiques, énonciative, verbales) qui qualifient Marthe et Marie pour les redisposer sous une tout autre lumière. Apparaît là une interprétation inverse de celle de Marthe, puisqu’elle souligne l’égarement manifesté par son agitation (7c) et la justesse du comportement de Marie (7d). La rencontre des deux lectures désigne ce que « voit » ici le « Seigneur » : le « bon » choix, c’est-à-dire le choix exclusif du « bon » fait par Marie (8e), est cela seul qui manque à Marthe (8d). La promesse qui achève l’énoncé (8e) relie implicitement le point de vue développé dans ces versets par le « Seigneur » à celui du Tiers divin, absent figurativement de l’énoncé mais que cette conclusion situe comme le point de fuite à partir duquel s’en comprend la cohérence.

Par sa seule construction – une situation vécue et interprétée de façon contradictoire par ses acteurs, puis une interprétation également contradictoire de ces interprétations – l’énonciation du texte met ainsi au centre de la perspective la question de l’interprétation. Elle engage ainsi les lecteurs à en découvrir, non plus intellectuellement mais par une expérience concrète, la dépendance vis-à-vis du cadre dans lequel elle intervient – et par conséquent sa puissance de manifestation eu égard à ce cadre : Marthe vit et lit du point de vue de la « terre » une scène que sa « sœur » Marie vit et que le « Seigneur » lit du point de vue du « ciel ». S’ouvre là comme un vertige, invitant chaque lecteur à reconsidérer à la fois ses comportements (comment il vit) et ses interprétations (comment il lit) à partir d’un point de vue ouvert sur la prise en compte d’un Tiers divin. Il y expérimente que toute interprétation est un choix, et qu’il situe son auteur au-delà de ce qu’il en comprend lui-même49.

C’est ainsi que l’énonciation du texte donne à qui veut bien l’entendre une leçon de lucidité. L’accueillir sera d’autant plus aisé – ou malaisé, c’est selon – qu’existeront des échos de figures entre la situation des deux sœurs et celles que connaît un lecteur. Mais si ces échos n’existent pas (la situation relatée par le texte étant étrangère à l’expérience de ce lecteur) l’effet de miroir n’en sera pas moins possible. La question de l’interprétation, de sa subjectivité et de ses implications… n’est-elle pas au cœur de toute situation humaine ?

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c) L’achèvement de l’analyse énonciative

• Présentation théorique : le don des structures, un embrayage

Le terme de l’analyse est un embrayage qui porte à son achèvement le processus d’anamorphosedécrit ci-dessus : s’y découvre un point de vue autre, où la forme énonciative construite précédemment s’efface à son tour au profit de la signifiance qui la structure.

Cette découverte, souvent instantanée, peut être donnée – parfois d’emblée – dans une intuition bouleversante. Tenter de décrire la logique qui préside à son avènement la situe en revanche comme le fruit du long chemin d’analyse qui l’a précédée50. En effet l’énonciation discernée dans la seconde étape de l’analyse fait apparaître la récurrence de dispositifs qui traversent à la fois le somatique et l’énonciation. Représentés à tous les niveaux d’un énoncé, ils y sont figurés de bien des façons : en positif mais aussi en creux, par des modèles ajustés ou faussés. Lorsque cette récurrence est perçue, l’énonciation se présente d’un coup dans une clarté comparable à la transparence d’une eau pure. L’épaisseur des figures s’y résout dans la limpidité des structures : cette découverte resitue en effet les différentes scènes associées par un énoncé comme autant d’habillages figuraux de ces structures, ou encore comme une chair qui voilerait et dévoilerait l’assemblage osseux dont elle est soutenue.

S’y donne(nt) à voir, dans une évidence souvent aveuglante de simplicité, le(s) lieu(x) de sens visés par l’énonciation. Ces structures signifiantes sont les structures de l’énonciation. Repérables à partir des récurrences manifestées aux différents étages d’un énoncé elles désignent l’énonciation qui en organise le retour et leur confère leur forme signifiante. Lues aux échos et écarts entre les différents dispositifs, eux-mêmes formels, représentés par l’énoncé, elles se donnent comme des structures de structures.

Les structures ainsi discernées dans la transparence des dispositifs de figures n’ont rien à voir avec une reformulation conceptuelle. Elles sont plutôt des formes matricielles, où l’ensemble de l’énoncé se trouve à l’état de germe. Les discerner permet d’accueillir la signifiance d’une énonciation bien autrement que comme un savoir : comme un appel à ouvrir l’oreille pour enfin ouvrir les yeux. Elles donnent en effet à entendre la « voix du texte » portant une proposition de sens vers les oreilles d’un lecteur. En parlant, cette « voix » en vient à raconter l’histoire du travail qu’elle est en train d’opérer en ce lecteur. Les figures reviennent ici, mais éclairées par les structures dont elles sont l’habillage, et devenues comme une représentation parabolique qui manifeste et désigne les lieux de l’énoncé qui, par l’énonciation, visent le lecteur51. Quelle que soit la porte par laquelle il entre dans ce texte (énonciation réelle ou figurée, et par des figures somatiques ou énonciatives) il ne peut manquer de s’y trouver confronté puisqu’elles sont partout. Il entre alors, le sachant ou non, dans un jeu d’échos qui l’invite sans violence au sens.

Le savoir qu’un lecteur acquiert là ne lui permettra jamais de mettre la main sur « le » sens, puisqu’il n’y a, rappelons-le, pas accès. Il n’y a donc lieu pour lui que d’accueillir le sens suscité en lui par sa confrontation avec la signifiance. Voici le bénéfice de cet accueil : la découverte de ces structures lui permet de mieux comprendre le lieu de sens travaillé en lui par la lecture, et de s’en trouver éclairé.

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Illustration 

Un nouveau retour sur le texte de Lc 10,38-42 illustrera ces propositions. Récapitulée de façon synthétique, l’analyse de la signifiance montre la récurrence d’un double dispositif. D’une part la réalité d’une « Alliance » portée par l’élan de Jésus (identifié par l’énoncé comme « Seigneur ») à la rencontre des humains et appelant nécessairement réponse. D’autre part l’interprétation révélée par cette réponse, et la façon dont situe son auteur au regard du divin. Le partage opéré dans la réponse des deux sœurs atteste de deux éléments : l’immense désir qui porte l’humain – pour autant qu’elles le représentent – à la rencontre du divin, mais aussi les exigences de ce vis-à-vis.

Cette structure commence par se développer sur le plan somatique. D’abord au dehors : « Il » quitte le groupe pour s’aventurer dans un village en quête de rencontre. Seule Marthe le reçoit, là où on aurait pu attendre un afflux de bonnes volontés. La même structure se rejoue dans l’intimité du vis-à-vis. La « sœur » Marie, ouverte au don dont sa sœur lui est médiatrice, s’ajuste aussitôt sur la personne de Jésus en ce qu’il est le « Seigneur » : suspendant tout faire elle se positionne tout en bas (« assise à côté vers les pieds52 ») et se concentre sur l’accueil du don qu’est sa « parole ». Cependant Marthe ne peut rien accueillir mais se crispe sur les catégories qui l’enferment dans les limites de la scène humaine, en l’occurrence un rapport presque amoureux avec le « service ». En contrepoint binaire à l’accueil de sa « sœur » Marie, elle reçoit le « Seigneur » comme un hôte de passage et non comme l’Envoyé de la grâce divine53. Apparaît là le partage qui s’opère entre une ouverture ternaire accueillant en même temps l’autre humain et l’Altérité du divin et une clôture défensive visant à réduire toute altérité en l’enfermant dans les prisons que sont les représentations du « moi ».

La même structure revient dans l’énonciation, où elle distingue la « sœur » Marie et Marthe : l’une ouvre l’oreille pour donner espace à la « parole » du « Seigneur », tandis que l’autre ouvre la bouche pour refermer cet espace. Elle caractérise également (mais sur son versant de l’Alliance) la relation du « Seigneur » avec les deux sœurs : il répond à chacune d’elle dans son lieu de sens, incarnant une nouvelle fois l’élan de la rencontre. C’est ainsi qu’il verse sa « parole » dans l’oreille ouverte de la « sœur » Marie, et répond à l’interpellation brutale de Marthe par cet appel insistant : « Marthe, Marthe… ».

Les énoncés de Marthe et du « Seigneur » rendent également compte de cette structure. Celui de Marthe met en scène un monde binaire, où tout doit s’aligner sur son interprétation si restrictive de ce qu’est « accueillir le « Seigneur » ». L’énoncé du « Seigneur » ouvre une porte dans cette prison : en signalant à Marthe l’errance de sa position, en lui montrant par antithèse la justesse du choix de sa « sœur » Marie, il lui fait déjà le don du « un » nécessaire. L’offre d’Alliance lui est faite ici précisément : saura-t-elle lâcher son envie jalouse pour répondre à l’invitation du « Seigneur » ? Pour l’y aider, la mention de Marie déploie sous ses yeux l’harmonie d’une Alliance établie pour l’éternité. En même temps, elle fait un don à Marie : découvrir la justesse de sa position, et d’apprendre qu’il s’agit là d’un don divin qui ne sera pas repris. Aux sœurs, cette parole fait ainsi le don du don : elle les ouvre à la grâce, pour autant qu’elles puissent l’accepter.

Apparaît donc là la mise en tension de deux dispositifs d’Alliance, l’une empêchée par l’enfermement du partenaire humain et l’autre réalisée par son ouverture sur le divin. Celui-ci est le pôle, absent figurativement du texte, à partir duquel s’opère le basculement du binaire au ternaire. La figure insistante, dans l’énoncé, de la relation entre les deux sœurs en permet également une lecture anthropologique. Vue du point de vue de la scène humaine, Marthe est la figure d’une relation fraternelle soumise à une loi de fusion, et qui reçoit comme une frustration insupportable de voir sa sœur jouir de ce à quoi elle pense ne pas pouvoir accéder. La position de la « sœur » Marie est toute différente : contrairement à ce qu’en dit sa sœur, elle n’agit dans l’énoncé qu’en tant que « sœur » de Marthe. L’invité qu’elle accueille est celui que Marthe a conduit jusqu’à elle, et rien dans son attitude ne cherche à l’exclure. Le retournement proposé à cette dernière par la parole du « Seigneur » pourrait être de s’harmoniser sur cette attitude où, dans une sororité exempte de jalousie, le don accueilli par l’une est offert à une autre par son truchement. Il s’agit ici d’entrer dans l’Alliance par la fraternité.

Le ternaire se comprend là, sur un mode purement anthropologique, comme une ouverture à un pôle d’altérité dont tout autre humain – toute sœur – est de fait porteur. Le binaire intervient comme une récusation de cette altérité, reçue comme une menace insupportable pour l’horizon étroit du « moi ».

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Conclusion

L’ultime anamorphose qui constitue le terme de l’analyse énonciative engage à se retourner pour considérer le chemin parcouru. Apparaît rétrospectivement sa correspondance avec la première anamorphose du parcours : pour trouver le « réel » éprouvé dans la lecture, il fallait commencer par lâcher le rapport imaginaire à la « réalité » qui permettait d’en faire l’économie. L’anamorphose signifiante vient également dénouer un piège de l’anamorphose figurale : en permettant d’éprouver le « réel » de l’énonciation, elle défait le risque d’en rester au miroir des figures et à ses délectations sémantiques. Le choc de la signifiance est rude : il renvoie un lecteur à lui-même, lui révélant bien souvent que le roi est nu. Mais, comme il en va de Marthe, cette révélation pourrait bien être salutaire : elle offre la chance d’une libération

Les deux anamorphoses ne s’enchaînent pas de façon chronologique, comme si la seconde annulait la première. Elles s’appellent au contraire l’une l’autre, dans un jeu d’allers et retours indéfinis. La première anamorphose est la clef qui ouvre le passage vers le monde de la forme, tandis que la seconde anamorphose invite à s’imprégner de cette forme pour regarder les figures complètement autrement. En invitant à les quitter elle ouvre au « réel » et à ses effets.

Comme indiqué à plusieurs reprises dans ce parcours l’analyse énonciative, le modèle du vitrail, mais aussi le relief qui le prépare et les fonde sont nouveaux en sémiotique. Ils constituent des prolongements, pour l’un figuratif et pour l’autre énonciatif, de la sémiotique figurative inaugurée au CADIR en dialogue et en débat avec la sémiotique narrative de Greimas. Cette exposition a cherché à les présenter en soulignant la continuité des recherches menées au Centre, dans leur orientation vers l’énonciation. Il apparaît cependant au terme du chemin… que ce terme n’est que provisoire, et qu’il a déjà ouvert sur une suite. Trois indications, qui sont autant d’appels à poursuivre, témoignent en effet d’un à venir de la recherche dont il est fait état ici.

– 1) La proposition d’une analyse énonciative invite à revenir sur l’analyse narrative formalisée par Greimas. Dans l’histoire de la recherche menée au CADIR elle a constitué une étape inaugurale, presque aussitôt dépassée par la découverte de l’énonciation. Les développements actuels de la recherche engagent à y revenir en faisant apparaître la tension féconde qu’elle entretient avec l’analyse énonciative. Le modèle narratif, qui décrit les logiques du rapport d’objet, est régi par une structure binaire (un sujet est avec ou sans l’objet) engendrant entre les sujets des rapports de conflit ou de fusion. Le modèle énonciatif, qui déploie les dynamiques de la parole, relève en revanche d’une structure relationnelle ternaire54 porteuse d’une harmonie ouverte à l’altérité et nourrie de la différence. C’est pourquoi les deux modèles pourraient bien se répondre l’un à l’autre comme le recto et le verso d’une même feuille de papier, ou encore comme les deux côtés d’une pièce de monnaie. Ils constitueraient deux types de développements possibles pour l’analyse figurative : ils seraient deux relectures possibles, situées en en contrepoint l’une de l’autre, des structures engagées dans le tissu figuratif et figural d’un texte. Ce que l’analyse narrative approcherait en « plein », du point de vue de l’énoncé par le biais du rapport d’objet, l’analyse énonciative le désignerait en « creux », à partir de l’énonciation et dans les inajustements de la parole. Et dans les déchirures de la forme narrative pourraient bien transparaître les lignes de la forme énonciative… L’histoire intellectuelle du CADIR vient en appui à cette proposition : c’est en effet le travail du narratif qui a initié, soutenu et guidé la découverte et l’élaboration de l’énonciation par les chercheurs.

Un prochain document (le quatrième du parcours inauguré ici) explorera cette correspondance entre narratif et énonciatif à partir d’une reprise des modèles et des pratiques de l’analyse narrative à l’intérieur du cadre théorique établi par le schéma de la parole (la distinction entre somatique, énonciatif et verbal).

– 2) Malgré son inachèvement partiel (en attente d’une ré-élaboration du narratif ) l’ »étape des structures » soulève avec insistance la question des effets de sens de la lecture, notamment de la lecture des textes bibliques55, et de son opérativité somatique. Des lecteurs croyants la qualifieraient comme une expérience de la puissance salvatrice de la parole. Des lecteurs non-croyants, qui l’expérimentent tout autant mais avec des constructions signifiantes autres, parleraient peut-être d’une expérience de résilience. Il apparaît à présent non seulement comme envisageable mais comme nécessaire d’interroger la possibilité de proposer des modèles susceptibles d’en rendre compte. Un cinquième document, exposant ces questions, suivra donc la présentation de l’analyse narrative. Il aura la fonction d’un seuil, clôturant le parcours inauguré par ce numéro de Sémiotique et Bible en l’ouvrant sur un champ nouveau, d’ampleur infiniment plus vaste : celui des enjeux de « création » d’une parole de vie entendue comme telle.

La publication, dans de prochains numéros de la revue, de plusieurs articles rédigés par Olivier Robin y jalonnera la présentation de cette terre encore inconnue de la sémiotique, mais que la spiritualité a parcourue en tous sens :

– « La forme et sa lecture » interrogera la notion de « forme du texte » et la façon dont elle met un lecteur en travail.

– « L’animation de la lecture », rédigé sur la base de l’expérience vécue dans un séminaire de formation d’animateurs de lecture, montrera comment l’expérience, relue, de la lecture donne des modèles en vue de l’animation.

– « Vers une théologie de la lecture » présentera cette théologie où il est rendu compte du sujet en tant que sa vérité se révèle dans la liberté qui le conduit à choisir, par la mise en œuvre d’une volonté résultant des « affections » éveillées en lui par la lecture.

– « Synthèse et exemples : la joie » : cet article, fondé sur une lecture de Lc 24 menée dans le cadre d’un séminaire de formation à l’animation, balisera le chemin qui conduit à une sémiotique des affections.

– « Lecture de Lc 10, 38-42 » : ce dernier article, également appuyé sur plusieurs lectures collectives, interrogera le travail en train de se faire dans un groupe de lecture biblique et son rapport avec les modèles développés par le texte.

– 3) Un phénomène nouveau apparaît avec une insistance de plus en plus grande : en élaborant les structures de la signifiance, l’analyse énonciative inscrit toute lecture dans un jeu d’échos relancé de texte en texte comme une résonance de structures. Sa perception ouvre de plus en plus largement à une perception synthétique des textes bibliques comme réseaux de structures. Apparaît là une dimension « diatopique56«  qui tisse les structures entre elles comme le figural le fait des figures, invitant ainsi à ressaisir la Bible globalement, comme une construction entièrement structurale. Au CADIR, cette dimension diatopique a été particulièrement explorée par les recherches de Jean Calloud et de ses successeurs57. Mais elle apparaît tout autant en dehors du champ de la sémiotique, chez des exégètes pratiquant une lecture ouverte aux jeux et aux enjeux de la parole58. Ce constat suscite une question d’ordre théorique, et qui concerne toute exégèse : cette diatopie ne serait-elle pas inhérente aux lectures synchroniques, dès lors qu’elles engagent la dimension de l’énonciation ? Pratiquée au contact des textes bibliques, elle pourrait apparaître comme la puissante matrice d’une théologie biblique qui est l’un des fruits les plus plus goûteux de la lecture, depuis les temps patristiques jusqu’aux jours d’aujourd’hui.

1Ce rappel se situe dans la continuité des éléments indiqués par le premier document de ce parcours, qu’il précise et développe. Cf « Un cadre théorique : le « schéma de la parole » », §2a.

2Ces indicateurs sont les « embrayeurs », classe de mots qui n’ont pas de référent propre dans la langue, et ne reçoivent un référent que lorsqu’ils sont inclus dans un discours.  « Par exemple, je, papa, hier, ici ne prennent de valeur que par référence à un locuteur et par référence au temps de l’énonciation. » J. DUBOIS, etc… Dictionnaire de linguistique, Paris, Larousse, 1973, p 184

3Cette ouverture sur l’énonciation a été permise par le fait que, pour Benveniste, « L’instance d’énonciation est relative à la mise en discours (discursivisation) des signes dans la phrase et pas seulement à la production de l’énoncé et aux effets de sa communication ; elle se manifeste par le discours lui-même, et pas seulement par des marques linguistiques dans l’énoncé. Il peut être question alors d’une manifestation du sujet de l’énonciation dans le discours énoncé (ou dans l’énoncé en tant qu’il est discours). » L. PANIER, La naissance du Fils de Dieu, Cogitatio fidei N° 164, Cerf, Paris, 1991, p 104. Une approche très différente de l’énonciation a été proposée par les travaux de J.C. Coquet,

4L. PANIER« Approches sémiotiques de l’énonciation », Sémiotique et Bible n° 142 / juin 2011, p 17-18.

5L. PANIER, La naissance du Fils de Dieu, p 111-112.

6Cf « Un cadre théorique : le « schéma de la parole » », §2a. Rappelons que cette expression provient de Jean Delorme.

7D. BERTRAND, Précis de sémiotique littéraire, Paris, Nathan, 2000, p 54. L. Panier note de même : « C’est à partir de l’énoncé, reçu comme discours, et saisi comme un tout de signification, que se pose la question des conditions de cette saisie. », « Approches sémiotiques de l’énonciation », p 8.

8L. PANIER, « Approches sémiotiques de l’énonciation », p 7. Voir également : « C’est bien de “trace” qu’il s’agit, dans la mesure où l’énonciateur se projette dans l’énoncé sous les figures de ce qu’il n’est pas, dans un discours par où seulement il peut être “articulé” et signifié comme “je”, et dans lequel la parole, par quoi le sujet a fait acte de présence, est à l’état de trace creusée dans l’articulation singulière du texte. L’énonciateur est sujet d’énonciation dans la non-parole de l’écrit, confié à ce qui, dans le langage, lui est autre et lui donne à (se) dire. » L. PANIER, La naissance du Fils de Dieu, p 117.

9Du point de vue de l’énonciation acteurs, espaces et temps résultent du « débrayage » par lequel un sujet, indexé sur les coordonnées d’un « je – ici – maintenant », se projette dans son énoncé sous la forme de « non je » (les acteurs), de « non ici » (les espaces) et de « non maintenant » (les temps). Cf A-J GREIMAS & J. COURTÈS,  Article “Débrayage”. “Dictionnaire raisonné de la théorie du langage”,  t. 1, Paris, Hachette Université, 1979.

10Par définition en effet, un acteur (et semblablement un espace ou un temps) de l’énoncé n’est pas la position d’énonciation à partir de laquelle il est énoncé : il appartient à l’énoncé, tandis qu’elle en est le présupposé.

11« Ce sujet qui n’aurait aucune existence si l’énonciation ne l’instaurait ne surgit en conséquence que comme sujet divisé, c’est-à-dire sujet que l’on doit présupposer dès lors qu’est articulé un énoncé, mais sujet aussitôt disparu dès lors que son surgissement coïncide avec son évanouissement dans l’énoncé qui seul reste derrière lui. Existant hors du discours qui le présuppose, il ne peut être approché que par l’énoncé qu’en fait il n’est pas. Peut-être est-ce cet effet de division du sujet que Rimbaud visait par sa célèbre formule « Je est un autre », toujours autre que le discours qui pourtant témoigne de lui. », Fr. MARTIN, « « Les feuilles mortes » » de Jacques Prévert : Approches de l’énonciation », Sémiotique et Bible n° 117 / mars 2005, p 13.

12C’est pourquoi, rappelons-le, on parle d’une instance d’énonciation.

13Comme Greimas, les chercheurs du CADIR ont longtemps parlé de « scènes discursives ». Les confusions suscitées par ce terme ont engagé à le remplacer ces dernières années par celui, plus clair, de « scènes figuratives ». Cf « Le modèle du « relief », un appui pour l’analyse figurative », §1 note 7.

14Cf Fr. MARTIN, « « Les feuilles mortes » » de Jacques Prévert : Approches de l’énonciation ». Cf aussi « Un cadre théorique : le « schéma de la parole » », §2b. Entre ces traces et le marcheur « réel » qui les a suscitées il y a la même distance qu’entre la place de l’énonciation et l’auteur réel qu’une analyse historique, géographique, littéraire chercherait à retrouver dans un texte.

15Cette expression a été proposée par Jacques Geninasca.

16Cette scène est dite originaire car elle représente une scène originelle radicalement absente, mais où interviendrait l’origine même de la parole. En effet, comme indiqué dans le premier article de ce parcours (« Un cadre théorique : le « schéma de la parole » », §1c, note 17, et §2a, note 24), le dire n’est jamais qu’un lieu de dépôt par lequel transite une parole qui vient d’en-deçà de lui et se poursuit au-delà.

17L. PANIER, « Le statut discursif des figures et l’énonciation », Sémiotique et Bible n° 70 / juin 1993, p 21-22.

18«  Introduire ici la notion de sujet ne préjuge pas de quelle nature est réellement celui-ci. Rien n’oblige notamment à reconnaître en lui le sujet cartésien, maître de sa pensée et de ses intentions, identifié à et par son cogito. Au contraire, ce sujet est celui dont la mise en discours témoigne : sujet parlé par la langue autant qu’il est parlant, sujet su sans le savoir tout autant sinon plus qu’il ne sait. Sujet donc qu’on ne peut réduire à la personnalité d’un auteur reconstitué par les approches historico-critiques mais sujet qui, manifesté par une mise en discours de la langue, révèle une forme concrète du sujet humain en tant que soumis à la parole. » Fr. MARTIN, « « Les feuilles mortes » » de Jacques Prévert : Approches de l’énonciation », p 14.

19L’impossible signalé ci-dessus tient à ce que cette harmonisation n’est pas une confusion : le lecteur ne coïncidera jamais entièrement avec l’énonciateur – une telle coïncidence supposerait en effet qu’il « devienne » cette position…

20Fr. MARTIN, « « Les feuilles mortes » » de Jacques Prévert : Approches de l’énonciation », p 14.

21C’est au point que la l’exégèse biblique nomme les textes péricopes, c’est-à-dire « découpages ».

22Ce que l’enseignement scolaire du français appelait (appelle encore ?) « faire le plan d’un texte »…

23Sur le dessin proposé ci-dessous, les flèches représentent le débrayage du dire. Indiquées ici en dégradé de gris, elles seraient en rouge sur un dessin en couleurs. Les rectangles (indiqués en perspective) sur lesquels elles se détachent désignent les différents niveaux somatiques (ici n0, n1, n2) distingués par un relief. Sur un dessin en couleurs, ils seraient soulignés par un dégradé de violets, représenté ici par un dégradé de gris. Les traits noirs surimposés au dessin, indiqués en creux sur le relief et en plein sur le vitrail, représentent les lignes qui constituent la forme énonciative de l’énoncé.

24Ce choix est un hommage à Jean Delorme, qui comparait souvent les textes à des vitres et définissait la sémiotique comme une discipline enseignant à s’arrêter à la vitre. L’analyse figurative a montré qu’il s’agissait de vitres peintes. L’analyse énonciative reprend à son tour la métaphore en la développant par celle d’un vitrail, c’est-à-dire d’une vitre composée de fragments assemblés.

25Ce qui la situe au plus loin d’une « réalité » historique que l’énoncé permettrait de retrouver.

26« En partant du sujet de l’énonciation, implicite mais producteur de l’énoncé, on peut donc projeter (lors de l’acte de langage…), en les installant dans le discours, soit des actants de l’énonciation, soit des actants de l’énoncé. Dans le premier cas, on opère un débrayage énonciatif, dans le second un débrayage énoncif. Selon le type de débrayage utilisé, on distinguera deux formes discursives… : dans le premier cas, il s’agira des formes de l’énonciation énoncée (ou rapportée : tel est le cas des récits en « je », mais aussi des séquences dialoguées ; dans le second, des formes de l’énoncé énoncé (ou objectivé) : ainsi en va-t-il dans les narrations qui ont des sujets quelconques, dans les discours dits objectifs, etc…» A-J GREIMAS & J. COURTÈS, Article « Débrayage », Dictionnaire raisonné de la théorie du langage,  t. 1, Paris, Hachette Université, 1979, p 80.

27A vrai dire le modèle proposé ici pourrait être affiné : en effet le débrayage énonciatif peut à son tour produire deux catégories de figures qu’il y a lieu de distinguer. Des figures d’ « énonciation rapportée« , où des acteurs de l’énoncé prennent la parole à la 1° personne grâce à une délégation explicite, mais temporaire, de la « voix du texte ». Et des figures d’ »énonciation énoncée » qui mettent en scène la parole du texte lui-même (comme par exemple l’adresse d’une lettre). La délégation de parole reste ici implicite, mais elle est définitive : l’ensemble de l’énoncé est assumé par le « je » auquel la « voix du texte » délègue la parole. E. Benveniste a proposé de différencier sur cette base les modalités littéraires du « récit » et du « discours ». L’énonciation énoncée caractérise le discours. Elle est absente du récit, qui comporte seulement des figures d’énonciation rapportée. Cf « Le modèle du « relief », un appui pour l’analyse figurative », Conclusion, note 30. Pour plus de précisions cf A. PENICAUD, « Repenser la lecture ? Enjeux d’une approche énonciative des textes », Sémiotique et Bible n° 131 / septembre 2008, p 3-28.

28Comme indiqué dans le document présentant le schéma de la parole (Cf « Un cadre théorique : le « schéma de la parole » », §1,b, note 6), la définition de l’embrayage proposée ici s’écarte de celle de Greimas. Celui-ci définit l’embrayage comme une contre-dynamique déterminée en miroir avec le débrayage : « à la fois comme une visée de l’instance de l’énonciation et comme l’échec, comme l’impossibilité de l’atteindre ». Cependant il cantonne cette dynamique à l’intérieur de l’énoncé, en qualifiant l’embrayage comme un « retour à l’énonciateur des formes déjà débrayées » (Article « Débrayage », Dictionnaire, p 81), ou plus exactement comme un « effet de retour à l’énonciation ». De ce point de vue « L’embrayage total est impossible à concevoir, ce serait l’effacement de toute trace du discours, le retour à l’ « ineffable ». » A-J GREIMAS & J. COURTÈS, Article « Embrayage », Dictionnaire raisonné de la théorie du langage,  t. 1, Paris, Hachette Université, 1979, p 119.

L’embrayage dont il est question en sémiotique énonciative assume pour partie cette description, puisqu’elle le comprend également comme le revers du débrayage. Cependant elle le définit en rapport avec l’instance de l’énonciataire : il lui semble en effet que l’échec d’un embrayage intra-textuel décrit par Greimas rebondit vers le lecteur, et que c’est précisément cette dynamique d’embrayage qui le guide vers une position d’énonciataire.

29Cet entendre ne saurait pas plus être figuré que ne l’est le dire de la « voix du texte ». Comme lui, mais de façon inverse, il est totalement extérieur à l’énoncé : tandis que le débrayage du dire est le présupposé de l’énoncé, l’embrayage de l’entendre en est la visée. La lecture de l’énoncé ouvre le temps d’un entendre qui reste entièrement à construire.

30Source:  HYPERLINK « http://www.gralon.net/articles/photo-et-video/photo-et-video/article-qu-est-ce-que-la-focale-en-photographie- » http://www.gralon.net/articles/photo-et-video/photo-et-video/article-qu-est-ce-que-la-focale-en-photographie- -3401.htm#definition

31En théorie, cet assemblage n’est pas limité : le nombre de fragments que peut réunir un niveau de focale est en effet fonction de l’organisation de l’énoncé considéré. Dans la pratique, il est rare qu’une focale associe plus de quatre fragments : elle se compose le plus souvent de deux fragments, et parfois de trois.

32Cette « hiérarchie » est purement descriptive : elle est constituée par la localisation d’une scène à l’intérieur d’une focale précise.

33Il faudrait indiquer ici l’ensemble du texte, ce qui n’est pas fait pour éviter d’alourdir la présentation.

34Ce système a été élaboré à partir des propositions de Philippe Monot, de l’ARS-B (Atelier de Recherches Sémiotiques de Bretagne). Qu’il en soit vivement remercié.

35Cette expression fait référence au commentaire d’un texte d’Origène proposé par J. Calloud dans un article devenu fondateur pour les travaux du CADIR. Voici ce texte : « Cependant, si, dans tous les détails de ce revêtement, c’est-à-dire le récit historique, avait été maintenue la cohérence de la loi et préservé son ordre, notre compréhension aurait suivi un cours continu et nous n’aurions pu croire qu’à l’intérieur des Saintes Ecritures était enfermé un autre sens en plus de ce qui était indiqué de prime abord. Aussi la Sagesse divine fit-elle en sorte de produire des pierres d’achoppement et des interruptions (Rm 9,33) dans la signification du récit historique, en introduisant, au milieu, des impossibilités et des discordances. Il faut que la rupture dans la narration arrête le lecteur par l’obstacle de barrières, pour ainsi dire, afin de lui refuser le chemin et le passage de cette signification vulgaire, de nous repousser et de nous chasser pour nous ramener au début de l’autre voie : ainsi peut s’ouvrir, par l’entrée d’un étroit sentier débouchant sur un chemin plus noble et plus élevé, l’espace immense de la science divine. » Origène, Traité des Principes (peri archôn), introduction et traduction par Marguerite Harl, Gilles Dorival, Alain Le Boulluec, Paris, Etudes Augustiniennes, 1976, 224-225. On en trouvera le commentaire de Jean CALLOUD, in « Le texte à lire », in L. PANIER éd. Le temps de la lecture. Exégèse biblique et sémiotique. Mélanges offerts à J. Delorme, Paris, Cerf Lectio divina 155, 1993, p 52-53.

36D’où l’importance d’une traduction aussi littérale que possible, qui préserve ces obscurités. Malheureusement les traductions habituelles, régies par un impératif de clarté, s’efforcent de les gommer.

37Cf « Le modèle du « relief », un appui pour l’analyse figurative », §1 notes 11-12. Le terme « structures de la signifiance » sera explicité par le § 4,c du présent document.

38Cette expression est empruntée à Henri MESCHONNIC, Pour la poétique, Paris, Gallimard, 1970.

39Revient ici la problématique esquissée par la conclusion du texte « Le modèle du « relief », un appui pour l’analyse figurative », dont se ressaisira la fin du présent document.

40Cf « Un cadre théorique : le « schéma de la parole » », §1,c.

41Cf « Le modèle du « relief », un appui pour l’analyse figurative », §1.

42Cf Lc 4, 21 « Aujourd’hui est remplie cette écriture dans vos oreilles ».

43Ils expérimentent la « voix du texte » : cf « Un cadre théorique : le « schéma de la parole » », §2a, note 20.

44L’expression est de Jacques Geninasca :  « L’écrit — le dit — n’est pas le texte. Préalablement à sa prise en charge par un sujet, à la construction que doit encore effectuer une instance énonciative, il n’est pour le lecteur, pour l’auditeur, que la promesse ou la virtualité d’un texte : un objet textuel, ce sur quoi — à partir de quoi — il convient d’instaurer un (ou plusieurs) texte(s). Chaque usage, chaque « pratique discursive » a pour effet d’actualiser certaines des virtualités de cet objet textuel, par et à travers l’actualisation simultanée d’un sujet (une instance énonciative) et d’un objet (le texte proprement dit). Lire, interpréter un énoncé, en constituer la cohérence, cela revient à actualiser le texte — dont l’objet textuel n’est encore que la promesse — en vue de le saisir comme un tout de signification, comme un ensemble organisé de relations, autrement dit comme un discours. » J. GENINASCA, La Parole littéraire, Paris, PUF, 1997, p 86. Cf aussi cf « Du texte au discours littéraire et à son sujet », in Le discours en perspective, Nouveaux Actes sémiotiques 10/11, 1990.

45J. LADRIÈRE « Signification et signifiance », Synthèse, 59 (avril 1984), p. 59-67. Le concept de signifiance a été utilisé par les chercheurs du CADIR. Ils l’avaient reçu de Roland Barthes qui l’avait lui-même hérité de prédécesseurs. R. BARTHES écrit ainsi : « Il me semble distinguer trois niveaux de sens. Un niveau informatif, ce niveau est celui de la communication. Un niveau symbolique, et ce deuxième niveau, dans son ensemble, est celui de la signification. Est-ce tout ? Non. Je lis, je reçois, évident, erratique et têtu, un troisième sens. Je ne sais quel est son signifié, du moins je n’arrive pas à le nommer. Ce troisième niveau est celui de la signifiance », « La mort de l’auteur », in R. BARTHES, Dans le bruissement de la langue, Essais critiques, IV, Paris, Seuil, 1984, pp. 63-69. Au CADIR la perspective de la signifiance a été ouverte par Louis Panier et par François Martin, et située par eux au point de rencontre entre théologie et anthropologie lacanienne. Voir par exemple, de L. PANIER, « La théorie des figures dans l’exégèse biblique ancienne : Figures en devenir », Sémiotique et Bible n° 100, déc. 2000, pp. 14-24 : « Faut-il (…) supposer que dans la lecture des figures se conjoignent l’usage des choses, en devenir vers (et à partir de) la jouissance, et la signifiance, en devenir vers son accomplissement ? La théorie patristique des figures (…) conduit à la question anthropologique du sujet, d’un sujet de l’interprétation, posé à la croisée des choses et des signes, du monde et du langage, de la perception et de la parole, de la jouissance et de la signifiance. Les questions soulevées par cette sémiotique ancienne rejoignent peut-être les interrogations les plus récentes d’une sémiotique sensible à la question du sujet et de sa fonction dans la saisie du monde et dans le langage » (p 23).

46Cf « Un cadre théorique : le schéma de la parole », §1b note 11, §2b note 29. Ce qu’un lecteur prend pour le sens d’un énoncé est ainsi l’effet de sens produit en lui par sa rencontre avec l’énonciation de cet énoncé, en raison de la signifiance (du faire sens) qui lui est inhérente. Cet effet de sens est une révélation « du » sens, mais n’est pas ce sens, qui demeure hors d’atteinte.

47Fr. MARTIN, « « Les feuilles mortes » » de Jacques Prévert : Approches de l’énonciation », p 7.

48Rappelons que le concept d’ « intransitivité » a été proposé par J. Geninasca pour rendre compte de la capacité de certains textes (poétiques, spirituels, bibliques…) à renvoyer, au bout compte, à l’expérience énonciative à laquelle ils invitent leurs lecteurs. Cf « Le modèle du « relief », un appui pour l’analyse figurative », conclusion.

49Interprétation dont le texte souligne la solidarité avec la relation à l’autre humain « sœur », ou frère.

50La présentation de l’analyse énonciative proposée ici est chrono-logique : pour des raisons pédagogiques, elle développe dans le temps un geste d’analyse qui relève plutôt de la topologie. La réalisation du vitrail et la lecture des focales, le discernement de l’énonciation dans le choc de la signifiance et le discernement des structures sont reliés logiquement : ils font système. Ainsi l’analyse énonciative peut s’engager par n’importe laquelle de ces trois entrées… y compris par la fin ! L’enjeu du présent document n’est donc pas de proposer un protocole qu’il s’agirait nécessairement de suivre dans l’ordre, mais plutôt de rendre compte d’une logique qui peut être décrite.

51Cette proposition peut être formulée pour les textes du Nouveau Testament, dont elle apparaît à l’usage comme une marque de fabrique. Il en va de même des textes l’Ancien Testament que nous avons pu lire, mais une expérience plus limitée ne nous permet là que des hypothèses encore timides. On peut supposer que c’est également le cas des écrits de sagesse des différentes religions et, dans une moindre mesure des textes poétiques. Il n’est pas dit en revanche qu’il en va de même des autres types de textes.

52Pourrait s’entendre là comme un écho du Magnificat :« 48[…] il a regardé d’en haut sur la bassesse de son esclave ; […] 52il fit descendre les puissants des trônes et éleva les bas, 53les ayant faim il remplit de bons – et les étant riches il renvoya dehors vides. »

53Il y a là un fort écho avec Lc 4,18-19, déjà cité précédemment.

54Cf « Un cadre théorique : le « schéma de la parole » », §1c.

55Durant les dernières années le travail du CADIR s’est concentré sur les textes bibliques. Mais les textes littéraires attestent également de cette opérativité somatique. C’est pourquoi une nouvelle branche de la recherche, constituée d’enseignants-chercheurs en littérature, s’intéresse dès à présent aux textes littéraires, considérés dans cette optique.

56Ce mot est un néologisme, inventé en écho à la « diachronie » et à la « synchronie » bien connus des exégètes.

57Nous pensons notamment à Alain Dagron, Bertrand Gournay, aux membres du CADIR-Aquitaine (réunis par Jean-Pierre Duplantier) et à l’équipe de l’ARS-B (Atelier de Recherches Sémiotiques de Bretagne : Cécile Turiot, Claude Chapalain, Pierre Chamard-Bois, Philippe Monot, Malou LeBars…).

58Nous pensons en particulier à Yohanan Goldman et au frère Philippe Lefebvre, de l’Université de Fribourg en Suisse, ou encore à Philippe Mercier, de l’Université Catholique de Lyon. Et aussi au modèle que fut Paul Beauchamp. Mais bien d’autres exégètes « lecteurs » pourraient se reconnaître ici.

 

Anne PENICAUD, Le narratif en sémiotique énonciative, 2013.

 

L’analyse narrative en sémiotique énonciative

Le modèle narratif a été établi par Greimas comme le fondement de la sémiotique. Il est donc nécessaire de situer, au seuil de ce travail, la continuité et l’écart de la perspective développée ici avec ce fondement greimassien. La continuité est ici radicale : rien ni des principes ni des modèles de l’analyse narrative greimassienne ne sera ici contesté ou retouché. Cependant l’inscription de l’Analyse narrative dans un cadre énonciatif en a engagé une remise en perspective significative. C’est pourquoi les deux étapes suivantes de cette présentation désigneront d’abord la continuité, puis l’écart qui caractérisent les analyses narratives qui seront proposées ici par rapport au modèle greimassien

2-1) La continuité : principes et modèles de l’analyse narrative

La continuité intervient à deux niveaux : les principes, et les modèles de l’analyse narrative.

(a) Principes

Deux principes, l’un théorique, et l’autre concret1, ont été relevés comme fondateurs de l’ analyse narrative.

Voici le principe théorique où se fonde une observation narrative : dans le cadre établi par le découpage elle donne la priorité au déploiement linéaire de l’énoncé, qu’elle considère ainsi dans sa dynamique temporelle propre. Cet intérêt pour la temporalité du texte définit la forme du modèle employé par l’analyse. Regarder la linéarité de l’énoncé en manifeste en effet la constante évolutivité. Le modèle narratif organise cette évolution autour des acteurs, décomposant ainsi la dynamique chronologique du texte en une succession d’états, caractérisant ces acteurs. En s’appuyant sur les fonctions données aux acteurs par les textes, il décrit ces états comme des rapports entre des « sujets » et des « objets ». Le constat de leurs transformations incessantes commande alors le développement d’un modèle complémentaire, rendant compte des actions qui produisent

1 Rappelons que cette présentation, générale, est réalisée dans l’optique du parcours de la sémiotique énonciative. On se réfèrera à l’Annexe 2 pour une description précise du modèle narratif greimassien. 

ces transformations. Le modèle narratif se construit ainsi comme une articulation logique entre « états transformés » et « faire transformateur ».

Le principe concret est celui d’un ancrage de l’analyse narrative dans l’analyse figurative : le passage de l’une à l’autre est porté par le développement du concept opératoire de « thématique ». Le thématique est un « double conceptuel du figuratif »2. Le terme vient du mot grec « théma », qui provient lui-même du verbe « tithèmi », placer. Il signifie « ce que l’on pose ». Le « thématique » permet d’opérer une relecture des figures en termes de rapports « sujet / objet » : il qualifie à la fois les « rôles » des sujets3 et les valeurs qu’ils investissent dans les objets4. Il assure ainsi la fonction d’une interface entre les deux plans de l’analyse.

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(b) Modèles

Un second lieu de continuité est le modèle narratif lui-même, dont les principes seront ici esquissés. Rappelons que ce modèle associe deux versants : la « syntaxe » et la « sémantique » narratives. La différence entre les approches syntaxique et sémantique tient à leur principe: tandis que l’analyse syntaxique est syntagmatique et relève d’une démarche analytique, l’analyse sémantique est paradigmatique et synthétique.

2 Fr. MARTIN, Pour une théologie de la lettre, op. cit. p. 141. J. Courtès le définit quant à lui comme un redéploiement des figures dans « un investissement sémantique abstrait, de nature uniquement conceptuelle, sans attache aucune avec l’univers du monde naturel », J. COURTES, Sémantique de l’énoncé : applications pratiques, Editions Hachette Supérieur, Paris, 1989, p. 23.

3 « On entend par rôle thématique la représentation, sous forme actantielle, d’un thème ou d’un parcours thématique (le parcours « pêcher », par exemple, peut être condensé ou résumé par le rôle de « pêcheur »), article « Thématique », DRTL, p. 393.

4 La détermination du thématique résulte ainsi d’une procédure d’abstraction opérée sur les données figuratives d’un texte. Pour ce qui concerne, la détermination des « valeurs thématiques » L. Panier indique : « La lecture… commence donc par un repérage de l’organisation figurative du texte, c’est-à-dire par la reconnaissance des figures en parcours, et par l’observation des formes qui organisent ces parcours. A partir de ces formes, il sera possible de proposer des hypothèses concernant la valeur thématique des figures, c’est-à-dire la valeur qu’elles acquièrent d’être ainsi articulées. Il sera donc question de décrire l’organisation thématique qui soutient le parcours des figures et d’en proposer des représentations applicables au texte et vérifiables à partir de là ». L. PANIER, op. cit. p. 114. En termes plus abstraits, Fr. MARTIN écrit : « La combinaison des éléments figuratifs dépose peu à peu, le long de la chaîne, des cristaux de signification qui serviront de points de repère et d’appui d’où la lecture pourra remonter vers les figures et les interpréter. Le premier niveau où s’opère cette cristallisation est celui où les parcours figuratifs font apparaître des thèmes. », Fr. MARTIN, Pour une théologie de la lettre, op. cit. p. 140. Un peu plus loin (p. 141), il résume : le « couple figuratif-thématique équivaut au rapport qu’entretient l’image avec le concept, ou le concret avec l’abstrait. » L’articulation entre figuratif et thématique est ainsi analogue à celle d’un signe.

– La syntaxe narrative observe les transformations d’états portées par la linéarité d’un texte, ainsi que le faire responsable de ces transformations. Elle propose ainsi un modèle logique, le « programme narratif », où le faire et l’état se présupposent mutuellement. Elle donne également une forme logique au faire : elle inscrit en effet l’enchaînement d’actions qui le constitue dans une dynamique logique de présupposition, lui conférant ainsi une organisation rigoureuse. De la sorte, elle donne une représentation ordonnée logiquement de l’enchaînement chronologique des énoncés. L’incidence associée à cette représentation est une émergence des enjeux de valeurs associés par les différents sujets narratifs à leurs rapports aux objets.

Pour en permettre une utilisation plus aisée, ce modèle a été visualisé sous la forme suivante :

ETAT 1

M C P manipulation compétence performance

ETAT 2

axe du faire S sanction

Le modèle dispose, dans une perspective orthogonale, l’axe de l’état (structuré autour de la transformation d’un état 1 en état 2) et l’axe du faire (articulant les quatre étapes narratives constitutives du faire) 5.

– La sémantique narrative prolonge la syntaxe en s’intéressant spécifiquement aux valeurs. Elle les appréhende à son tour logiquement, comme un système différentiel : les sujets investissent dans les objets des valeurs diverses, que la sémantique narrative se donne pour but de construire. Elle se veut ainsi comme une sorte de radiographie structurée des valeurs déployées par un texte dans l’articulation de ses dispositifs narratifs. Cette radiographie vise à décrire la « signification » d’un énoncé, comprise comme organisation différentielle de valeurs.

5 Pour plus de précisions, se reporter à l’Annexe 2.

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axe de l’état

Si la syntaxe narrative est – comme son nom l’indique – une forme syntagmatique qui organise la linéarité d’un énoncé, la sémantique relève quant à elle d’un modèle paradigmatique. Elle ressaisit les valeurs dont l’analyse syntaxique a désigné la présence pour les disposer sur un modèle en carré – ébauche du célèbre « carré sémiotique » – où elle les répartir en quatre pôles axiologisés en positif et négatif6.

2-2) Renouvellements induits par une vision en relief des énoncés

A vrai dire, la seule nouveauté apportée à l’analyse narrative greimassienne par la sémiotique énonciative tient au renouvellement opéré par sa vision en relief des énoncés. Il la conduit en effet à développer une pratique narrative inscrite dans la différenciation verticale entre somatique, énonciatif et verbal établie par le découpage. A l’usage, cette différence engage un renouvellement significatif par rapport à une pratique narrative qui recevait l’énoncé comme une forme homogène7. On ébauchera ici la forme donnée au geste de l’analyse par ce renouvellement.

6 Si la forme en carré du modèle est identique, l’analyse sémantique narrative se distingue cependant du « carré sémiotique ». Il intervenait en effet en un niveau de description « élémentaire », qui décomposait le niveau figuratif en unités minimales de signification (en « sèmes »), organisés en fonction de la problématique des valeurs identifiée par l’analyse narrative. Ce niveau sémantique s’ouvrait sur une perspective d’universaux sémantiques ainsi présentés par l’article « Univers», DRTL, pp. 408-409: « Ne pouvant être appréhendé comme signifiant que grâce à des articulations différenciatrices, l’univers sémantique nous oblige à postuler, à titre d’hypothèse, des structures axiologiques élémentaires qui, en leur qualité d’universaux, permettent d’en entreprendre la description : on dira que l’univers individuel est articulable, dans son instance ab quo, selon la catégorie vie/mort, alors que l’univers collectif l’est selon celle de nature/culture. Ces deux types d’univers restent abstraits à ce niveau ». Voir encore l’article « Vie », DRTL, p. 420. La Bible s’inscrit, selon les analyses narratives effectuées à l’intérieur du modèle greimassien, dans le cadre de l’horizon sémantique « vie / mort ». L’usage de l’imparfait, ainsi que la brièveté de la présentation proposée ici s’expliquent par le fait que ces perspectives ne sont plus celles de la sémiotique énonciative. Non qu’elle en conteste la validité. Simplement, comme on le verra à présent, son propre chemin la conduit dans d’autres directions : le niveau « élémentaire » représenté par le carré sémiotique a dès lors disparu de son horizon.

7 Cette affirmation va de pair avec un constat important : le modèle narratif porte en lui-même une ébauche de la distinction proposée ici. Il différencie en effet, dans la construction logique du faire (syntaxe narrative), un axe pragmatique directement associé au faire et un axe cognitif où se trouvent indiqués les préalables et les enjeux de ce faire. De fait l’axe pragmatique des textes relève généralement de la dimension somatique, et l’axe cognitif des dimensions énonciative et verbale. Si cette esquisse fait écho aux formes développées par la sémiotique énonciative, cet écho demeure cependant très lointain. La distinction proposée là intervient en effet à l’intérieur du modèle, et non dans l’observation directe des textes. De ce fait les catégories ne se recouvrent pas : l’axe pragmatique d’un programme narratif peut fort bien correspondre, dans un texte, à la dimension énonciative et l’axe cognitif à la dimension somatique. C’est pourquoi la sémiotique énonciative distingue nettement la forme du texte et la logique interne du modèle narratif.

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(a) L’analyse syntaxique

Dans sa mise en œuvre l’analyse syntaxique se réfèrera donc au modèle narratif greimassien (le programme narratif), mais pour l’utiliser dans le cadre de la distinction des lignes énonciatives. Elle opèrera là sur la base d’une nette différenciation entre énoncés et énonciation. L’analyse narrative accordant, par sa logique même, la priorité à l’énoncé, c’est ici la double ligne des énoncés – somatiques et verbaux – qui servira de point de départ à l’examen.

– La primauté sera accordée à la ligne somatique, en raison de son caractère de fondement. Si donc le texte comporte une dimension somatique – ce qui n’est pas toujours le cas –, elle sera construite en priorité. L’observation narrative en examinera la forme, en rapport avec le modèle narratif greimassien. Cette forme sera prise pour cadre narratif pour l’ensemble du passage étudié.

– Dans un second temps l’examen se portera sur la ligne verbale, dont il construira également la forme narrative. Cette seconde construction servira de base à un point de vue comparatif, examinant la plus ou moins grande cohérence des constructions narratives du verbal et du somatique. Somatique et verbal seront considérées là comme des lignes parallèles, dont l’observation fera apparaître les échos et les écarts.

En l’absence d’une ligne somatique, c’est la ligne verbale qui sera prise comme référence : la forme narrative dont elle permet la construction établira alors le cadre narratif de l’ensemble du texte.

L’examen de l’énonciation interviendra donc ici dans un troisième (ou au moins dans un second) moment. Elle sera toujours référée au cadre établi par les énoncés, dans lequel on interrogera son mode d’inscription narratif. Il se produit en effet que l’énonciation – celle du texte (l’énonciation énoncée) comme celle des acteurs (l’énonciation rapportée) – s’inscrit à certaines des places ouvertes par le modèle narratif. Cette inscription permet, en retour, d’en éclairer les incidences dans l’énoncé.

La mise en œuvre du modèle narratif s’écarte pour partie de la logique énonciative des textes : elle fait en effet le choix théorique de donner la prééminence aux énoncés sur

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l’énonciation, qui pourtant en porte dans tous les cas la proposition8. Ce choix est soutenu par la priorité accordée par l’analyse narrative à la dimension de l’énoncé9. Si cependant il constitue un protocole d’analyse, il n’est pas pour autant une règle immuable. Dans la pratique, la forme du texte est susceptible à tout instant de bousculer cette procédure en inversant l’ordre des priorités. Interviendra en particulier un cas limite : celui où les transformations narratives sont directement associées à un faire énonciatif. S’ouvre ici le concept de « programme énonciatif », qui interviendra à deux reprises dans le texte : en ces v. 1-2, ainsi que dans les v. 2,6-11 (commentés par le chapitre 6).

Par-delà ces variations l’enjeu final de l’analyse syntaxique sera, en sémiotique énonciative comme dans la sémiotique greimassienne, de proposer une forme narrative synthétique : chacun des niveaux (somatique, verbal, énonciation) entrera, en une place déterminée, dans la composition d’un programme narratif global organisant l’ensemble du passage. Dans ce cadre synthétique, l’intérêt propre de la différenciation des niveaux réside dans son aptitude à structurer du dedans cette globalité. Elle donne à cette structuration une forme interactive, indiquant les enjeux propres à chacune des composantes – somatique, énonciative, verbale – du texte, en tension avec les autres composantes.

(b) L’analyse sémantique

La perspective greimassienne accentuait le versant sémantique de l’analyse narrative, lieu d’une description de la signification intervenue comme un préalable à l’élaboration du carré sémiotique. A rebours, la sémiotique énonciative s’intéressera essentiellement au versant syntaxique, en tant qu’il lui permet d’organiser la forme sens constituée par l’articulation des lignes énonciatives. C’est pourquoi l’essentiel de l’analyse sera constitué par l’examen syntaxique, l’analyse sémantique n’intervenant qu’en bout de parcours et à titre de bilan descriptif.

8 Rappelons que les énoncés somatiques sont référés à l’énonciation énoncée, et les énoncés verbaux à l’énonciation rapportée.

9 Il est également justifié, à la pratique, par le mode d’intervention de l’énonciation dans les textes. Elle y est le plus souvent donnée sous la forme de figures isolées, incapables par elles-mêmes de constituer un cadre narratif. C’est pourquoi leur portée narrative ne peut être perçue qu’en rapport avec le cadre construit au préalable par les énoncés.

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Le passage au sémantique retourne les principes de l’analyse : tandis que le syntaxique procédait du local vers le global, le sémantique opère en sens inverse. Il ressaisit l’ensemble des valeurs discernées par la syntaxe dans une perspective axiologique (c’est-à- dire dans une forme comparative organisée en fonction de pôles positifs et négatifs). Il propose ainsi une mise en forme construite de la signification pour le texte analysé. Cette mise en forme – qui est, on l’a vu, celle d’un carré logique – n’est pas pour autant une mise à plat : le lieu de déploiement des valeurs (somatique, verbal, énonciatif) demeure indiqué sur le carré où sont disposées les valeurs par un code de couleurs analogue à celui du schéma (prune pour le somatique, bleu pour le verbal, rouge pour le dire et vert pour l’entendre.

Il se trouve cependant que la possibilité d’une telle synthèse ne sera pas donnée par la présente lecture de l’Épître aux Philippiens. En effet, comme le montreront les différentes analyses, ce texte a la particularité de développer une forme narrative établie en dehors d’une référence à des valeurs10. L’intérêt de l’étape sémantique n’en demeure pas moins incontesté, jusque dans cette absence : elle indique en effet, comme fondatrice pour le texte de l’Épître, la possibilité d’une organisation de la signification indépendante d’une perspective de valeurs.

Bilan

Une dernière indication conclura cette présentation. Elle concerne le statut des différentes analyses narratives proposées ici, qui sera situé par différence avec celui des analyses figuratives. Si ces dernières ont le statut de descriptions commentées, celui de l’analyse narrative est plutôt celui d’une hypothèse descriptive. En tant qu’elle propose une « radiographie de la signification », une analyse narrative ne rend en effet compte que de l’état provisoire d’une construction en perpétuelle élaboration. Toute proposition d’analyse narrative doit donc être reçue comme une sorte d’arrêt sur image, rendant compte d’un modèle de signification établi au moment de cette proposition, sans préjuger des constructions moins élaborées qui l’ont précédée, ni surtout de constructions plus abouties qui pourraient être élaborées ultérieurement.

10 Cette perspective, qui est celle d’une subversion des valeurs, est indiquée ici en rapport avec l’Épître aux Philippiens. Elle vaut également pour nombre d’autres textes bibliques, de l’Ancien comme du Nouveau Testament.

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Anne PENICAUD, Professeur à la faculté de théologie de l’université catholique de Lyon, responsable du CADIR- Centre de recherche. Olivier ROBIN, Prêtre salésien, responsable scientifique du CADIR – Centre de Recherche, professeur à la faculté des lettres de l’université catholique de Lyon.

Anne PENICAUD, Olivier ROBIN, Lecture énonciative du chapitre 1 de Luc, Sémiotique et Bible n° 150, Juin 2013.

Cet article d’Anne Pénicaud et Olivier Robin (CADIR-Lyon) pose les bases d’une lecture énonciative du chapitre I de l’évangile de Luc (v. 5- 80). Un préalable, exposant les raisons et les fondements théoriques d’une telle lecture, sera suivi par un premier moment d’analyse. Une observation globale des v. 5-80, considérés à partir de leur forme énonciative, y servira d’appui à la formulation d’hypothèses de lecture elles-mêmes reprises dans la perspective d’une théologie de la lecture.

I – PRÉALABLE (A. Pénicaud)

 

Le présent article reprend la présentation faite à l’occasion du colloque de juin 20121, mais d’un point de vue plus développé : il ouvre en effet une série de textes consacrée au récit inaugural de l’évangile de Luc (Lc 1,5-80)2. L’analyse de ces textes n’est pas une nouveauté pour les sémioticiens de longue date3. Pour d’autres, qui découvrent la lecture sémiotique, elle est encore inédite. Cette proposition de lecture s’adresse aux uns comme aux autres. En effet la lecture menée ici développera les modèles et les pratiques de la proposition, nouvelle, d’une sémiotique énonciative.

Pourquoi courir ainsi le risque de la nouveauté ? La réponse se trouve dans la dynamique de recherche propre à la sémiotique. Depuis ses débuts il y a cinquante ans, la discipline sémiotique n’a cessé d’évoluer en rapport avec les textes qu’elle examinait, générant en chemin des modèles et des gestes d’analyse continuellement renouvelés. Dans un premier moment les modèles élaborés par Greimas, essentiellement fondés sur la lecture de contes, ont permis l’avènement d’une première sémiotique appréhendant les textes comme des énoncés organisés par une logique narrative. Cependant la confrontation de ces modèles aux textes bibliques a rapidement conduit les sémioticiens du CADIR à resituer tout énoncé comme la manifestation d’une énonciation immanente4, et à repenser du même coup le statut de la lecture dans une perspective figurative référée à l’énonciation. La proposition faite aujourd’hui, celle d’une sémiotique énonciative, poursuit ce chemin sans bien sûr prétendre contester la sémiotique figurative qui l’a précédée et dans laquelle elle se fonde. Son statut est plutôt celui d’une proposition alternative, dont les pages qui suivent expliciteront les fondements et les visées.

 

1. L’énonciation dans la sémiotique du CADIR

 

L’énonciation est comprise en sémiotique dans une perspective logique qui la distingue nettement du point de vue de l’auteur. Durant la rédaction du texte, il y avait bien un auteur écrivant ce texte, mais une fois le texte achevé il n’y a plus d’auteur : il s’est définitivement absenté. Si on considère ce texte, on y découvre cependant comme une sorte de point d’origine, mais comparable à celui qu’indique la perspective d’un tableau et qui n’a rien à voir avec la place qu’occupait le peintre réalisant son œuvre. Ce lieu originel est l’énonciation, comprise comme la place d’un « je, ici, maintenant ». Porter attention à l’énonciation requalifie un texte comme un énoncé, dans lequel cette énonciation se « lit » à la manière des pas sur le sable de la célèbre chanson « Les feuilles mortes »5. Elle s’y découvre en creux grâce aux acteurs, espaces et temps de l’énoncé, qui en sont comme une figure inversée. En effet les acteurs sont des « non je » situés en vis-à-vis du « je » de l’énonciation. Les espaces sont des « non ici », qui supposent par contraste l’ « ici » de l’énonciation. Quant aux indications de temps, elles renvoient par la négative au « maintenant » de l’énonciation : le présent en est contemporain, le passé lui est antérieur et le futur lui est postérieur. Les acteurs, espaces et temps d’un énoncé présupposent ainsi la place de l’énonciation en même temps qu’ils en sont la négation6. Ainsi la fonction de l’énonciation est analogue à celle de l’origine dans une courbe mathématique. Concrètement absente mais structurellement présente, elle est le point zéro qui assure l’homogénéité de cette courbe dont tous les points sont indexés sur elle : de même l’homogénéité d’un énoncé tient à la façon dont tous ses acteurs, espaces et temps sont indexés sur la position virtuelle d’un « je, ici, maintenant ». Ce lieu vide est ainsi postulé par un énoncé comme conditionnant sa cohérence.

L’attention à l’énonciation a d’abord porté, au CADIR, le développement d’une sémiotique à la fois figurative et figurale. La dimension figurative du texte apparaît dès lors que le principe d’immanence situe acteurs, espaces et temps comme des figures qui demeurent entièrement à déterminer7. La fonction des figures est de qualifier ces positions, leur donnant ainsi une « consistance figurative ». Considérés du point de vue de l’énonciation, les énoncés apparaissent ainsi comme des tissages de figures en parcours greffées sur les différents dispositifs d’acteurs d’espaces et de temps, et dont les échos et les écarts ont pour effet de situer ces dispositifs les uns par rapport aux autres8.

Pour les sémioticiens, la fonction des figures n’est donc pas tant de figurer un monde possible9 que d’attester de la forme d’une énonciation. Là s’indique le passage vers la dimension figurale. Il est opéré par les accrocs repérables dans le tissu figuratif des énoncés – ellipses, incohérences, oxymores, ou plus discrètement désignations détournées (métaphores, métonymies…), ces cahots signifiants qu’une citation d’Origène devenue célèbre chez les sémioticiens lecteurs de la Bible, qualifie comme des « pierres d’achoppement » sur les chemins de la lecture10. Comme les « scrupules » du latin – qui désignait ainsi les cailloux dans la chaussure qui forcent l’arrêt et incitent un marcheur à suspendre sa marche et à en réajuster les conditions, ces cahots arrêtent la lecture. Le dérangement qu’ils imposent en engagent le retournement depuis l’attention à un énoncé figé dans son aptitude figurative vers un accueil de l’énonciation comprise comme puissance de mouvement et de vie. Le figural est ainsi la marque, dans un énoncé, de la parole qui le traverse, porteuse d’un « faire sens » développé comme orthogonalement aux énoncés. Cette parole en effet s’appuie sur le déploiement des figures de l’énoncé, mais pour les diriger dans une direction bien différente des représentations qu’elles donnent à voir11.

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2. La sémiotique figurative et figurale, un chemin de débrayage

 

Sur ces bases énonciatives et figuratives, les sémioticiens du CADIR ont développé la sémiotique figurative et figurale comme un parcours de débrayage guidé par une attention toujours plus précise à l’énonciation, et fonctionnant par décrochements successifs.

– Son point de départ consiste dans une première découverte : avant d’être des documents historiques, les textes sont des monuments du langage. D’où un premier décrochage, vis-à-vis de la perspective référentielle qui veut que les discours « disent quelque chose ». Ce débrayage inaugural, qui distingue les textes de ce dont ils parlent12, fonde une lecture attentive aux conditions langagières de son exercice13. S’ensuit un suspens du sens immédiat qui établit un écart avec la réception initiale d’un texte14.

– Une seconde découverte intervient alors : aucun sens ne vient prendre spontanément la place ouverte par cet écart. D’où le constat suivant : en sémiotique, un énoncé n’est que la manifestation d’une signification qui se présente comme immanente et devant être construite15. D’où un second « débrayage », intervenu cette fois vis-à-vis de l’immédiateté du sens. Ce nouvel écart ouvre la place d’une analyse narrative fondée sur les modèles greimassiens16, qui donne accès à une structuration de l’énoncé en fonction des valeurs de sens qui y sont engagées.

– Cependant une troisième découverte s’impose, qui est directement liée à la lecture des textes bibliques17 : il y a lieu de distinguer nettement dans les textes les dimensions de l’énoncé et de l’énonciation. Les textes sont, assurément, des énoncés dont un modèle narratif permet de construire la forme avec quelque sûreté. Mais ces énoncés sont également, comme indiqué ci-dessus, des tissages de figures portant la manifestation d’une énonciation irréductible aux énoncés. Intervient là un troisième « débrayage », qui instaure un écart significatif avec l’analyse narrative. Il suppose en effet que l’on se détache des énoncés pour en considérer la dimension figurative en tant que telle, non comme un habillage du narratif mais à la recherche de points de blocage portant un passage vers le figural. L’énonciation du texte pointe ici, à la manière d’une inaccessible étoile dont les figures sont l’indice, mais aussi l’agent. Elles en sont les médiatrices par les dérangements qui, en les traversant, attestent de sa puissance opératoire. En même temps cette puissance de dérangement de l’énonciation est comme un mur opposé aux lecteurs, dans leur quête de sens. L’expérience figurale donne à considérer le lieu de l’énonciation comme un en-deçà radicalement impossible à appréhender, et donc définitivement hors d’atteinte18. L’enjeu de ce troisième débrayage est ainsi de détacher les lecteurs de toute visée de prise conceptuelle sur l’énoncé et sur sa signification.

– Une dernière découverte vient conclure ce parcours d’analyse. En effet le barrage opposé à la quête d’un sens a pour enjeu de réorienter les lecteurs vers une attention à l’événement de sens que constitue pour eux le fait même qu’il y ait lecture. Se laisse alors discerner la parole qui traverse vers eux depuis le texte, les appelant à un vis-à-vis énonciatif où ils sont engagés en tant que sujets. Apparaît ici l’immense fécondité de ce « ratage » d’une saisie de l’énonciation : il ouvre à la parole qui traverse les textes. La visée de la lecture se retourne là vers les lecteurs, en tant qu’ils sont convoqués par les textes à un travail signifiant, voire à un travail du signifiant19 les conduisant à faire en eux-mêmes l’épreuve du sens. Il s’agit pour eux d’accueillir les effets de sens produits en eux par le vis-à-vis avec un texte, dans leur puissance de dérangement et leurs effets d’altérité – donc de vie20. Cet accueil est un dernier débrayage, qui déprend les lecteurs de leur propre position de « je, ici, maintenant » pour les resituer dans le vis-à-vis du texte, comme des « tu, ici, maintenant » en chemin vers une position d’énonciataires de ce texte. Les sémioticiens ont qualifié cet ultime débrayage comme une anamorphose, d’un terme emprunté au vocabulaire de la peinture21.

Cette anamorphose engage donc les lecteurs à retourner au bout du compte la lecture vers eux-mêmes, mais dans une perspective altérisée : en tant qu’ils sont le lieu où se révèle, à ses effets de sens, la voix qui soutient l’énoncé22. Ce dernier débrayage est ainsi comme un embrayage sur l’éprouvé d’une rencontre avec la « parole » qui passe par cette voix23. Voix, parole sont ici des figures métaphoriques qui désignent, faute de mieux et sans prétendre en saisir quoi que ce soit, la perception sensible de l’énonciation à laquelle renvoie l’épreuve d’un sens ressenti dans une confrontation subjective à l’énoncé. L’hypothèse formulée au CADIR est que, pour ce qui concerne les textes bibliques, ce vis-à-vis énonciatif entre un lecteur et un énoncé est le lieu d’une rencontre avec la « Parole » de Dieu dans sa puissance créatrice, puissance que l’évangile développe en rapport avec l’ « heureuse annonce 24» de Jésus, Christ.

 

3. La proposition alternative d’un chemin d’embrayage : une sémiotique énonciative

 

La beauté de ce parcours de débrayage s’indique d’elle-même. Alors pourquoi ne pas s’en tenir là ? Et à quoi bon proposer un autre chemin ? Cette proposition a été soutenue par le constat réitéré de la difficulté que comporte ce sentier de débrayage pour des lecteurs novices. Il se trouve que l’invitation à la lecture des textes bibliques est universelle : l’ « heureuse annonce » est pour tous, et chacun est appelé à s’y exposer en se déplaçant à sa façon vers un vis-à-vis avec l’énonciation. Or le sentier escarpé d’une « voie négative », procédant par détachements successifs, qui vient d’être décrit, apparaît à bien des lecteurs comme parsemé d’embûches trop périlleuses pour leur sembler praticable, même accompagnés. Que devient alors l’universalité ? La tension entre, d’une part l’intérêt montré par beaucoup de lecteurs débutants et de l’autre la difficulté qu’ils rencontrent à entrer de façon autonome dans ce chemin de lecture a ainsi guidé la recherche du CADIR durant les douze dernières années. Cette recherche, sans cesse éprouvée au feu de l’enseignement et de l’accompagnement de groupes, est à présent suffisamment aboutie pour pouvoir être exposée et illustrée dans la proposition de textes écrits.

La dynamique d’embrayage sur laquelle s’achève le parcours du débrayage décrit ci-dessus détermine l’orientation générale de ce chemin alternatif. Si en effet le terme du chemin consiste, ainsi qu’on l’a vu, à retourner le lecteur vers lui-même en tant que lieu rencontré et traversé par la parole véhiculée par un texte, il est possible de penser d’emblée le parcours comme embrayage sur ce vis-à-vis énonciatif entre un lecteur et un énoncé. D’où une sémiotique énonciative traçant, en tension avec la « voie négative » du débrayage, la « voie positive » d’un embrayage. Il n’y a là ni contradiction ni récusation : seulement l’ouverture salutaire d’une pluralité de chemins, conformément à l’adage sémiotique « le sens vient de la différence »…

Ce chemin d’embrayage s’inscrit pleinement dans le cadre établi par l’analyse figurative et figurale du CADIR. Il vise de la même façon à conduire les lecteurs vers un vis-à-vis harmonisé sur l’énonciation à l’œuvre dans un énoncé, sans bien sûr prétendre jamais obstruer la place – définitivement vide – de l’énonciation en pensant saisir un quelconque sens d’un texte. Cependant, tandis que le parcours du débrayage considère l’énonciation en rapport avec l’énonciateur – absent – des textes bibliques25, la sémiotique énonciative propose de l’appréhender à partir d’un lecteur bien présent, mais en tant que la lecture l’appelle et le guide vers une position d’énonciataire que l’on pourrait comparer à la perspective indiquée par les tableaux. La sémiotique énonciative ouvre ainsi un chemin qui ne s’appuie pas sur un point de fuite – l’inaccessible étoile de l’énonciation – mais sur le vis-à-vis de fait établi par la lecture entre des lecteurs et un énoncé accueilli dans sa puissance d’appel. Ce point de départ fonde un chemin d’harmonisation « à l’oreille », d’harmonisation énonciative qui est comme le revers « terrestre » du parcours « céleste » de débrayage et d’écarts décrit précédemment. Il vise à permettre à tout lecteur d’éprouver la puissance de retournement inhérente à l’énonciation, dans la mesure bien sûr de sa propre ouverture énonciative et sous la forme singulière qu’en prennent pour lui les effets de sens. La sémiotique énonciative ne se focalise donc pas sur l’énoncé mais sur la position des lecteurs en vis-à-vis de cet énoncé, sur lequel elle leur enseigne à s’accorder : elle les aide à ajuster leur regard de façon à ouvrir l’oreille à la « voix » qui traverse l’énoncé, leur enseignant ainsi l’art de voir pour entendre.

Un détour comparatif par l’analyse picturale, dont était mentionné ci-dessus le travail sur la perspective, permettra de comprendre par analogie le chemin suivi par la sémiotique énonciative. En dessinant les lignes organisatrices d’un tableau, l’étude d’un tableau désigne la place la plus ajustée à sa contemplation26. De la même façon la sémiotique énonciative prend appui sur l’énoncé pour embrayer sur l’énonciation. Elle indique, en surimpression sur un énoncé, des lignes qui font apparaître les marqueurs énonciatifs par lesquels il est structuré. Elle permet ainsi à un lecteur de se situer d’emblée dans une perspective énonciative face à cet énoncé, entrant directement dans une posture de lecture marquée par l’anamorphose. Bien sûr, cette position d’énonciataire s’avèrera au bout du compte tout aussi inaccessible que celle de l’énonciateur : tel un sommet de montagne, elle ne cesse de reculer à mesure que l’on croit s’en approcher. Apparaîtra alors que l’important réside dans le déplacement… Le parcours d’embrayage proposé par la sémiotique énonciative se soutient de l’appel entendu dans les textes, et reçu comme gage de la présence inaccessible d’une énonciation tierce pour, à partir de là, tenter d’apprendre à marcher à l’écoute de la parole.

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4. Modèles et pratiques de la sémiotique énonciative

 

Comme la sémiotique figurative et figurale, la sémiotique énonciative procède par étapes. Elle associe au minimum deux moments27, qui seront présentés rapidement ici pour être prochainement éclairés par la lecture du texte. On n’hésitera donc pas à pratiquer des allers et retours entre cette lecture et la présentation proposée ci-dessous. Voire, si la lecture des pages qui suivent semble aride, à la laisser provisoirement de côté pour la reprendre au terme de l’analyse qui la suit.

Comme indiqué ci-dessus le point de départ de la sémiotique énonciative consiste à mettre en évidence la forme énonciative de l’énoncé : à montrer ce qui est observé de cet énoncé, dès lors qu’il est considéré depuis une « place » d’énonciataire. Cette vision, purement formelle, s’appuie sur les trois éléments – les acteurs, les espaces et les temps d’un énoncé – qui sont des indicateurs de l’énonciation à l’intérieur d’un énoncé. L’attention aux acteurs, espaces et temps de l’énoncé a deux incidences, qui ont engendré les deux modèles sur lesquels s’appuie la sémiotique énonciative, et qui cherchent tous deux à rendre perceptible la forme énonciative d’un énoncé.

 

Apprendre à voir : le relief et le vitrail

 

D’abord, elle engage à une vision en « relief », qui ouvre les énoncés sur une dimension de profondeur interne. La sémiotique narrative de Greimas, mais aussi la sémiotique figurative du CADIR, considéraient seulement l’enchaînement linéaire des dispositifs d’acteurs, d’espaces et de temps d’un énoncé. Or il se trouve que ces dispositifs ne sont pas homogènes. Tout énoncé les inscrit en effet sur deux lignes distinctes :

– une ligne « somatique » directement assumée par la « voix du texte ». Elle constitue une ligne de base, donnant à voir l’inscription des acteurs du texte dans l’espace et le temps et leurs qualifications figuratives.

– une ou plusieurs lignes « verbales », qui courent en parallèle à cette ligne somatique. Assumées par la parole des acteurs, elles déploient les représentations construites par leurs discours. Ces lignes secondes proposent souvent des relectures des dispositifs somatiques. Elles peuvent également proposer d’autres dispositifs d’acteurs inscrits dans des espaces et des temps, qu’elles qualifient également.

Intervient ainsi un effet d’échos et d’écarts entre les dispositifs développés dans les différentes lignes et les figures qui les qualifient28. Les comparaisons qu’il induit mettent en évidence la position énonciative des différents acteurs. Depuis le somatique vers le verbal émerge le dire : la comparaison des lignes montre la façon dont un acteur dit ce qu’il dit. Du verbal vers le somatique apparaissent les figures de l’entendre : leur mise en tension montre comment un acteur entend ce qu’il entend.

Le relief d’un énoncé consiste donc dans une présentation de cet énoncé réorganisée en fonction de l’inscription des acteurs dans la parole, en tant qu’elle différencie :

– une ligne somatique qui est ce à partir de quoi ils parlent (dans le dire) et ce qui est rejoint par la parole d’autrui (dans l’entendre) ;

– une ligne verbale, déployant l’énoncé produit par le dire et donné à l’entendre.

Un schéma simple esquissera le cadre de ce modèle, sur lequel l’analyse des textes donnera l’occasion de revenir avec plus de précision :

dire

 

 

 

 

 

verbal

somatique

entendre

somatique

 

ÉNONCÉ

RELIEF

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’animation de groupes de lecture montre que la construction du relief par un groupe, autrement dit l’attention à la parole, ouvre la possibilité d’une lecture dont la fécondité tient au vis-à-vis qu’elle permet avec les figures de parole déployées par un texte. Par un effet d’écho, celles-ci rejaillissent sur la lecture, pour y ouvrir une première forme d’embrayage sur l’énonciation du texte.

 

La mise en place du relief conduit cependant à aller plus loin, en reprenant le geste de découpage inhérent à une pratique sémiotique pour en proposer une version plus affinée. D’où la proposition d’un second modèle, comparé à un « vitrail »29. Le principe du vitrail est de faire apparaître, en surimpression sur le relief du texte, les lignes énonciatives constituées par les changements d’acteurs, d’espace et de temps qui ne cessent de traverser un énoncé. Constater le foisonnement de ces variations a imposé la nécessité de situer l’importance de chacune d’elles relativement aux autres. Il s’en est suivi une organisation par « focales ».

En photographie, le terme de « focale » désigne le lien entre l’ampleur du champ embrassé par un objectif et le degré de précision du point de vue développé sur ce champ30. Un objectif grand angle couvre un champ d’amplitude maximale, mais avec une finesse d’observation minimale. A l’inverse un objectif macro considère un objet de taille infime, mais avec une précision maximale. De même en sémiotique énonciative, le terme de focale désigne le rapport intervenu entre le champ observé et le regard qui l’observe. Cependant ce qui est observé n’est pas un paysage mais une forme énonciative : autrement dit, la façon dont l’énoncé est à la fois décomposé et recomposé par le jeu de ses acteurs, de ses espaces et de ses temps. Il s’agit ainsi de surimposer sur le relief de l’énoncé l’indication de sa forme énonciative.

C’est ainsi qu’une « focale 1 » considèrera l’ensemble d’un énoncé pour en déterminer les articulations principales du point de vue de l’énonciation : elle définira ainsi des « scènes »31 dont l’assemblage constitue cet énoncé. Le passage à la focale 2 s’obtient par un effet de zoom : cette focale observe de plus près chacune des scènes distinguées par la focale 1 en y différenciant des divisions articulées entre elles. La focale 3 pratique un nouveau grossissement du zoom, découpant à son tour chacune de ces divisions en parties, etc… Appréhendé dans la perspective des focales, le découpage énonciatif d’un énoncé s’inscrit ainsi dans une logique d’inclusion comparable à celle des poupées russes : chaque focale englobe celle qui la suit (ainsi la focale 1 contient la focale 2, qui contient la focale 3…), qui en constitue un développement plus affiné. La construction de la forme énonciative d’un énoncé procède ainsi par niveaux de zoom (par focalisations) successifs, ce qui la définit comme une structure organisée hiérarchiquement.

Le vitrail réalisé par l’assemblage des focales n’est pas un « objet » technique irréfutable, porteur d’une prétention à saisir les marques de l’énonciation dans un énoncé et à les organiser de façon objective. Il est plutôt un lieu d’objectivation temporaire, car toujours révisable, permettant à un lecteur de considérer un énoncé du point de vue de son énonciation. D’où une forme d’inversion : en cherchant à faire apparaître, par le jeu des focales, la forme énonciative d’un énoncé, le lecteur travaille son propre ajustement énonciatif sur cet énoncé. L’enjeu est de l’aider à construire son rapport à la parole qui traverse cet énoncé.

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Pour permettre d’entendre : la signifiance et sa lecture 

 

En analyse énonciative, le voir sert d’appui à l’entendre. La forme énonciative (relief, vitrail) donnée à l’énoncé est une incitation à la lecture. En permettant aux lecteurs de considérer un énoncé du point de vue de son énonciation, elle les invite à interpréter la forme qu’il leur est donné de voir. Le relief sert d’appui à un geste de lecture figurative qui procède, on l’a vu, par échos et écarts. Quant au vitrail, il permet une « lecture énonciative » dont les règles, tout à fait nouvelles, seront précisées ici.

Cette nouveauté s’inscrit cependant dans une continuité car deux règles, fondamentales en sémiotique, régissent cette lecture.

 

– 1) « Le sens vient de la différence ». Chaque focale s’appuie donc sur une hypothèse de découpage distinguant et associant plusieurs fragments (deux ou trois, voire davantage). L’interprétation de ce découpage n’est pas immédiate, mais s’appuie sur une observation soutenue par deux questions solidaires, qui permettent de décrire l’organisation de la focale.

– Quelles sont les différences intervenues entre les pièces qui constituent cette focale ?

– Quel est l’axe commun déterminé par leur association ?

Ces questions font ressortir certaines figures du texte, qui se trouvent mises là comme en surbrillance. Dès lors les parcours de figures ne se donnent plus comme enchevêtrés les uns aux autres mais comme ordonnés par l’armature énonciative qui les sous-tend. Ils émergent là comme spécifiques à chaque niveau de focale, ce qui en montre le lien avec les dispositifs d’acteurs, espaces et temps qui organisent cette focale. Cette appréhension nouvelle des figures soutient alors une proposition interprétative – une proposition de lecture – qui appréhende la focale considérée comme une organisation lisible du point de vue de ses structures.

Se pose ici la question des critères de vérification : est-il possible de valider le découpage intervenu à un niveau de focale ? Et si c’est le cas, comment le peut-on ? La validation des focales n’a rien d’une vérification objective mais relève plutôt d’un travail d’ajustement continu, ce qui l’apparente à un art.

– Pour une focale donnée, cette validation est pratiquée par un jeu d’allers et retours entre les trois éléments indiqués ci-dessus : une hypothèse de découpage, sa description en termes d’éléments communs et de différences (cette double description procédant par un jeu d’allers et retours entre le commun et différent, ou entre le différent et le commun), et la lecture des parcours de figures mis en évidence par cette description en vue d’en discerner les structures organisatrices.

– Entre deux focales, la validation procède également en allers et retours, mais cette fois entre le découpage d’un niveau et le niveau qui lui est immédiatement supérieur : en effet l’élément commun qui fait « tenir » un niveau de focale comme un tout est un élément différentiel pour le niveau supérieur. Si par exemple en focale 2, la cohérence d’un fragment est assurée par le voir, la focale 1 aura à opposer ce voir à un autre élément – par exemple l’entendre. Cet élément se retrouvera à son tour en focale 2, comme ce qui assure la cohérence d’un autre fragment, lui-même divisé en éléments différentiels.

Voici un exemple de ce jeu d’emboîtements :

 

focale 1

commun : percevoir

différent :

voir          vs entendre

focale 2

 

commun : voir     commun :  entendre

différent                                                                     différent

commencer      vscesser          ne pas entendre   vs  entendre

 

Ce principe, répété de proche en proche, situe la validation des focales comme un va-et-vient permanent, dans lequel la lecture se contrôle sans cesse dans le passage d’un niveau de focale à celui qui le suit et à celui qui le précède. D’où un jeu d’allers et retours,

remontant de la dernière focale jusqu’à la première et descendant de cette première focale jusqu’à la dernière.

Cette forme de validation expérimentale précise la remarque faite ci-dessus : « Le vitrail réalisé par l’assemblage des focales n’est pas un « objet » technique irréfutable, porteur d’une prétention à saisir objectivement les marques de l’énonciation dans un énoncé. Il est plutôt un lieu d’objectivation temporaire, car toujours révisable, manifestant le positionnement d’un lecteur en vis-à-vis de cet énoncé, considéré du point de vue de son énonciation. » L’enjeu du vitrail est de donner aux lecteurs un support pour réajuster leur propre positionnement énonciatif en vis-à-vis de l’énoncé, affinant ainsi leur aptitude à en lire la signifiance : en aucun cas de leur donner le moyen de confisquer cette signifiance en un savoir figé. La pratique de cet « art » du réajustement continu engendre à son tour un critère, cette fois pleinement subjectif : la qualité du « réglage » proposé par un découpage de focales s’évalue à la clarté de la forme qu’il instaure, ou encore à sa lisibilité, donnée dans une sorte d’« évidence » (assurément provisoire et relative, puisque toujours destinée à se trouver remise en question) qui en souligne la beauté. Il ne s’agit pas là d’un critère intellectuel ou esthétique : la lisibilité de la forme s’atteste plutôt à ses effets dans les lecteurs, dont les structures personnelles entrent dans un écho différentiel avec celles discernées dans le texte. S’ouvre là le travail du texte dans ses lecteurs.

– 2) « Le global régit le local32 ». L’analyse énonciative donne toujours la prééminence à l’englobant, sur l’englobé, développant ainsi la lecture comme un processus d’affinements successifs. Comme indiqué ci-dessus chaque niveau de focale donne à lire une orientation signifiante de l’énoncé qu’il considère, mais cette lecture n’est jamais une fin : elle demande à être précisée par la focale ultérieure. Celle-ci vise à son tour à être explicitée par la focale qui la suit, et ce jusqu’à ce que la lecture en arrive à considérer des éléments simples, indivisibles du point de vue de leurs acteurs, espaces et temps33. C’est ainsi que la lecture des focales, quoique pratiquée en plans séparés, construit peu à peu une cohérence globale de l’énoncé. Cette cohérence est sans cesse remise en jeu, réajustée en permanence par la procédure d’allers et retours intervenue, comme indiqué ci-dessus, à la fois pour une focale donnée et entre les focales.

Si donc l’élaboration du vitrail est un geste technique, sa mise en œuvre relève d’une pratique quasiment artisanale. La technique permet d’identifier avec sûreté les changements d’acteurs, d’espaces et de temps, mais l’art du vitrail consiste à les hiérarchiser ce qui suppose un savoir faire contrôlé dans lequel la lecture rétroagit sur le découpage, qui à son tour ressaisit la lecture, ce dans le double sens d’une montée et d’une descente des focales.

L’enjeu d’une analyse énonciative est ainsi de guider un lecteur sur le chemin d’un « devenir énonciataire » d’un énoncé en l’harmonisant sur la position de l’énonciation par un chemin d’essais et d’erreurs. Autrement dit, de l’aider à mieux discerner la voix qui traverse ces énoncés afin d’entendre ce qu’il entend, et par là-même de commencer à découvrir comment lui-même entend. Rappelons que cet apprentissage est un long et patient chemin, dont chaque tournant relance l’élan. De même que le débrayage visé par l’analyse figurative, l’embrayage élaboré par la sémiotique énonciative est une position dynamique, guidant l’évolution des lecteurs par leur ajustement sur la puissance signifiante (la puissance de sens) qui traverse cet énoncé. Il s’agit de toujours marcher et de se laisser guider, sans jamais se croire rendu au terme. Ce terme, qui serait un ajustement définitif sur la place de l’énonciation, est en effet définitivement hors d’atteinte : comme celle de l’énonciateur, l’étoile d’une position d’énonciataire ajustée est inaccessible. Cet accès supposerait en effet un lecteur-devenu-énonciataire, dont la position dans l’énonciation (comme « je, ici, maintenant ») serait intégralement réajustée sur la place de vis-à-vis indiquée par la forme du texte. Or il se trouve que cette place, qui est celle du « tu, ici, maintenant », est affectée par les textes évangéliques au seul Jésus, et en tant qu’il est « Fils ».

Toute illusion de pouvoir se trouver un jour harmonisé sur la place de l’énonciation est ainsi comme un leurre. Cependant ce leurre ne doit pas être récusé, mais lu. Non identifié, il risquerait d’obstruer la place nécessairement inoccupée de l’énonciation, bouchant ainsi le vide qui la constitue. Dès lors en revanche qu’il est considéré apparaît son aptitude à relancer l’élan de la lecture. Le chemin de l’embrayage, en tant qu’il ne cesse d’inscrire un lecteur dans une relation positive avec un texte, lui donne constamment à goûter les fruits d’un vis-à-vis énonciatif avec l’énoncé. Assurément ces fruits sont temporaires, provisoires et destinés à être rapidement oubliés – au moins d’un point de vue cognitif. Mais ils sont là, à portée de la main…

Leur enjeu apparaît dès qu’un regard rétrospectif considère le chemin parcouru par les lecteurs de lecture en lecture. Comme celui du parcours de débrayage, cet enjeu est théologal : en effet l’effacement progressif du lecteur au profit de sa lecture ouvre en lui l’espace d’un entendre où s’opère, par la puissance de la parole, le développement progressif d’une structure de foi, d’espérance et d’amour. En cela s’indique le travail d’un texte biblique dans ses lecteurs.

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II – ANALYSE ÉNONCIATIVE DE LUC 1,5-80 (A. Pénicaud & O. Robin)

 

Comme annoncé, l’analyse énonciative qui s’engage ici se poursuivra sur plusieurs articles. Le présent commentaire n’est donc qu’un point de départ, destiné à être développé dans les numéros ultérieurs de la revue Sémiotique & Bible. Cette série de textes aura donc deux rédacteurs, dont les propos et les voix seront nettement différenciées. L’analyse énonciative du texte est rédigée par Anne Pénicaud. Elle associe deux versants : une présentation du vitrail (et, lorsque cela sera utile, du relief) de l’énoncé, et une lecture qui cherche à interpréter ce qui lui donne à entendre la considération de cette forme. Chaque focale sera introduite par un schéma très synthétique, mettant en évidence la forme qui sera ensuite lue. La présentation et l’observation du schéma seront indiquées en retrait et dans un corps inférieur, pour les distinguer de l’interprétation qui en sera proposée.  Sur cette analyse Olivier Robin greffe une relecture visante à montrer comment la forme du vitrail met le lecteur en « travail » théologal, et prolonge ces considérations par un éclairage dirigé vers l’animation d’un groupe de lecture lisant le texte.

 

FOCALE 1

 

OBSERVATIONS ET HYPOTHÈSES (A. Pénicaud) 

 

La première focale considère donc le texte comme un ensemble, dont elle détermine les articulations. Dans le texte considéré (1,5-80) elle distinguera deux scènes, qui sont deux récits34 :

– La double annonce de l’ange Gabriel (1,5-38),

– La double relève humaine de l’annonce (1,39-80).

La différence entre ces deux pièces du vitrail tient à la présence de l’ange Gabriel dans la première partie. Il s’agit donc d’une première scène, qui raconte une double annonce de l’ange Gabriel. La seconde scène raconte la façon dont Marie et Zacharie, destinataires de l’annonce, en assument la relève vers d’autres. Voici une représentation schématique de cette construction globale, qui couvre l’ensemble du texte lu.

 

 

la double annonce

de l’ange Gabriel (1,5-38)

 

la double relève humaine

de l’annonce (1,39-80)

 

Déployons brièvement la forme de cette première focale. Elle manifeste, entre les deux scènes (1,5-38 et 39-80), une différence de protagonistes. Il s’agit d’abord de l’ange Gabriel, présenté comme un émissaire divin, puis de deux acteurs humains respectivement homme et femme, Zacharie et Marie. L’axe commun aux deux scènes est constitué par la trajectoire de l’annonce. Le premier fragment en décrit le moment inaugural : comment le truchement de l’ange Gabriel permet à cette parole provenue d’auprès de « Dieu » de s’inscrire dans l’humain. Le second fragment montre alors comment l’annonce repart de ces deux lieux humains, d’abord en direction d’Elisabeth épouse de Zacharie, puis de là vers des destinataires pluriels non identifiés.

Lire cette forme invite à interpréter l’ensemble du texte (1,5-80) comme une mise en évidence de la façon dont la Parole venue de « Dieu » touche l’humain et, à peine ancrée en lui, s’y fraie un chemin qui lui est propre. Cet ancrage va de pair avec la conception de deux « fils » par les acteurs humains visés et rejoints par l’annonce. L’histoire qui commence ici est celle de ces deux fils, dont la conception est rapportée à la parole qui les annonce : en effet le premier fils, Jean, sera conçu par un couple âgé et dont l’épouse est en outre stérile, et le second fils, Jésus, par une vierge. Le passage de relais qui s’opère depuis Gabriel jusqu’aux futurs parents va de pair avec la conception de Jésus, d’une part, avec la naissance de Jean de l’autre. Cette entrée en matière engage à découvrir que l’histoire des deux enfants accompagnera la poursuite du texte, pour Jean jusqu’au chapitre 7, et pour Jésus jusqu’au bout du livre. Apparaît en retour que cette histoire est en même temps, du début à la fin, une histoire de la Parole et de ses trajectoires dans l’humain.

 

LECTURE EN FOCALE 1 (O. Robin)

 

A – LA PAROLE ET SA CIRCULATION 

 

1. Echos autour de la lecture

La « mise en travail » du lecteur

 

Une promesse de fécondité pour le lecteur

 

Si la figure du « croire » constitue un des fils de trame majeurs du texte dont la lecture est entreprise dans cet article, ainsi que les articles suivants le montreront, elle se glisse également dans le tissu de la vie du lecteur qui, par conséquent, résonne fortement à la lecture de ce texte. La fin de ces pages reviendra sur ce croire du lecteur engagé par le contact de celui-ci avec Lc 1,5-80, montrant qu’un embrayage originel, un croire primordial, même minimal, fût-il de l’ordre d’une simple curiosité, marque tout lecteur dès avant le début de sa lecture. Baigner dans un monde de parole et d’altérité le prédispose à ne pas trop.vite refermer l’Evangile à la lecture d’un tel récit et à accepter que la parole lui rende visite.

De là provient la décision épistémologique d’envisager le contact entre le texte et son lecteur à la manière d’une rencontre, de même nature que toutes celles que le récit met en scène. Une telle décision soutient le constant mouvement d’homologation sur lequel surfent les propositions qui suivent : ce qui se passe dans le texte éclaire ce qui s’opère dans le lecteur et réciproquement. C’est pourquoi il convient d’entamer ce parcours « méta », parcours de « lecture de la lecture », en remarquant que le texte vient au lecteur, lui rend visite, faisant de chaque lecture l’équivalent d’une Annonciation. Parole issue de la Parole, à la manière de l’ange vis-à-vis de Zacharie puis de Marie et avec la même discrétion, le texte comporte par lui-même une dimension d’annonce et de promesse adressée au lecteur. Celui-ci n’a pas vraiment choisi que quelque chose lui arrive et se présente à lui, mais il lui revient de l’accueillir aussi pleinement qu’il lui est possible, de consentir sans réserve à ce qui lui est promis par le fait même d’entamer un chemin dans le texte et qui, quelque soit sa réponse, adviendra : la fécondité de sa lecture.

Une parole mise en circulation

 

L’ensemble du récit fait apparaître toute une dynamique de circulation de la parole, depuis la visite de l’ange à Zacharie jusqu’à l’exclamation de ce dernier dans une louange. Une parole provient d’un « en-haut », d’un lieu « divin » : autant de figures qui signifient sa provenance d’un lieu totalement incommensurable à l’espace humain et donc impossible à réduire à la même dimension. Puis elle circule parmi les humains à partir des « fils » qu’elle a engendrés en Elisabeth et en Marie depuis ce lieu « autre ». S’articulent ainsi un mouvement « vertical » et un mouvement « horizontal » de la parole : Zacharie et Elisabeth puis Marie se situent exactement à cette croisée où la parole bascule. Visités par la Parole puis incités à la déployer à leur tour, ils se situent entre un pôle énonciateur unique, porte-parole d’un pays « autre », et un pôle énonciataire collectif, situé résolument dans l’espace des humains ; ils voient la force d’une parole qui ne revient jamais en arrière une fois amorcé son ancrage dans le monde.

Au lecteur est alors offerte l’opportunité d’une double transposition. Première transposition, s’il situe le texte qu’il parcourt en ce nœud où la parole bascule, il le reconnaît comme le fruit d’une énonciation issue d’un « ailleurs ». Le texte devenu parlant, sollicite à son tour un énonciataire collectif – des lecteurs –. Au lecteur s’impose alors cette évidence : il aurait fort bien pu ne pas se trouver à lire, mais s’il lit malgré tout, c’est que la parole a fini par le rejoindre, attestant de l’accomplissement de la promesse selon laquelle la parole finit toujours par atteindre des sujets humains, ainsi que l’expriment à leur manière Marie puis Zacharie dans leurs hymnes de louange. Et il comprend qu’il en est de même pour une infinité de lecteurs que ce même texte a atteints et atteindra encore au long des âges. Seconde transposition, si le lecteur se situe lui-même en ce pôle central dans la circulation de la parole, il se conçoit, en tant que lecteur actualisé puis réalisé par l’acte de lecture, comme fruit d’une énonciation, au moment même de s’envisager comme virtuellement énonciataire35 du texte. Il se découvre, soudain, vecteur de la parole pour d’autres, malgré ses limites et sa finitude. La force de cette parole sans limite se manifeste à chaque fois dans sa capacité à pouvoir s’instiller dans le limité (texte, corps humain) sans rien perdre de sa puissance illimitée de circulation. Ainsi, le lecteur se découvre spectateur d’une circulation, celle que Marie et Zacharie eux-mêmes voient et mettent en figures dans leur parole de louange, et dont son propre corps se fait le passage. Il saisit de même que la « destination » de sa lecture et de toute lecture est de conduire vers une semblable parole de louange, la sienne puis celles d’autres lecteurs.

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Forme et signifiance

 

Promesse de fécondité

 

Les fils annoncés à Zacharie puis à Marie adviennent, engendrés dans la parole, indépendamment de l’accueil réservé par l’un et l’autre à l’annonce de l’ange. Si les « fils » sont des figures de la parole prenant corps, il est alors de la nature de la parole de faire naître des corps parlants et rien ne saurait l’entraver durablement. Les fils ne sont en effet pas destinés à ceux qui les engendrent, mais à beaucoup plus large qu’eux : il n’est donc pas possible que ces derniers puissent les retenir. Les voici situés en relais pour cet engendrement, qui ne s’opérera cependant pas sans eux. L’effet de leur consentement ou de leur refus n’affectera pas les enfants, engendrés comme promis : ce sont plutôt eux, les « engendrants », qui seront « transformés », engendrés par l’engendrement des « fils », devenus comme fils et fille de leurs fils. Cette promesse assurée qui, pourtant, s’inscrit dans la vulnérabilité de sujets humains enclins à se dérober, charpente le texte. Elle est énoncée dès le début par l’ange avec le caractère d’une naturelle évidence : il est de sa nature d’entrer dans le monde ; elle prend effectivement corps dans des fils et dans le corps du texte : rien ne saurait freiner son cheminement puisque rien n’est impossible à Dieu ; elle conclut le chapitre 1 de l’Evangile selon Luc en étant assumée dans une louange. En tout cela, elle participe de la forme du texte pour le lecteur. Voici celui-ci invité à croire à son tour que, malgré sa lecture tâtonnante et incertaine, de la fécondité en surgira. Il lui est simplement proposé de se laisser travailler par cette promesse et de s’y « conformer » : cette forme est celle du « oui » donné à la vie de l’autre auquel son propre corps est prêté, par l’Autre et pour les autres.

Une parole mise en circulation

 

Cette première étape dans l’élaboration du vitrail met très clairement en valeur les deux modes de circulation de la parole, par un effet de ressemblance/différence. L’attention à la parole permise par la sémiotique énonciative36 rend visible le passage d’une parole « verticale » à une parole « horizontale », en une articulation qui contribue elle aussi à construire la forme du texte. Est ainsi manifesté l’accrochage improbable entre deux dimensions radicalement hétérogènes : la mesure humaine est rencontrée par l’incommensurable divin, le monde infini du « sens » trouve à se glisser dans la texture finie des mots, la parole prend ses quartiers dans la matérialité épaisse du corps du monde et des corps humains. Forme reconnaissable, cette hétérogénéité dans l’union ou cette union dans l’hétérogénéité prend corps, c’est-à-dire prend figure, dans le texte : des fils engendrés. Elle provoque un effet de résonance chez le lecteur : lui-même la reconnaît en lui. Il se découvre capable de lire l’infini au-delà du fini figuratif ; il accepte que sa finitude puisse être irrigué de l’infini de l’Autre ; il consent à ce que puisse se faire entendre cet infini au-delà de son indépassable finitude. Il se reconnaît « fils ».

 

2. Résonances au sein de la théorie

Eclairages sémiotiques

 

La sémiotique énonciative ne prétendra jamais fournir le résultat définitif et calibré de la lecture d’un texte : elle ne saurait être assimilée à une technique froide et impersonnelle. Elle prépare en revanche le terrain du lecteur en lui permettant de débrayer de ses attachements inféconds en embrayant sur le monde de la parole. En cela, elle ne donne rien mais elle promet : s’ouvrir à la parole dans les textes ouvre toutes grandes les portes du lecteur à sa circulation ; perdre ce qu’on croyait en savoir revient à en désensabler la source pour laisser celle-ci jaillir à nouveau. Lorsqu’elle se laisse travailler par la forme des textes qu’elle lit, la sémiotique énonciative devient à son tour une forme : celle d’un envoyé en provenance d’un « autre pays » ou du « pays de l’Autre »37 qui annonce au lecteur la vie prête à jaillir en lui puis hors de lui. En jouant sur les mots, nous pourrions dire que la sémiotique énonciative, en élaborant ses modèles à l’aune de ces récits d’Annonciation, se fait « sémiotique annonciative ». Ainsi, la sémiotique ne capture pas la parole dans un savoir : elle « conforme » chaque lecteur à n’en être qu’un vecteur, un « ange » en quelque sorte. Puis elle s’efface.

Ouvertures théologiques

 

La théologie reçoit ici sa vocation. Elle ne cesse, depuis toujours, d’exprimer par tous les moyens conceptuels à sa disposition que l’hétérogène n’empêche nullement la rencontre et l’union, ou que l’incommensurabilité de Dieu n’est pas inapte à rencontrer l’humain et l’habiter. Une conception de la puissance de Dieu se dessine ainsi, qui renverse nombre de nos projections imaginaires : celle d’une parole que rien n’arrête, qui ne revient pas à lui sans avoir accompli son office, ainsi que le chantent les Ecritures. La force de circulation de la parole, que l’épaisseur de la chair des humains ne peut ni rebuter ni entraver, soutient l’assurance de sa fécondité. Entendre la promesse ouvre la reconnaissance émerveillée de cette circulation et celle-ci, en retour, conforte la confiance placée en un Dieu qui ne saurait tromper. En cela même, Dieu engendre des fils par le biais de la lecture de sa parole et de la contemplation de la forme de celle-ci : la forme est la trace de l’infini de Dieu, dont la caractéristique consiste à parvenir à se glisser dans la finitude humaine. La puissance de Dieu se reconnaît à ce que tout ce qu’il veut advient, mais sans jamais pourtant « blesser » la finitude humaine de son infinitude.

La théologie se fait le chantre d’une puissance de la Parole si infinie qu’elle accomplit tout ce qu’elle veut sans jamais néanmoins « blesser » la liberté humaine : justement parce qu’elle est puissance d’engendrement de cette liberté. La théologie prend alors la forme d’une louange en se faisant louange de la forme de la Parole qu’elle lit. En ce sens très spécifique il pourrait être parlé d’une « théologie de la forme » ou « théologie formelle »38.

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3. Ouvertures en direction de l’animation

Dynamiques dans les groupes

 

Promesse de fécondité

 

Il n’est pas si facile pour les lecteurs d’un groupe de croire sans hésitation à la fécondité promise de la lecture, surtout lorsque celle-ci prend son temps pour naviguer dans les textes. La tentation du scepticisme les guette, pour peu qu’aspirant à telle ou telle lumière en vue de mieux comprendre le texte, celle-ci ne se présente ni là ni à l’heure où elle était attendue, ni selon la modalité prévue. Un désinvestissement de la lecture, voire la décision d’arrêter peuvent en être la manifestation et l’aboutissement. Le parcours de Zacharie met en figures à merveille les aléas du parcours du lecteur et l’encourage à ne pas céder le pas devant les inerties qui constitue son épaisseur voire son opacité humaines.

Or cela même qui arrive aux lecteurs, lorsqu’ils traversent perplexité, scepticisme et impatience, peut faire l’objet d’une lecture et leur être offert à la manière d’une parole d’ange. S’ils ne peuvent entendre le texte, ils peuvent au moins entendre qu’ils ne l’entendent pas : voici qui inaugure la circulation d’une parole laquelle, tôt ou tard, produira son fruit39. La lecture en groupe, en permettant l’expression de ces mouvements internes aux lecteurs, et en en ouvrant la lecture grâce aux figures du texte, offre un magnifique espace de « travail intérieur », de mise en chantiers de ces problématiques complexes du croire, mises en résonance à chaque lecture.

Une parole mise en circulation

 

La particularité de la lecture en groupe, ce qui la distingue de la lecture ou de l’étude solitaires, consiste en l’infinie diffraction de la parole, du fait que chaque membre se retrouve en position de pôle secondaire d’énonciataire/énonciateur. La lecture en groupe fonctionne ainsi à la manière d’un réseau multipôle, où chacun occupe pour les autres cette place de pôle de basculement, et où le texte joue également ce rôle pour tous. Se laisse aisément deviner l’effet de démultiplication que crée cette situation : la diffraction de la parole lui donne sa dimension fractale, faisant de chaque nouvelle prise de parole d’un lecteur l’occasion d’un événement homologable à l’ensemble du texte de Lc 1,5-80.

Formuler une telle hypothèse ouvre la possibilité de penser l’extraordinaire puissance de la lecture en groupe, laquelle est à la mesure de sa complexité infinie. En consentant à entendre une promesse à chaque ouverture de séance, les groupes et les lecteurs qui les composent découvrent avec étonnement la fécondité de la parole qui les unit dans l’exercice de la lecture. Chacun lit dans la parole des autres l’écho d’une visite depuis le monde de l’Autre et envisage progressivement que des « naissances » promises auront bien lieu. S’ajustant toujours davantage à la Parole de l’Autre par la médiation des paroles des autres, ils permettent à celle-ci de prendre corps en eux ; ils construisent surtout le groupe à son tour comme corps dont l’unité, dans la diversité de ses composantes, fait la beauté : le groupe et sa parole circulante ont pris la forme de la Parole entendue.

Positions pour l’animateur

 

Du côté des animateurs, la problématique est plus subtile car ils occupent d’abord une position de service. Ils ne lisent pas pour eux-mêmes, ils accompagnent plutôt la lecture d’autres lecteurs afin que pour ceux-ci soit accomplie une promesse de fécondité. Ils ne tirent aucun bénéfice direct de la lecture, mais ils sont là pour que des « fils » naissent de la Parole et dans la parole. Paradoxalement, leur désintéressement constitue leur meilleure arme, la voie royale de leur fécondité. Or le désintéressement de tout bénéfice direct, en acceptant par avance l’éventualité de ne rien recevoir pour soi, ne peut être que porté par le consentement à une promesse : celle de pouvoir admirer la beauté de la Parole lorsqu’elle engendre des fils.

Voici ce qui constitue paradoxalement le plus beau cadeau offert aux animateurs. Eux-mêmes ne lisent pas directement les textes : ils ne font que voir le fruit de ce que la Parole a pu faire en des lecteurs. Ils sont posés au pôle central de basculement évoqué plus haut : n’étant pas rivés aux textes, ils prêtent toute leur attention à la lecture du groupe et son chemin, parcours qui constitue au fond leur véritable texte. Ils y entendent ce qui est de l’ordre de la Parole dans la parole des membres du groupe. La parole circule depuis le texte jusque vers les lecteurs et l’animateur est en position de témoin de cette circulation. Il est comme le lecteur de Lc 1,5-80 qui assiste lui-même à cette circulation dans le texte : l’animateur voit une circulation, celle-là même que contemplent Marie et Zacharie au point qu’ils la mettent en figure dans leur parole de louange. La louange résulte ainsi de l’admiration éprouvée au spectacle de la Parole qui circule librement et sans entrave : telle est la place propre de l’animateur. Les animateurs de groupes de lecture l’expriment d’ailleurs souvent : qu’il est beau de voir un groupe lire ! Au fond, ils en lisent la forme en tant que conformée à la Parole et cela suffit à les nourrir de cette même Parole. Une joie imprenable les saisit qui ne les quittera plus et ne fera que grandir. Ce cadeau-là est aussi le fruit d’une lecture et témoigne de ce que le texte a bien fini par rejoindre l’animateur : c’est la joie même d’Elisabeth qu’il lui est donné de goûter.

Situé ainsi au regard de la Parole, l’animateur apprendra et parviendra à s’adresser avec justesse aux lecteurs de son groupe, y compris aux lecteurs demeurés aux marges de la lecture, faute d’un croire suffisant. Il saura trouver les mots qui les aideront à faire de leur non-croire, à l’instar de Zacharie, le levier même de leur ouverture à venir.

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B –  PLONGÉS DANS LE MONDE DE LA PAROLE

 

La visite qui vient d’être effectuée à un premier niveau de focale offre déjà de quoi porter un regard décalé sur le texte, en mettant en relief certains des mouvements du lecteur provoqués par sa lecture : le voici déjà pour partie entré dans le « contrat énonciatif » évoqué plus haut par Anne Pénicaud. Mais, au fait, d’où provient la capacité du lecteur à honorer ce contrat, qui semble innée en lui, étant sauve sa liberté d’y entrer effectivement ou de demeurer sur le seuil ? Le texte lui-même pourrait-il offrir quelques lumières pour répondre à cette question ? Autrement dit, le texte permet-il au lecteur d’accéder aux conditions de sa propre lecture ? Une première exploration était nécessaire avant de pouvoir répondre, au prix d’un paradoxe : était-il possible de lire sans avoir pris le temps de s’interroger sur ce qui le permettait ? Oui, tout simplement parce que l’inverse ne se peut pas : lire suppose une entrée originelle dans le « monde de la parole » dont les textes sont précisément la trace et les modes d’emploi. Seuls ils disposent de la capacité, à la manière d’un rétroviseur – c’est-à-dire toujours dans l’après-coup d’une lecture –, de figurer pour le lecteur l’instance d’énonciation entre les deux pôles de laquelle il navigue sans cesse. Seuls, ils font de la lecture une parabole de l’événement originel qui l’a instauré comme potentiellement lecteur avant même qu’il n’y pense, un peu comme les énoncés sont des paraboles de l’énonciation qui les porte. Dans cette deuxième partie de notre réflexion, nous nous situerons donc dans une position distancée, découvrant comment le texte lui-même fait entrer son lecteur dans la confidence à propos de ce qui était avant lui et qui ne pouvait que lui être raconté après coup.

Anne Pénicaud, au début de ces pages, nous a introduits dans le monde de la sémiotique énonciative, laquelle se présente comme une paire de lunettes particulièrement ajustée au « monde de la parole », qu’elle sait lire avec finesse. Son approche théorique de la sémiotique énonciative fait donc figure de porte d’entrée dans les textes, en initiant aux conditions de leur lecture. Il n’est de ce fait pas étonnant que des homologies apparaissent entre cette approche méthodique des textes et la manière dont les textes, ici Lc 1,5-80, portent à la manifestation l’instance d’énonciation qui leur a donné le jour : Lc 1,5-80 raconte comment la Parole est entrée dans le monde et la sémiotique énonciative raconte comment le lecteur entre dans la parole (et comment la Parole entre en lui). Les lignes qui suivent exploreront quelques aspects de cette homologation.

Il se trouve que Anne Pénicaud insiste sur la capacité de cette sémiotique à entendre la Parole, dans des textes, à partir de leur forme, en recourant à la notion de « vitrail » : le « monde du sens » est un « monde de formes ». Mais parler de « vitrail » situe d’emblée le point de vue : tout ce qui, dans le monde, se laisse contempler est forme, et donc tout est parole. Au lecteur de ces pages est proposé de se considérer, depuis toujours, comme plongé dans un monde de formes, faute de quoi il ne lui serait pas possible d’entendre la Parole, et donc de lire en vue du « sens ». Nous montrerons que c’est précisément cela que le texte construit.

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1. Echos autour de la lecture

Le lecteur mis en « travail »

 

Une évidence première

 

Dans le récit de la « double annonce », les deux visites se succèdent en figurant un dialogue entre l’ange Gabriel et un acteur humain, Zacharie d’abord, Marie ensuite. Etonnamment, ces deux derniers sont montrés répondant à l’ange, sans l’ombre d’une hésitation, malgré leur trouble et indépendamment de leur positionnement dans le croire : il est possible de douter de tout, mais pas du fait qu’il y ait de la parole qui invite à répondre. Or le lecteur de ce texte est posé face à ce dernier d’une manière semblable. Même s’il l’estime étrange (comment un ange peut-il parler à des humains), même s’il n’est pas si naturel d’envisager qu’un texte – un peu d’encre sur du papier – puisse « parler », il n’en continuera pas moins à lire : il peut douter de tout, mais pas du fait que quelque chose se donne à entendre dans le texte qui vient à lui, l’invitant à réagir. Ou alors, il ne serait pas constitué comme lecteur.

Dans le récit de la « double relève humaine de l’annonce », les deux acteurs visités entrent chacun à leur tour dans une louange, parole étrange car adressée à personne en particulier, évoquant chacune le « Seigneur » et déjouant, de ce fait, les lois ordinaires de la parole humaine. De nouveau, dans le texte, ni Marie ni Zacharie ne semblent s’étonner du surgissement soudain, dans leur bouche, de la louange, comme si elle leur était naturelle. Quant au lecteur, aussi incongrue que lui semble cette louange au départ de sa lecture, il n’en continue pas moins à lire et – ainsi que l’expérience le montre – à se laisser lui-même emporter par le mouvement énonciatif de la louange une fois parvenu au terme de sa lecture : pris au jeu de la parole.

Ces deux éléments trahissent une évidence tacite qui, envers et contre tout, n’est pas questionnée : l’existence première du monde de la parole, référé à un lieu situé hors du monde, qui précède, sous-tend et soutient toute activité de lecture, et que le texte figure à sa façon à destination du lecteur. Même si le lecteur venait à contester la vraisemblance d’un tel texte voire à rejeter celui-ci, sa contestation et son rejet mêmes témoigneraient d’un trouble naissant en lui du fait de sa lecture, mouvement trahissant son dialogue actuel avec le texte. Des mouvements comme celui-ci attestent que ce dialogue n’est pas imaginaire, car le « corps » ne saurait mentir. De la sorte, tissant des liens avec ces mêmes mouvements survenant aux acteurs du texte (eux aussi sont troublés du fait d’une parole qui les atteint et les dérange), le lecteur se reconnaît engagé dans la parole et comme enveloppé par elle dès le contact établi avec le texte lequel, comme l’« ange », en tant qu’« aggelos » c’est-à-dire « annonceur », représente une pure figure de parole. Les mouvements qui le traversent et le travaillent apparaissent comme sa réponse à la visite que le texte lui rend : cela ne s’interroge pas, sauf à scier la branche sur laquelle il est assis. Voici peut-être ce qui le fait entrer, à son corps défendant, dans une forme de louange.

La dimension divine de la parole

 

Cet événement de parole, en tant qu’événement imprévisible, conduit le lecteur à en reconnaître la dimension d’altérité : « Le corps ne saurait mentir », disions-nous. Cette expression traduit la résistance que le monde de la parole oppose à l’imaginaire humain. Le fait même qu’une parole surgisse sans crier gare, indépendamment de la valeur de véridiction de ses énoncés, dérangeant repères et habitudes, trahit son aspect réel : se manifeste ainsi la force de l’énonciation. Le lecteur cherche-t-il à identifier la provenance de cet « effet de parole » et de sa nouveauté ? Un immense point d’interrogation lui vient pour toute réponse : « … de quel pays cela vient-il ? ». Un « quelque chose d’autre » se dévoile, provenant d’un « lieu d’énonciation » inaccessible, engageant un inépuisable chemin de quête. Cet événement de dévoilement se trouve souligné à l’intention du lecteur par le texte lui-même : « … et elle se demandait de quel pays pouvait être cette salutation… » (1,29) ; « …et Elisabeth fut remplie de Souffle saint, et elle donna de la voix vers le haut (…) : « Et d’où à moi ceci, que vienne la mère de mon Seigneur vers moi ? » (…) » (1,43).

Le texte offre alors au lecteur de quoi désigner cette altérité, en lui présentant, par le biais de l’ange, la figure de « Dieu », figure vide de qualification et posée, elle aussi, comme une évidence qui ne se questionne pas. S’il respecte ce silence du texte, le lecteur peut être amené à considérer « Dieu », figure vide de tout référent, comme la plus adéquate pour désigner le monde de la parole dans son altérité ajustée, telle qu’elle lui a été manifestée dans sa lecture et par sa lecture. Cette altérité se fait si radicale, bien qu’en même temps si reconnaissable, qu’il n’est pas d’autre manière de la signifier qu’une énonciation en forme de question étonnée qui n’attend aucune réponse. Le texte devient, pour le lecteur, « Parole de Dieu ».

Forme et signifiance

 

Le lecteur est donc saisi par les mouvements que provoque la visite que lui rend le texte ; mais comment ce dernier s’y prend-il pour parvenir à les lui faire éprouver ? Cette question invite à prendre en compte la forme du texte en tant que provoquant la lecture, autrement dit sa signifiance.

L’évidence du monde de l’énonciation

 

Le mouvement de la parole dans le texte dit déjà quelque chose de sa forme. Il construit, à destination du lecteur, un dispositif très précis. L’observation attentive des acteurs Zacharie et Marie, cela a été dit, montre leur familiarité avec le monde de la parole, à tel point que le texte tout entier baigne dans ce climat, y baignant le lecteur à son tour. Jamais, en effet, ils ne mettent en doute la parole en tant que telle, à l’inverse des docteurs de la loi qui, dans le même évangile (5,17-26), portent la contestation jusqu’à cet extrême, en parlant de « blasphème » à propos de Jésus. Le texte prend donc, pour le lecteur, la forme d’un « bain de paroles ».

De plus, apparaît un parcours de la parole quasiment identique pour Zacharie et pour Marie – même si celui de Zacharie s’avère un peu plus tortueux –, circulant d’une parole entendue venue d’ailleurs jusqu’à une parole proférée en forme de louange. La louange, témoignant de leur ajustement à la parole entendue (l’irruption dans leur énoncé de la figure du « Seigneur », par exemple, le manifeste) les montre ayant accompli un chemin d’énonciataires, les rendant aptes à énoncer une parole faisant « sens » pour les générations à venir. Une circulation s’instaure entre une origine et un accomplissement. De la sorte le texte laisse apparaître en creux, dans tout son tissage d’ensemble, l’instance d’énonciation telle que la sémiotique l’a conceptualisée : la forme du texte en devient une manifestation laquelle, à son tour, appelle le lecteur à sa quête et à sa lecture. Mis en présence de la forme du texte, le voici invité à son tour dans ce même voyage entre origine et accomplissement. Il lui est simplement proposé de consentir à l’advenue de cet événement de parole. L’instance d’énonciation, rendue lisible par le parcours de parole opéré en Zacharie et Marie, simplement offerte, manifeste ainsi sa présence insaisissable et son antécédence.

Par son contact avec la forme du texte, le lecteur est secrètement appelé de se déplacer. Il est transporté depuis son propre point de vue humain vers celui, « divin », du monde de l’énonciation. A la mesure de l’humain, le « divin » paraît si extérieur à la vie humaine qu’il ne peut que lui être totalement étranger. Mais si les choses sont vues à partir de l’instance d’énonciation, le « divin » est, inversement, totalement naturel et nécessaire à la vie humaine, comme l’air qu’il respire. La présence et l’initiative gratuite du divin, qu’il n’avait jamais appréhendées, deviennent lisibles pour lui, soutenant son acte de lecture et de parole.

Une parole qui vient d’ailleurs

 

Le dispositif constitué par un ange – réalité indéfinissable sauf à dire qu’il s’agit d’une pure figure de parole –, envoyé par « Dieu », entrant en dialogue avec un(e) humain(e) somatiquement situé(e), représente on ne peut mieux l’hétérogénéité dans la rencontre : la parole apparaît alors comme le point de contact permettant cette rencontre improbable. Présenter ce dispositif sous cet angle donne à la parole tout son prix et rend compte de sa force très particulière. Le fait même qu’il y ait de la parole, et cela à chaque fois qu’il y en a, dit très exactement que, de fait, l’improbable advient, l’hétérogène se rencontre, provoquant l’étincelle d’une connexion dont la parole est l’indice. La double figure de l’âge et de la virginité qui, lue sous l’angle somatique, traduit une fécondité impossible, mise en contact avec la validation immédiate des annonces, construit figurativement pour le lecteur l’improbable qui advient et oriente son regard du côté de la parole comme le lieu « réel » où se passe ce qui doit advenir.

La seule position qu’il convient d’adopter est celle d’un consentement, d’une admiration face à cela. En douter ne l’empêche nullement d’advenir puisque de la parole il y a40. Or consentir n’est pas chose aisée, comme le montrera notre lecture du parcours de Zacharie. Une hypothèse peut alors être proposée pour éclairer l’ensemble de la lecture à venir et rendre compte de la signifiance du texte : le texte vient au secours du lecteur pour le guider vers le plein consentement à la parole qui vient à sa rencontre. Il aurait la forme de sa pédagogie.

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2. Résonances au sein de la théorie

Eclairages sémiotiques

 

L’évidence du monde de la parole : un embrayage primordial

 

Les remarques formulées ci-dessus montrent l’écart établi avec d’autres lectures, y compris sémiotiques, du même texte, tout en se situant dans leur continuité. L’accent est habituellement porté sur le contraste entre le non-croire de Zacharie et le croire de Marie, permettant d’identifier un parcours de débrayage que Zacharie devra accomplir avant un embrayage final et spectaculaire. En cela, le parcours de Zacharie, vu sous cet angle, fait écho au parcours effectué par le lecteur sous l’auspice de la sémiotique figurative, ainsi que décrite dans le préambule de cet article. Par opposition, la position de Marie correspond à un parcours d’embrayage, comme cela sera vu. Mais l’entrée originelle du lecteur dans le monde de la parole ouvre une autre perspective : et si un parcours de lecture à partir de l’embrayage s’avérait possible ? Sous cet angle, la position de débrayage de Zacharie apparaît elle-même sur le fond d’un embrayage préalable vis-à-vis du monde de la parole, et l’embrayage constitue la condition du débrayage plutôt que l’inverse. Le parti pris de la sémiotique énonciative d’engager sa lecture à partir de tout ce qui, dans les textes, construit la parole, trouve là une justification textuelle.

Evoquer cette évidence du monde de la parole comme fondement de la lecture proprement dite, ainsi que proposé dans cet article, revient paradoxalement à avoir déjà commencé la lecture : il a bien fallu plonger dans le texte pour pourvoir reconnaître et expliciter, par écho, le fait d’être déjà plongé dans la parole. La lecture du texte elle-même permet, en effet, de prendre la mesure d’un don offert au préalable, permettant à son tour l’entrée dans le monde déployé par le texte, un monde de parole justement. Autrement dit, pour poser les conditions de la lecture, nous avons déjà dû commencer par lire. Rien de paradoxal ou de tautologique, cependant, dans une telle affirmation : le don de la parole a permis de lire, puis la lecture a permis de discourir après-coup sur la nécessité de ce don pour pouvoir lire.

Il a été vu que la partie introductive d’Anne Pénicaud au présent article jouait le rôle d’une porte d’entrée à la lecture. Cette partie introductive, à sa manière, permet donc d’entrer dans le monde de la parole, par la voie théorique. Mais en cela, si entrer dans le monde de la parole est le fruit d’une lecture qui fait toucher du doigt un don primordial, alors une exposition théorique de la sémiotique énonciative joue un rôle comparable : elle apparaît elle-même comme une forme de lecture qui désigne le don originel. De fait, il faut bien avoir lu le texte pour élaborer, à partir de lui, les modèles qui permettent ensuite de le lire dans une plus grande profondeur ! La théorie qu’élabore la sémiotique énonciative n’est ainsi pas autre chose qu’une lecture : la lecture de l’acte même que représente la lecture d’un texte. Lire la lecture d’un texte, s’interroger sur ce en quoi consiste cet acte de lecture revient à porter à la lumière ses conditions de possibilité. Mais, pour un sémioticien, cette lecture plus fondamentale ne peut pas provenir d’ailleurs que du texte lui-même. La réflexion théorique ne consiste pas à importer des concepts extérieurs pour les plaquer sur la grammaire propre de l’acte de lecture, mais à faire dialoguer ces concepts issus d’autres champs avec l’expérience de la lecture, voire à en forger de nouveaux à partir de cette expérience.

Procéder ainsi s’avère très cohérent avec ce que dévoile le texte : il n’est pas possible de « partir de quelque chose », d’un principe théorique ou d’un présupposé, qui constituerait le point de départ de tout le reste. Le sujet lecteur ne se donne pas à lui-même son principe de lecture : il le reçoit, le découvre déjà à l’œuvre au moment même où il s’interroge à son propos. C’est une autre manière de formuler la conviction selon laquelle le lecteur se découvre, depuis toujours, plongé dans le monde de la parole, avant même qu’il n’y pense. Il lui revient simplement de consentir à cette présence immédiate bien qu’infiniment distante, et de s’y ajuster. Tel est le présupposé que, humblement, la sémiotique énonciative s’est formulé, en fidélité avec ce qu’elle avait elle-même reçu.

Une lecture à partir de la forme

Zacharie et Marie « lisent » respectivement la parole de l’ange et y réagissent par un trouble. Marie et Elisabeth « lisent » respectivement l’irruption du monde de l’Autre dans les paroles qui les atteignent et le manifestent par leur énonciation en forme de question ouverte sans réponse. Chacun de ces acteurs souligne sa capacité à lire à partir de la forme : ce ne sont pas les énoncés en tant que tels qui les affectent, mais l’énonciation portant ces énoncés. Lorsque, ensuite, Zacharie manifeste son non-croire, c’est justement en délaissant l’énonciation pour prêter attention aux énoncés. L’énonciation alimente la circulation de la parole par son énergie, en-deçà ou au-delà des énoncés qui la manifestent. Les textes s’en font les témoins, à condition de disposer des bonnes « lunettes » pour le discerner. De cette découverte est née la sémiotique énonciative, qui s’est progressivement ajustée aux textes qu’elle a lus en mettant précisément en relief le fonctionnement de l’énonciation dans les textes.

Or lire à partir de l’énonciation produit des effets dans le lecteur autrement plus puissants que la seule prise en compte des énoncés. Cela se manifeste par les résonances opérant dans les acteurs (le trouble de Zacharie et de Marie) autant que dans le lecteur : une dimension affective dans la lecture déborde tout ce que l’intelligence cognitive peut saisir. Une hypothèse en découle : la forme des textes peut être considérée comme ce qui circule de manière extrêmement fluide au cours de la lecture au point d’être accueillie de façon bien plus rapide par les lecteurs, en-deçà de leur maîtrise consciente. De sorte que s’il est vrai que chaque sujet humain baigne dans la parole, la parole étant essentiellement une forme, chaque sujet baignerait donc dans un monde de formes qui le précède et disposerait d’une sorte d’« organe » de perception spécifique destiné à l’identifier aisément (à condition que cet organe soit éduqué et valorisé). La puissance de vie ainsi reconnue par le lecteur du fait d’être immergé dans un monde de formes lui permet, selon sa manière propre, de reconnaître le texte comme « Parole de Dieu », c’est-à-dire provenant de « Dieu ».

En cela, la forme se propose mais ne s’impose pas. Elle représente une dimension de profondeur du texte et il n’est possible de l’envisager qu’à partir du moment où il a été renoncé au fantasme d’en maîtriser la mécanique. La forme, par conséquent, surgit dans son altérité au moment même où le lecteur prend contact avec le texte qu’elle fait tenir. Elle constitue le support de l’étrangeté du texte qui vient déranger le lecteur avant même qu’il y pense. En cela, elle fait effet de surgissement du divin auprès de l’humain, et comprend une dimension d’infini qui ne peut que saisir le lecteur et le troubler : si ces propositions sont justes, la forme représenterait la capacité du « divin » d’entrer en relation avec la scène de l’humain, sa capacité à faire sens, autrement dit sa signifiance propre.

Ouvertures théologiques

Cela conduit à un positionnement théologique différent de celui qui est né de la pratique de la sémiotique figurative. Dans ce dernier cas, c’est la position de l’énonciateur qui est visée, pour reprendre les termes de Anne Pénicaud, dans un chemin de débrayage continu, conduisant à élaborer des énoncés sur « Dieu » dont la caractéristique consiste en ceci qu’ils avouent leur impuissance à en dire quoi que ce soit de définitif ou d’exhaustif. Du côté de la sémiotique énonciative, c’est plutôt la position d’énonciataire qui constitue l’index du discours théologique. Celui-ci portera sur ce qui se manifeste, dans le corps des hommes et du monde, des effets de l’énonciation à partir de l’énonciateur. Les énoncés produits ne porteront pas sur « Dieu » en tant qu’objet du discours, mais sur les fruits de son acte divin d’énonciation, sur la manière dont des corps deviennent plus humains à l’écoute de la Parole. Or ces fruits sont à leur tour assimilables à de nouveaux textes donnés à lire, des « événements signifiants » représentant une position d’énonciateur délégué, pôle originaire, dont la lecture conduit d’autres lecteurs à se mettre à leur tour à l’écoute de la position originelle d’énonciation afin de s’y ajuster. « Dieu » vu par ses fruits et leur fécondité de génération en génération, plutôt que pour lui-même : deux positions non contradictoires, qui doivent être précieusement gardées en tension, en tant que leur articulation elle-même dit aussi quelque chose de Dieu.

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3. Ouvertures en direction de l’animation

Dynamiques dans les groupes

Cette question de la précédence du monde de la parole et de son altérité radicale touche très concrètement la vie des groupes et éclaire la problématique de leur démarrage. Un groupe ne se lance en effet jamais dans la lecture sans franchir un « sas » dont la fonction consiste précisément à manifester l’antécédence du monde de la parole. Les modalités peuvent varier à l’infini mais une même logique profonde se reconnaît. Poser le cadre de la lecture en déclarant la place première de la parole ; renouer le fil de la lecture et de la parole dans le groupe par quelques échos de la lecture précédente ; prendre un simple moment de silence afin de se souvenir que la parole provient d’un « ailleurs » qui ne se maîtrise pas et qu’elle se reçoit comme elle se donne ; prendre un temps de prière lorsque le groupe réunit des croyants… autant de dispositifs qui, d’une manière ou d’une autre, rappellent au lecteur la prégnance et l’antécédence de l’espace de la parole et l’y inscrivent. Se retrouve cette discipline que les grands spirituels encouragent, qui consiste à ne jamais manquer de commencer une oraison41 par une « mise en présence de Dieu » : un indice parmi d’autres que la lecture au sein d’un groupe en sémiotique énonciative s’apparente à un exercice spirituel.

Réciproquement, refuser de se considérer comme porté par un monde de paroles (ce qui revient, disions-nous, à scier la branche sur laquelle on est assis), conduit à des dysfonctionnements de la parole, repérables dans l’accompagnement spirituel comme dans l’animation de groupe et, plus largement, dans les relations humaines de la vie courante. L’impossibilité de parvenir à se décentrer de son propre monde de valeurs et de savoirs afin de s’ouvrir à l’étrangeté du monde des autres en est une forme courante : aucune rencontre vraie ne s’avère alors plus possible.

Positions pour l’animateur

Cela suppose pour l’animateur de s’inscrire lui-même, d’une manière aussi systématique (même très personnelle) que possible dans cet espace, de ne jamais démarrer un groupe sans s’accorder intérieurement le temps de pratiquer cet « exercice ». Cela lui permettra d’aider le groupe et ses membres à le faire, même de façon non formalisée ou explicite : une manière d’instaurer une sorte de climat. Pour l’animateur, l’enjeu est primordial : rendre aussi fécond que possible le débrayage qu’il instaure vis-à-vis du groupe du fait même de sa position d’animation.

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